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Trump banni de Twitter : légal, oui, mais légitime ? Abonnés

DEBAT. La semaine dernière, les réseaux sociaux ont banni Donald Trump. Twitter a supprimé à vie son compte (suivi par plus de 88 millions de followers). Peut-on laisser l’arbitrage de la liberté d’expression aux seuls GAFA ou entreprises de la Silicon Valley ?

Trump banni de Twitter : légal, oui, mais légitime ?
Publié le 17 janvier 2021

Donald Trump a donc été déconnecté à vie de son plus fidèle compagnon de ces quatre années de mandat présidentiel. C’est le vendredi 8 janvier, à peine trois jours après l’envahissement du Capitole par des partisans pro-Trump que la sanction est tombée : Twitter a définitivement clos le compte du 45e président des Etats Unis, alors que la passation avec son successeur, Joe Biden, n’a pas encore eu lieu. Puis est venu le tour de Facebook, Snapchat et Twitch, qui ont banni à leur tour l’homme controversé.

Un séisme politique s’est alors propagé sur la planète. Bien évidemment, le triste sort du président a rempli d'allégresse tous ses détracteurs, lesquels n’ont pas retenu leurs applaudissements. Mais dans ce concert de louanges se sont, petit à petit, exprimées quelques voix dissonantes, pour qui l’événement était loin d’être aussi glorieux qu’il ne l’apparaissait. La chancelière allemande Angela Merkel a jugé « problématique » cette fermeture. Le commissaire européen français Thierry Breton a exprimé sa perplexité devant une décision « sans contrôle légitime et démocratique ». Le député LFI François Rufin a quant à lui affronté son propre camp en défendant la liberté d’expression du président américain : « Avec Donald Trump, c’est l’occasion, non pas de défendre une personne, un groupe, mais de poser le principe. Quel est ce principe ? Si l’on estime qu’un homme doit être réduit au silence, c’est au peuple, à sa justice, à ses représentants d’en décider. Pas à une firme privée. »

Pour les uns, twitter, Facebook ou autres Instagram, sont avant tout des entreprises privées, libres d’appliquer leur propre règlement intérieur, dans le respect de la loi. Après tout, reproche-t-on au patron d’un restaurant l’expulsion d’un client ayant un peu trop abusé de la dive bouteille ? A l’inverse d'autres pointent du doigt la position hégémonique de ces quelques entreprises sur les moyens de communication mondiaux. « Les gens bannis n’ont qu’à utiliser une autre application », leur répond-on ! C’est sans compter sur la capacité régulatrice et destructrice de ces géants du net : Google, Amazon et Apple ont évincé de leurs serveurs l’application conservatrice « Parler », laquelle est désormais probablement condamnée à sombrer dans l’oubli.

Cette ultra dépendance inquiète. Difficile, aujourd’hui, pour un homme politique d’exister à grande échelle sans utiliser les moyens de communication moderne proposés par les réseaux sociaux. Jean Luc Mélenchon a bien pris conscience du risque et propose d'ailleurs de créer son propre réseau social. Une manière facile de faire parler de lui, car il n’a pas prévu pour autant de supprimer son activité sur les réseaux dits traditionnels. On ne gagne plus une campagne présidentielle sans Facebook ou Twitter, désormais.

Du côté de l’oiseau bleu, Jack Dorsey, son patron, a admis ne tirer aucune fierté de ce bannissement. Il estime avoir pris « la bonne décision », tout en considérant qu’il s’agit néanmoins d’un « précédent dangereux » par rapport au « pouvoir détenu par les grandes entreprises ». Il faudrait savoir, non ? En fait, la déclaration de Jack Dorsey est une pure stratégie de communication contrôlée, ce qui est certes le moins qu’on puisse attendre d’un homme dans sa position. Jouer le triomphe modeste et le bannissement résigné, presque forcé, lui permet de se détacher de sa propre décision par un semblant de neutralité. L’objectif est évident : éviter au maximum de centraliser sur lui l’onde de choc de la décision de son entreprise. En substance : nous avons fait notre devoir, mais nous n’en sommes pas fiers, c’était simplement notre devoir… « Tout bannissement est un échec de notre part (…) Cela nous divise. Cela limite la possibilité de s'expliquer, de se racheter, d'apprendre… », a-t-il expliqué. Le ton faussement pédagogique et professoral de cette justification en dit d’ailleurs long sur sa propension à prendre les gens pour des abrutis.

Le compte de Donald Trump n’est pas le premier à être banni, loin s’en faut. En revanche, il est le premier homme politique d’une telle envergure concerné. Il aura toutefois fallu attendre la fin de son règne ainsi que l’invasion du capitole, pour que les GAFA osent franchir le Rubicon. Pourtant la capacité du président américain à donner des sueurs froides à ses ambassadeurs et à l’ensemble de ses conseillers ne datait pas de 2021. En découvrant que Trump savait twitter lui-même, McConney, son « community manager » de l’époque avait alors eu ce mot : « Le moment où j'ai découvert que Trump savait tweeter lui-même était comparable à celui quand, dans Jurassic Park, le Dr Grant réalise que les vélociraptors savent ouvrir les portes. » Et en effet, libre à chacun de considérer que Twitter a permis au président américain de professer un certain nombre de contre-vérités sur un certain nombre de sujets.

Qu’il soit justifié ou pas, le timing de la censure de Trump interpelle, tout autant que la partialité de cette censure politique. Le compte Twitter de Mahathir Mohamad, est quant à lui bien actif. Ce nom ne vous dit rien ? Il s’agit d’un ancien dirigeant malaisien qui twitté au moment de l’assassinat de Samuel Paty que « les musulmans ont le droit de tuer des Français ». Si le tweet en question a été masqué puis supprimé par les autorités du réseau social, ces dernières n’ont pas jugé bon de clore le compte. En revanche, le compte du député français Joachim Son-Forget a été suspendu momentanément pour avoir usurpé la photo et le nom de Donald Trump sur son profil. Les blagues potaches, pire que les appels aux meurtres collectifs ? Rappelons qu’à l’heure actuelle, le compte Twitter du président turc Recep Tayyip Erdogan se porte au mieux avec 17, 3 millions d’abonnés…

Et en même temps, on peut certes reprocher à Twitter de se positionner en arbitre des élégances, mais l’entreprise n’a fait qu’appliquer sa propre charte sans enfreindre la moindre loi. Aux États-Unis, les entreprises ont même une immunité qui protège leurs décisions de modération. Twitter étant une entreprise avec des contrats de droit privé, la décision est légalement incontestable. Et du reste, on pourrait ajouter qu’elle a traité le président de la première puissance mondiale comme un utilisateur lambda, sans tenir compte de son statut, en considérant qu’il n’y avait pas plus d’égards à lui accorder. Aurait-elle eu le même élan égalitaire avec le compte de Barack Obama ? La question semble être dans la réponse.

Quoi qu’il en soit, cette séquence pose la question de la différence entre le légal et le légitime et celle de la puissance inquiétante des géants du numérique. La censure de Donald Trump par les réseaux sociaux est-elle justifiée ? Si elle est bien légale, est-elle légitime ? C’est le débat de ce dimanche.

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