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Bernard Accoyer : "Je ne me résoudrai jamais à abandonner notre patrimoine nucléaire français" Abonnés

ENTRETIEN. Bernard Accoyer, jeune retraité de la vie politique, vient de fonder avec de nombreuses personnalités comme Jean-Pierre Chevènement ou Arnaud Montebourg l'Association de défense du patrimoine nucléaire et du climat. Rencontre avec un ardent défenseur de l'énergie nucléaire.

Bernard Accoyer : "Je ne me résoudrai jamais à abandonner notre patrimoine nucléaire français"

Front Populaire : Pourquoi vous êtes-vous personnellement investi dans la création de l'Association de défense du patrimoine nucléaire et du climat (PNC France) ?

Bernard Accoyer : Comme élu et comme parlementaire, j'ai toujours été très occupé par les questions de science. J'ai toujours cherché à attirer l'attention de mes collègues ou de l'exécutif sur l'importance de prendre en compte les connaissances scientifiques quand on réfléchit à un choix politique.

FP : Comment ont été choisis les membres de PNC-France, où l’on retrouve par exemple des personnalités politiques diverses comme André Chassaigne, Jean-Pierre Chevènement ou bien encore Arnaud Montebourg ?

BA : Des scientifiques, des chercheurs, anciens ou actuels, spécialistes de la filière énergétique et des politiques de tous bords, nous ont rejoints. C’est une association transpartisane. J'aurais pu avoir énormément de monde en plus, mais j’ai souhaité conserver une taille restreinte pour éviter les tensions que j’avais pu connaître quand j’étais président de l'Assemblée. Quand vous faites quelque chose de transpartisan, c'est beaucoup plus satisfaisant au plan humain et au plan politique.

FP : Quel est le constat qui vous a poussé à agir ?

BA : Nous sommes partis du consensus scientifique qui établit que l'on n’arrivera pas à maîtriser les émissions de gaz à effet de serre - donc à lutter efficacement contre le réchauffement climatique - si l'on n’utilise pas le nucléaire comme source d'électricité. En électrifiant de plus en plus le chauffage et les moyens de déplacements, on ne pourra pas maîtriser les émissions de gaz à effet de serre sans avoir recours à ce type d’énergie.

FP : Pourtant, ce constat et ce postulat ne semblent pas être l’alpha et l’omega des décisions politiques et industrielles prises ces dernière décennies ?

BA : Malheureusement, la France s'est particulièrement illustrée par un éloignement des données partagées par la communauté scientifique. Nous sommes l’un des pays qui doute le plus à ce propos. L’un des pays où il y a le plus de polémiques : les vaccins, les antennes de téléphonie mobile, les OGM et le nucléaire sur l'énergie.

FP : Comment infléchir cette tendance et faire que la science retrouve du crédit vis-à-vis des citoyens français ?

BA : C'est très difficile de sortir de cet anti-scientisme. J’ai publié une tribune dans l'Opinion il y a 2 jours, lorsque j'ai vu que l'exécutif voulait sortir des problèmes de polémique sur la stratégie vaccinale en tirant au sort un comité de 35 citoyens. Là, j'ai vu rouge. C'est n'importe quoi ! Le problème de base, c'est que nous avons une assemblée parlementaire qui souffre d'une diminution du corps des ingénieurs de l'État, lesquels étaient très nombreux il y a une trentaine d'années. Ils ont été progressivement remplacés par des juristes. Si j'étais provocateur, je parlerais d'énarques.

FP : Quelle est la place occupée par la science dans les débats parlementaires ?

BA : Il n'y a pas de commission permanente chargée des sciences de la recherche et de l'innovation. En réalité, personne ne suit exclusivement l'avancée des technologies. Lorsqu’on examine un texte il y n’y a aucune commission spécifique qui soit vraiment compétente sur la science et qui pourrait donner son avis en tenant compte des connaissances scientifiques actuelles. À l'inverse dans les commissions sur l'environnement, ce sont plutôt des parlementaires qui sont imprégnés d’une culture écologiste qui s’expriment. Évidemment les textes s'en ressentent. Tout ceci contribue au décrochage de notre pays dans sa politique scientifique et industrielle, ainsi qu’à l'éloignement des Français vis-à-vis des avancées technologiques.

 "On n’arrivera pas à diminuer les émissions de CO2 de la planète sans utiliser le nucléaire."

FP : Quid des énergies renouvelables qui ont le vent en poupe ? Sont-elles opportunes, à vos yeux ?

BA : Elles posent un problème majeur : Il n'y a que deux sources d’électricité pilotables, c'est l'hydraulique et le nucléaire. L’éolien et le photovoltaïque, c'est une évidence, ne produisent de l'électricité que lorsqu'il y a du vent ou du soleil. En France il y a des risques de coupure au mois de février car il fait froid et qu’il y a peu de soleil

FP : Pourtant, ce sont toutes deux des énergies qui bénéficient de nombreux investissements ?

BA : Aujourd'hui l'écologie politique est alliée avec le lobby de l'éolien et du solaire même si ce dernier est moins puissant. Et tout ça profite aux gaziers qui sont des pétroliers reconvertis. Quand vous installez des parcs éoliens, pour faire face au moment où il n'y aura pas de vent, vous devez installer en même temps des centrales à gaz. Engie ou bien Total défendent les éoliennes car elles bénéficient en même temps au gaz. C’est une énorme machine de lobbying. Un lobbying favorisé par l’Union européenne. Les Allemands ne sont pas mécontents d'affaiblir l’un des seuls atouts industriels dont dispose encore la France.

FP : Le gouvernement met pourtant en avant les bons résultats des énergies renouvelables, notamment sur la partie hydraulique.

BA : Les pouvoirs publics se livrent à une manipulation des chiffres, en amalgamant dans les énergies renouvelables, le solaire, l’éolien et l’hydraulique. Présenter les données de la sorte, c'est malhonnête car l'hydraulique est souple et pilotable, tandis que s'il n'y a pas de vent il n'y a pas de vent ! Concernant l’énergie, il y a la catégorie du fossile, à savoir le charbon, le fioul et le gaz, la catégorie du décarboné pilotable à savoir l'hydraulique, le nucléaire. Enfin il y a les énergies renouvelables non pilotables que sont le vent et le solaire

FP : Les ENR ne trouvent vraiment pas grâce à vos yeux ?

BA : Il ne faut jamais être complètement fermé, mais l’éolien représente des investissements colossaux, pour installer à marche forcée des machines coûteuses peu productrices d'énergie. Ce sont des coûts qui se chiffrent à plusieurs dizaines de milliards, payés par le contribuable et le consommateur. Enfin, tous les principaux fabricants sont étrangers alors que l’on a une indépendance totale dans le domaine du nucléaire.

FP : Comment faire machine arrière ?

BA : On est partis dans une aventure qui mériterait d'être mise à plat de façon démocratique et non de façon partisane. Il faut interroger les choix. Ceux-ci ont été faits avec un parti pris qui devient aujourd'hui de plus en plus difficile à assumer à partir du moment où les scientifiques du GIEC arrivent à un consensus : on n’arrivera pas à diminuer les émissions de CO2 de la planète sans utiliser le nucléaire.

FP : Malgré ce consensus que vous évoquez, le nucléaire ne semble toujours pas en odeur de sainteté. Le programme de recherche ASTRID a par exemple été annulé l’été 2019.

BA : Il était pourtant capital : l'uranium appauvri que l'on récupère aujourd’hui pourrait être utilisé dans la 4e génération des réacteurs et la France dispose d'un stock qui correspond à plusieurs milliers d'années d’énergie. C’est un enjeu de souveraineté ! On aurait 5 000 ans de combustible, si on se mettait à la 4e génération !

Idéologiquement, êtes-vous anti-écologiste ?

BA : Il faut absolument distinguer l’écologie et l'écologisme. L’écologisme, c'est une idéologie qui fonctionne avec des partis pris et c'est justement le problème aujourd'hui. Les programmations pluriannuelles de l'énergie réalisées sous la houlette de Ségolène Royal et Nicolas Hulot sont fondées soit sur des erreurs, soit sur des fautes, soit sur des mensonges. A chacun de choisir.

FP : Comment expliquer ce désamour politique du nucléaire en France ?

BA : Le Parlement n'est généralement pas très attentif à ce thème. Il y a deux phénomènes. Le premier : l'opinion publique et les influences auxquelles elle est soumise. Le deuxième : ce sont les décisions de l'exécutif qui dépendent d'accords électoraux purement politiques. La bascule a eu lieu lors de l'accord législatif passé entre le Parti socialiste dirigé par Martine Aubry et les verts pour les législatives et la présidentielle de 2012. Cet accord a abouti à l’anaphore de François Hollande face à Nicolas Sarkozy lors du débat du second tour où il déclare “moi président je fermerai la centrale de Fessenheim”.

FP : Pourtant, la lutte contre le nucléaire politique semble avoir des racines plus profondes ?

BA : Ça avait déjà commencé en 1997 après la dissolution de Jacques Chirac, quand dans son discours d'investiture, le premier ministre Lionel Jospin avait annoncé à la tribune qu'il fermerait et démonterait la centrale de Creys-Malville, Superphénix. C'était déjà un accord avec la gauche plurielle et Les Verts. Emmanuel Macron n'a fait que prolonger ces mouvements, notamment en nommant Nicolas Hulot, quelqu'un de très antinucléaire, à l’environnement et l’énergie.

"Le pays est globalement très mal informé sur le nucléaire."

FP : Quant à l’opinion publique, elle n’est guère plus tendre avec cette technologie. Comment l’expliquez-vous ?

BA : C’est lié à cette confusion entre nucléaire civil et militaire. Cette ambiguïté entre les deux, crée une défiance auprès de l'énergie nucléaire. Ensuite, il y a une crainte que l'on peut comprendre, sur la sécurité des installations nucléaires d’une part, et d'autre part sur le devenir des déchets.

FP : Que répondez-vous à ces craintes ?

BA : Ce sont deux problèmes qui sont totalement maîtrisés. L'ONU a fait le bilan des trois accidents principaux qui font peur : Three Mile Island aux États-Unis, Tchernobyl en URSS et Fukushima au Japon. La lecture des rapports de l'ONU montre que l'énergie qui a fait le moins de morts dans l’histoire reste le nucléaire, malgré ces accidents.

FP : Et pour les déchets ?

BA : L’enfouissement profond est une solution tout à fait maitrisée et sécurisée et qui ne pose en réalité pas de problèmes. Cette thématique a été montée en épingle par les mouvements antinucléaires. Ces mouvements sont très puissants car ils manipulent les peurs et le font très bien.

FP : Comment expliquer cette attaque envers le nucléaire, une énergie largement décarbonée, de la part d’EELV ?

BA : L'écologie politique est presque plus antinucléaire, qu’elle n’est hostile aux émissions de gaz à effet de serre. Il y a pour eux une plus grande priorité à s'occuper de fermer les centrales nucléaires, que de réduire les émissions de CO2. Le ministère de l'Environnement, notamment via l'ADEME, est progressivement devenu un relai puissant de l'écologisme. Un virage a été pris quand Sarkozy, en 2007, a intégré l'énergie dans le portefeuille et les compétences du ministère de l'Environnement. Depuis, la mouvance antinucléaire a pu s’en donner à cœur joie, avec des ministres nommés qui sont souvent, soit incompétents, soit complices, soit carrément des militants de la cause antinucléaire.

FP : Médiatiquement, cette technologie souffre-t-elle d’un manque de représentativité dans le débat public ?

BA : Le pays est globalement très mal informé sur le nucléaire. Lorsque vous avez un débat sur l'énergie à la télévision, vous retrouvez toujours les mêmes intervenants, la plupart du temps, des antinucléaires convaincus. Ce sont toujours les gens de Greenpeace ou de Sortir du nucléaire. Vous n'avez jamais un débat équilibré. En tant que président de PNC France j'ai écrit au CSA en expliquant qu'à partir du moment où le climat fait autant débat, et que les décisions politiques à enjeux sont prises, il faut que les échanges soient équilibrés et que tous les avis puissent être exposés de façon équitable. Ce qui me fait peur, c'est la puissance des pétroliers qui soutiennent les anti-nucléaires

FP : Quelle vous semble être la position du président Emmanuel Macron ?

BA : J’écoute ce qu'il a dit au Creusot. Et au Creusot, il a fait du “en même temps” ! Il nous dit que le nucléaire est pilotable, qu’il est décarboné. Malgré ça, il ferme Fessenheim, arrête ASTRID. Il conditionne le développement du nucléaire au succès de l’EPR de Flamanville or et ce n’est pas le chirurgien que je suis qui va vous dire le contraire, quand ça commence mal ça s'améliore rarement en route.

FP : Il y a aussi la problématique du nucléaire militaire. Cette technologie semble épargnée par les anti-nucléaires ?

BA : On entend peu parler des problèmes anti-nucléaire militaire, il n'y a pas cette dimension polémique. Pour autant, ce secteur n’est pas épargné : on a largué aux Américains des pans technologiques entiers sur la maîtrise de la filière. Ces dégâts existent déjà, j'aimerais qu'ils ne soient pas irréversibles. C’est la raison de mon engagement

FP : Comptez-vous jouer un rôle dans les prochaines échéances politiques électorales ?

BA : Certainement que nous questionnerons le moment venu tous les candidats sur leur projet, leur vision en matière de politique énergétique.

FP : Pensez-vous avoir une chance d’inverser la courbe de l’histoire, qui, tout du moins en Europe, ne pousse pas dans le sens du nucléaire ?

BA : C'est un défi colossal que d'essayer d'ouvrir les yeux de nos compatriotes, des élus locaux, des parlementaires ou même du président de la République. C'est la troisième filière industrielle française avec 220 000 emplois. Il serait bien qu'on garde un petit peu d'industries en France, il n’en reste déjà plus beaucoup ! Ce qui arrange bien les antinucléaires, pour qui les industries consomment trop d'électricité. Mais ce n'est pas parce que le défi est énorme qu'il faut l'abandonner. Je ne me résoudrai jamais à abandonner notre patrimoine nucléaire français avant d'avoir essayé, par tous les moyens honnêtes et démocratiques, de persuader et de faire comprendre l'intérêt général. C'est un gros défi, mais c'est passionnant

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