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D’un siècle l’autre Abonnés

CRITIQUE. Régis Debray est philosophe et médiologue. Après une vie tournée vers l’élucidation des mystères de la condition politique, il propose un bilan, une mise au clair pour se débarbouiller l’esprit. D’un siècle l’autre, chez Gallimard, est une brillante randonnée dans le dédale des dernières décennies.

D’un siècle l’autre
Publié le 17 janvier 2021

« Les philosophes ont la chance d’avoir Minerve pour déesse protectrice. Sa chouette prend son vol au crépuscule. Heureuse coïncidence, c’est là où j’en suis. » Selon la métaphore hégélienne, la vérité étant une totalité en mouvement, la philosophie ne peut en effet saisir pleinement une époque historique qu’à l’heure de son achèvement. Cela implique un vieux principe de philosophie de l’histoire qu’on appelle l’hétérotélie : les hommes font l’histoire mais ne savent pas l’histoire qu’ils font. Ils découvrent les lois du réel à mesure qu’ils s’y cognent. C’est ainsi que le jeune bourgeois Régis Debray a débarqué dans les années 1960 en Amérique latine, lettré jusqu’aux dents, pour y organiser la révolution, jusqu’à ce que la pratique et le terrain lui apprennent le vouvoiement. C’est à ce prix qu’on peut extraire d’une expérience personnelle une vérité générale. « La première conclusion à tirer de la mienne fut celle-ci : la géographie a bien plus d’importance que la philosophie ». Comprendre : c’est à la pratique de donner le ton à la théorie, et jamais l’inverse, sans quoi on se prépare des réveils pénibles. C’est là toute la démarche qui a présidé à l’écriture de cet ouvrage aux allures testamentaires : traquer dans un parcours personnel à cheval entre deux mondes, l’ombre des vérités collectives.

D’un siècle l’autre, donc. Tel est le programme. « Ma génération a eu le privilège d’avoir vu mourir un monde et en naître un nouveau. Le passage du siècle américain au siècle asiatique aura un jour ses historiens. En France, et plus modestement, nous sommes passés des ultimes soubresauts d’un court siècle rouge aux premiers vagissements du siècle vert. » Le passage d’homo historicus à homo zoologicus, en quelque sorte, la victoire de Gaïa sur Prométhée, celle de la nature sur l’histoire. Il y a plusieurs explications à cela : d’abord, le changement de « médiasphère » qui a vu l’image supplanter l’écrit. Or on ne parle pas innocemment d’une « page d’histoire ». La grande histoire est un atelier d’écriture, et un événement qui n’est pas chroniqué n’en est pas un. Ensuite, la démocratie de marchés charrie des monades qui ne réclament plus que du bonheur, lequel a toujours été le deuil silencieux de la gloire. On ne jure plus de nos jours que par la morale, malheureusement le propre de l’histoire est d’être tragique. Les deux sont incompatibles. L’addiction aux « breaking news » plonge de sucroît dans le noir tout ce qui vient du fond des âges, et qui, par définition, traine en longueur. Quand les seules calamités envisageables sont des catastrophes naturelles ou industrielles, la politique n’est plus vraiment une aventure.

C’est ainsi que nous sommes passés, en quelques décennies, « d’une religion séculière de l’Histoire à un culte religieux de la nature, d’une société qui se cachait la mort à une autre, la même, qui doit s’en accommoder, mais aussi de la lettre au tweet, du campagnard au périurbain, de l’industrie aux services, du transistor au Smartphone, de l’esprit de conquête au principe de précaution, de la France républicaine à la France américaine, d’un gouvernement du peuple au gouvernement des Experts, du citoyen à l’individu, de l’Histoire pour tous à chacun sa mémoire, de la domination masculine à l’ascension féminine, d’un moment où la politique était presque tout et l’économie peu de choses à un autre où l’économie est tout et la politique presque rien. » Chacun a pu, à son niveau et depuis ses propres perspectives, expérimenter cette traversée express des âges. Régis Debray propose dans ce livre de partager les hypothèses cueillies sur son propre sentier.

La randonnée est balisée : A l’école, En prison, Au forum, Dans l’Etat, En congé. Cinq grands chapitres d’une vie brillamment revisitée qui permettent de tirer les leçons, certes d’une trajectoire personnelle, mais surtout d’une époque. A l’école, on finit par comprendre qu’il faut des maîtres pour pouvoir se passer des maîtres. En prison, on finit par comprendre que le réel triomphe toujours de ses représentations et que les frontières et la nation sont des permanences qu’on n’insulte pas impunément. Au forum, on finit par comprendre comment fonctionne les écosystèmes symboliques d’une période historique donnée et comment s’organise la victoire des sophistes dans un monde régit par l’image. Dans l’Etat, on finit par comprendre que la philosophie est bien peu de choses face aux tableurs excel et que le dernier roi-philosophe s’appelait Charles de Gaulle. En congé, on finit par comprendre que toute épopée a son adieu aux armes.

Trois derniers chapitres viennent s’ajouter à ce réquisitoire : Unir, Transmettre, et Croire. Unir, ou le mystère du politique. Car l’important n’est pas « la » politique, ce vaste théâtre d’ombres, mais bien « le » politique, c’est-à-dire la scène elle-même et ses conditions de possibilités historiques. A ce titre, la démarche du médiologue n’est pas prescriptive mais proscriptive : quelles sont les catégories a priori de la raison politique ? En d’autres termes, comment fait-on du commun avec de la diversité ? Transmettre, ou le mystère des civilisations. Il faut comprendre la différence fondamentale entre « communiquer » et « transmettre » pour saisir la profondeur du bouleversement qui nous menace : Qu’est-ce que communiquer ? Transporter une information à travers l’espace. Qu’est-ce que transmettre ? Transporter une information à travers le temps. La communication a rongé, harcelé, puis finalement phagocyté la transmission, comme l’esprit d’Amérique, l’esprit d’Europe… Croire, ou le mystère du religieux. Il y a un inconscient religieux au fond de tout regroupement politique. L’histoire montre une concordance entre le tracé d’une frontière et l’invocation d’une idéalité légitimante. On peut en conclure que toute entreprise d’organisation sociale est de type « religieux » (l’existence collective est d’essence théologique), car souder un groupe social suppose, dans le même mouvement, de l’ouvrir sur une forme de sacré qui le transcende.

Il y a une certaine poésie à voir ce vieux monsieur lettré, mémoire vive d’une époque révolue, errer dans le début de millénaire comme un rônin dans les plaines du Japon médiéval. Sur le plan intellectuel, l’ouvrage est une véritable leçon de réalisme. Régis Debray sourit volontiers aux ironies de l’Histoire qu’il appelle désormais par leur prénom et propose quelques clefs d’élucidation sur quelques travers de l’humaine condition. « Si ces aperçus à vol d’oiseau pouvaient retenir l’attention de quelques curieux et leur servir de relais pour d’autres périples mieux informés et plus dignes d’intérêt, mon vœu le plus profond aura été exaucé. » Qu’il en soit ainsi !

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