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Union européenne
Un nouveau paradigme est-il possible ?

OPINION. Toutes les sociétés ont développé des rituels centrés sur la violence pour mieux la chasser ensuite, et ainsi protéger ses membres, réunis par le rite, la victime émissaire en moins. Peut-être faudrait-il chercher un objet moral et le mettre à mort symboliquement ? Nombreux sont ceux qui désignent l’Union européenne comme cet objet.

Un nouveau paradigme est-il possible ?

Un fameux proverbe, supposément africain, invite à regarder d’où l’on vient lorsque nous ne savons pas où nous allons. Il serait très présomptueux pour la majorité d’entre nous de prétendre savoir où nous allons, quand nos pays sont déstabilisés politiquement et économiquement, presque du jour au lendemain, par une maladie à la létalité fort relative, quand les communautarismes semblent devenir la seule réponse acceptable à l’absence d’incarnation républicaine, ou quand la diplomatie ne fait plus son travail, et que l’on observe les partenaires d’hier devenir progressivement les ennemis de demain. En bref, quand la société ne fait pas sens. Depuis quand cette idée de société ne fait-elle plus sens ?

Il ne s’agit pas de dérouler chronologiquement l’histoire de France, ni celle de l’Occident, ni même, pourquoi pas, celle de la planète entière, non. En remontant cinquante ans en arrière, précisément en 1972, nous trouvons la publication de l’essai de l’anthropologue René Girard, la Violence et le Sacré. Si René Girard se livre à une analyse très universitaire de schémas comme ceux proposés par les mythes d’Œdipe ou des bacchantes, s’il passe en revue les rapprochements rituels entre différentes sociétés humaines qui n’ont par ailleurs aucun rapport les unes avec les autres, s’il associe Sigmund Freud à son analyse jusqu’à chercher à compléter les théories du Viennois, c’est pour mieux servir sa « théorie mimétique ».

Que nous dit René Girard, en substance ? Que bien que chaque société souhaite se déclarer la seule issue du sacré, en considérant toutes les autres comme vivants toujours dans le sacré, rien ne saurait être moins vrai : le sacré, c’est la violence aveugle, et aucune société n’accepte que la violence aveugle règne en son sein. Pour mieux se défendre de cette violence, à la fois externe et interne, toutes les sociétés ont développé des formes rituelles au centre desquelles existe et est tolérée (voire encouragée) la violence, pour mieux la chasser ensuite, et ainsi protéger les membres de la société, réunis par le rite dans une démarche absolument unanime — la victime émissaire en moins, évidemment.

René Girard note par ailleurs que le choix qui désigne la victime émissaire ne vise pas seulement les plus démunis ou les auteurs de crimes, mais peut aller jusqu’à désigner les rois ou les chefs de clan, et que l’expulsion de la violence hors de la société ne passe pas obligatoirement par la mort de la victime émissaire.

Était-il possible, en 1972, d’admettre qu’un tel schéma n’existe plus du tout dans la société occidentale, ou dans la société française ?

Précisons : le rite n’a pas disparu ; les démarches d’expulsion de la violence existent toujours, sous des formes qui sont d’ailleurs de plus en plus variées et impressionnantes ; mais aucun rite, aucune forme d’expulsion ne recueille désormais l’unanimité. Et, sans unanimité, tous ces rites ont une portée limitée quant à leur capacité à exorciser la violence de la société.

Deux problèmes, donc. Premièrement, il faut se demander à quoi servent ces rites, qu’ils soient des survivants à des pratiques qui faisaient sens, fut un temps, dans leurs sociétés d’exercice, ou qu’ils soient des créations plus récentes mais, au regard de la théorie avancée par René Girard, inutiles et inefficaces. Deuxièmement, il faut admettre, toujours au regard de la même théorie, que la société au sens global et inclusif qu’elle est en temps normal, n’existe plus.

Aucune manifestation de violence, qu’elle soit rituelle, spontanée, criminelle ou accidentelle, ne génère de réaction unanime absolue au sein de la société occidentale ou française. On ne manque pas d’exemples : un professeur décapité provoquera autant la stupeur et l’indignation de certains de ses contemporains que l’hilarité et la jubilation de certains autres, y compris parmi ses compatriotes ! Un militaire qui meurt à l’ennemi, dans le cadre d’une opération, et la nation est en deuil ? Toute ? Non : pas les antimilitaires de principes ni ceux qui jugent l’opération en question inutile ou injuste. Une épouse qui décède sous les coups de son mari abusif : vive émotion nationale ? Que nenni : un fait divers, vite oublié et remplacé, qui fera dire à beaucoup trop de ses pairs « ça ne me concerne pas », « c’est la faute à pas de chance », ou pire « ça devait finir par arriver ».

On peut aussi penser à certaines formes d’expression de la violence qui pourraient remplacer ces rites : le théâtre, émanation directe du cadre religieux, dans lequel on se rappelle que, justement, les scènes de violences étaient à l’origine cachées du public, misant sur l’imaginaire collectif plutôt que sur la suggestion directe de la mise en scène. Il faut cependant admettre que le théâtre n’attire pas les foules, et présente le même problème que le cinéma, qui lui, ne tarit pas d’efforts pour exprimer la violence de façon de plus en plus crue sans manquer de voler de records en records de fréquentation à l’échelle mondiale.

Si à ses débuts le cinéma ne savait pas ou ne voulait pas montrer la violence, il n’y a aujourd’hui plus aucune limite, technologique ni morale, à mettre en scène les pires abominations, dont les spectateurs semblent redemander tant des sous-genres deviennent de francs succès au box-office de différents pays, tant du point de vue de la fréquentation des salles que du résultat purement financier. Mais, nous l’avons dit, le cinéma souffre aujourd’hui du même problème que le théâtre : si la suspension de l’incrédulité nous fait tolérer l’existence de dragons, de sabres laser, de clones, de villes-planètes et autres prodiges de l’inventivité et de la créativité humaine, cette suspension de l’incrédulité s’arrête toujours à la représentation de la violence, aussi crue, froide et implacable soit-elle. Nous savons que c’est faux. Nous savons que derrière la scène qui se déroule sous nos yeux, il y a des acteurs, des metteurs en scène, des producteurs, des artistes, qui falsifient totalement ce simili-rite d’expulsion de la violence.

La dernière possibilité qui reste est celle de la Justice, dont la mise en scène reste encore aujourd’hui très prégnante quant à son rôle : la Justice doit condamner le fautif et par la violence de sa condamnation (ou de l’exécution de la condamnation) elle vise à protéger l’intégralité de la société. Devant la lenteur bien connue, et parfois très justifiée de la justice, et devant des décisions parfois incompréhensibles (des violeurs condamnés mais libres, pour quelque raison que ce soit) les justiciables sont de moins en moins incités à avoir confiance en l’institution ! L’objectif palliatif de la Justice n’est donc pas atteignable au sens qui nous intéresse ici.

Il y a, dans l’essai de René Girard, ceci de frappant qu’il s’autorise une toute petite parenthèse avec un sujet d’une brûlante actualité. Il n’est pourtant pas réputé visionnaire ou prophétique, mais voici une paraphrase de son propos : pour mieux expulser la violence, la société va donc tolérer une petite forme de violence en son sein, de manière ritualisée et codifiée, pour mieux se défendre de la violence qui couve à l’intérieur d’elle-même et qui menace à l’extérieur. Il est intéressant de noter que la victime émissaire sera appelée en grec pharmakos, terme dont le dérivé en français nous emmène jusqu’à la thématique vaccinale : inculquer une forme réduite, presque inoffensive, de la violence extérieure dans notre propre corps pour mieux s’en prémunir.

Alors que nous constatons que plus aucun rite d’expulsion de la violence, censé protéger la société dans son ensemble, ne fonctionne désormais, comment s’étonner que certaines franges de cette même société s’inquiètent de la réelle efficacité des vaccins, jusqu’à parfois même la contester totalement ? La société ne réalise plus son travail fondateur de protection, certes rituelle, de l’intégralité des membres. Il est donc paradoxal de voir une partie de ses membres s’interroger de la pertinence d’un objet cette fois-ci non rituel mais bien scientifique, qui a le même objectif : protéger l’intégralité des membres de la société : n’importe quel professionnel issu du corps médical pourra témoigner de la violence totalement réelle des effets de la maladie sur les porteurs et sur ses proches, aussi aurions-nous a priori tort de vouloir refuser de nous vacciner. Mais voilà : le rite ayant disparu, la société unanime étant devenue impossible, appréhender le concret n’est visiblement plus possible non plus.

À bien y réfléchir, une des dernières expressions de violence rituelle avec une portée refondatrice que l’on puisse dater dans l’histoire serait la mise à mort de Louis xvi, le 21 janvier 1793, et celle de Marie-Antoinette, son épouse, le 16 octobre 1793 : il y avait suffisamment de tensions au sein de la société révolutionnaire française pour que la mise à mort de ces deux victimes émissaires, symboles de ce qui ne fonctionnait plus, libérât le potentiel d’une nouvelle société, et permît de mettre fin aux entrains de violences précédemment accumulés. Et pourtant, même cette supposition ne tient pas la route puisque la nécessité de cette mise à mort, et les résultats obtenus, ne faisaient pas l’unanimité à l’époque, et ne la font toujours pas aujourd’hui. Ce qui est certain, c’est que si cet épisode sert de prémices à l’avènement du modèle républicain, nous n’avons pas d’exemple plus récent qui soit le cristallin d’une violence fondatrice d’un autre modèle.

Mais nous sommes face à un nouveau problème : le modèle autocratique de l’Ancien Régime avait suffisamment de défauts pour qu’on veuille s’en débarrasser, mais avait cet avantage de former, au moins théoriquement, une forme d’unanimité de la société dans la direction qu’elle prenait. Certes, la réalité voulait que ce soient les seigneurs qui incarnassent cette théorique unanimité et que le « petit peuple » suivît ou mourût. L’unanimité existait néanmoins, même sous une forme peu souhaitable.

Le modèle républicain et démocratique, lui, ne peut absolument pas incarner cette unanimité puisque l’émanation de la volonté du peuple, ou de la société si l’on préfère, est unanime dès que 50 % plus une voix (l’expression la plus réduite de la majorité absolue) sont réunis : cela ne fonctionne que si l’unanimité des membres de la société accepte cette règle pour le moins contre-intuitive. On a beau créer des lois superfétatoires confortant le respect des principes de la République, tant que des membres de la société refusent intérieurement ou ostensiblement ces principes, rien ne peut fonctionner.

Mais les membres de la société visés par ce propos ne sont pas tant ceux auxquels on a coutume de penser, à savoir les intégristes, les criminels en tous genres ou, d’un certain point de vue, les abstentionnistes dont on aurait facilement tendance à penser que leur non-expression lors du scrutin est une forme d’abandon de leur rôle politique (rien n’est moins vrai, évidemment). Ce sont, justement, les membres aux manettes de la société qui vont le moins possible jouer selon les règles, ou qui vont chercher à les modifier dans leur intérêt. C’est l’État qui, dans ces règles, reste le maître et conserve le monopole de la violence, et l'utilise, par bien des axes, contre la société : il ne faut pas chercher longtemps pour trouver quantité d’exemples de cette violence dite légitime utilisée contre la société elle-même, à commencer par la répression des manifestations populaires des Gilets jaunes.

Et il est impossible de voir, tant dans les violences supposément commises au nom de l’État contre les Gilets jaunes, que dans les violences supposément commises par les Gilets jaunes contre les représentants de l’État, une quelconque forme rituelle qui puisse recueillir l’unanimité et expugner ainsi une violence plus grande encore, interne ou externe. La circularité semble sans fin.

Il n’est certainement pas question de provoquer un retour à un modèle semblable à l’Ancien Régime, ni à instaurer des rites inspirés par le sacrifice, réel ou feint, d’une victime émissaire : le feint sera rejoint par la courte analyse faite sur le cinéma, le réel va totalement à l’encontre des droits de l’homme. Mais s’il est facilement imaginable que les tensions ressenties dans la société depuis plusieurs années maintenant doivent aboutir à un nouveau paradigme, cela devra se faire dans une démarche où la recherche de l’unanimité et du bien commun prévaut sur tout le reste : l’individualisme et le communautarisme en sont donc les premiers freins. Sans ce prérequis, tout « nouveau monde » sera condamné à répéter les erreurs et les manquements du précédent.

Il est d’ailleurs très intéressant de noter que, en fin d’ouvrage, René Girard effleure subrepticement l’idée que l’expression de l’unanimité de la société en passe par la souveraineté au sens noble du terme : tout peuple souverain ne peut qu’être unanime dans l’application de sa volonté. Nous avons donc à disposition un mode d’emploi tout trouvé pour bâtir le nouveau monde. Plutôt que de trouver une victime émissaire qui soit humaine, ou même physique, peut-être faut-il chercher un objet moral qui fasse suffisamment l’unanimité parmi nos compatriotes, parmi nos partenaires civilisationnels, et mettre à mort symboliquement cet objet émissaire. Peut-être alors qu’un nouveau paradigme sera possible.

Nombreux sont ceux qui désignent l’Union européenne comme cet objet. À bien y réfléchir, cet objet est un frein absolu à l’expression de la souveraineté. Cet objet est l’antagoniste absolu de toute civilisation européenne, quelle que soit d’ailleurs son échelle. Cet objet génère au sein de la société bien plus de violence — sociale, économique, politique, institutionnelle — qu’elle n’apporte de protection contre les violences extérieures : au contraire, il les encourage.

Ainsi, à défaut de meilleur objet sacrificiel, qui n’ait par ailleurs de meilleure justification, le débat est ouvert : voulons-nous entretenir la chute vers davantage de communautarisme, vers davantage d’individualisme consumériste, vers de moins en moins de société au sens girardien, ou voulons-nous au contraire redonner vie à cette société ouverte, intégrante, tolérante, qu’incarnait la société française, voulons-nous nous donner les moyens de nous protéger de la violence sous quelque forme que ce soit, voulons-nous recouvrer notre souveraineté et notre indépendance ? À l’issue des négociations préalables à la sortie définitive du Royaume-Uni de l’Union européenne, ce débat mérite à présent d’être posé pour la France.

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