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Un an après : lettre de soutien à Mila Abonnés

LETTRE OUVERTE. Il y a un an jour pour jour, une jeune fille de 16 ans créait la polémique en critiquant de manière virulente l’islam sur le réseau social Instagram. Depuis, menacée de mort elle vit cachée, interdite de toute vie adolescente, de toute vie sociale tout court. La lettre de soutien de Nicolas Bourez.

Un an après : lettre de soutien à Mila
Publié le 18 janvier 2021

Mila,

Je viens de terminer la lecture du livre collectif en votre soutien, initié par Zohra Bitan, et préfacé par Zineb El Razhoui.
Aujourd’hui, en refermant ce livre, je sais beaucoup plus de choses évidemment, et je ne peux pas me taire. Bien sûr vous avez tout mon soutien. Pour la forme, comme pour le fond ! D’ailleurs, je m’étonne que ceux qui vous disputent sur la forme se permettent de vous tutoyer au prétexte de votre jeune âge...

Vous avez donc eu raison. Et vous le payez assez cher, pour qu’on vous le dise sans aucune retenue ni condition ou autre « oui, mais... ». Vous avez eu raison, point !

Et je vais essayer de vous expliquer en détails les raisons de mon soutien inconditionnel à votre cause et pour la liberté d’expression, que j’ai moi-même dû gagner personnellement pour pouvoir l’exercer tranquillement. Personne, en France tout au moins, ne doit être inquiété pour ses idées religieuses, nous dit-on. Et, pour le fait de ne pas avoir de religion ? On peut être emmerdé, c’est bien ça ? Et pour dire qu’il y en a plus que marre de tous ces dieux qui nous empêchent dans notre conquête de liberté et de grandeur d’âme, on peut être emmerdé aussi !

Alors je vous soutiens. D’abord, en tant que père d’une jeune fille d’un an seulement votre aînée. Qui aurait pu être à votre place, car elle aussi n’a pas la langue dans sa poche... et aurait également envoyé se faire voir les quelques malotrus qui se seraient permis de la draguer de manière aussi lourdingue. J’imagine difficilement vos soirées depuis ce 10 janvier... Et celles de vos parents...

A seize ans on doit pouvoir dire ce qu’on pense sans en payer le prix fort, sans être pourchassé comme vous sur les réseaux, et même en réalité déscolarisée à cause de cela...et menacée physiquement. En France ! Comment les autres parents ne peuvent pas, rien que pour cela, vous soutenir sans aucune retenue...

Je vous soutiens, également en tant que citoyen. Dans notre beau pays, la République française, une démocratie donc, nous avons de nombreuses libertés que d’autres ne peuvent pas exercer à l’étranger... On pourrait citer de nombreux noms de pays, mais nul besoin, chacun aura son exemple en tête...

Ces libertés sont régies par des lois évidemment. Et l’une d’elles nous explique le droit d’expression dans sa plus grande largesse, notamment en matière d’idées et de religions. On peut tout dire à condition de ne pas s’attaquer aux personnes, c’est-à-dire de rester dans le domaine des idéologies, des religions ou autres, sans directement porter atteinte à un de ses adeptes. Ce que vous avez fait. Et dis d’ailleurs dès le début en rappelant que l’on ne pouvait pas être raciste envers une religion. Rien à ajouter si ce n’est : bravo. Tout est clair.

Et les hommes politiques, si prompts à rappeler les règles, pour les autres, surtout, n’auraient rien du trouver à y redire, et il aurait fallu qu’ils se lèvent « d’un seul homme » pour le redire haut et fort. On peut en France critiquer une religion, quelle qu’elle soit, y compris l’islam, sans être inquiété par la loi, puisque justement c’est permis. C’est d’ailleurs tout le sens du droit que d’encadrer par des lois ce qu’il est permis de faire, et a contrario, de définir ce qui est interdit. Et vous avez respecté la loi, la seule qui vaut en démocratie, à savoir celle des hommes. Celle d’un éventuel dieu, passe après, ou ne passe pas du tout, en fonction de ses convictions...

Je vous soutiens aussi en tant que directeur d’école. Et là, je dois dire que je suis un peu gêné d’appartenir à la même éducation nationale que « la communauté éducative » de votre lycée. Il est complètement anormal que rien n’ait été fait pour que vous puissiez suivre l’enseignement correctement, et que soient sanctionnés ceux qui vous ont menacée de toutes les horreurs que j’ai pu lire. Comment après expliquer aux jeunes élèves, que la loi est la loi, et qu’il faut la respecter d’abord parce qu’elle est la même pour tout le monde, et ensuite parce qu’elle est faite pour protéger les gens. Ce que je répète à longueur d’années dans mon école de Seine-Saint-Denis en éducation prioritaire... Et tout ce travail à la poubelle, aux oubliettes de la pensée car il ne faut pas se mettre à dos une partie des élèves, voire de leurs parents. Et après, qui va croire en notre éducation nationale, et dans ces beaux discours sur le vivre ensemble que l’on nous ressert à chaque fois...

Les enfants et les adolescents ont d’abord besoin de savoir qu’ils pourront compter sur les adultes. Et le monde des adultes, là, a démontré en quelques jours seulement, qu’il ne protégeait aucun de ces enfants ou adolescents, ni vous Mila des menaces, ni les autres qui les ont proférées au nom d’un obscurantisme, ni les derniers qui se sont murés dans le silence par peur ou complaisance. Il aurait fallu tous vous protéger.

D’abord en expliquant la loi. Ensuite en disant qu’aucun dieu n’est invité au lycée, lieu de l’apprentissage de la vie des hommes, et non des saints. Enfin, en obligeant les prises de position pour que personne ne se sente tenu au silence, et parce qu’à votre âge, les prises de position ont le droit d’être revues, corrigées, expliquées, et pourquoi pas éphémères... Et qu’elles sont toutes contraintes par la loi.

Que ça plaise ou non à une partie de la population n’est en aucun cas le problème. Il faut tenir compte de cela dans la façon d’exprimer les choses, mais il faut les dire quand même, et même les redire davantage qu’ailleurs, justement parce que cela gêne, alors que c’est la loi. Sinon l’école de la République n’est plus ! Il ne reste alors que l’école, mais de quoi on ne sait pas trop, un peu de la loi du plus fort...et un peu du moins pensant.

Ensuite, je vous soutiens en repensant à cet enfant que j’étais et qui a eu de longs moments difficiles à passer à cause d’un autre obscurantisme religieux. Tout jeune déjà, il a fallu que je me batte pour défendre mon droit à la parole, mon droit à dire ce que les autres ne voulaient pas entendre. Et cela a été difficile, et coûteux.

La liberté de penser est bien la première des libertés. Celle de s’exprimer vient juste après, mais après tout de même, car pour dire quelque chose, il faut avoir quelque chose à dire. Et donc penser avant. Dieu n’est grand que pour celui qui y croit. Et c’est tout.
Et la loi doit permettre à ces positions de cohabiter dans l’espace, que je préfère qualifier de collectif, plutôt que de public. La notion de collectif autorise à se sentir un peu plus concerné que celle de public. Dans le collectif on a envie de dire nous, dans le public, on pense trop à l’Etat, qui malheureusement semble souvent assez éloigné de nous.

Et dans cet espace, il nous revient maintenant encore plus qu’hier, de définir ensemble ce que nous voulons y partager, y voir et y vivre. Il faut être très clair avec cela, et légiférer rapidement en fonction des choix que nous aurions exprimé collectivement. Et ensuite faire appliquer les lois au sein de cet espace qui marquerait très nettement la distinction entre la sphère publique et la sphère privée. La religion en France a depuis longtemps déjà été reléguée au domaine du personnel, du privé, et du confessionnel.

Nous devons nous réunir sur ce qui fait encore que chacun d’entre nous appartient à la nation française. Ce mot est dévoyé de toute part, alors qu’il rassemble ce qui nous permettrait de relever la tête collectivement et de « faire France ». France que le monde entier regarde, et qui pour l’instant, et dans votre histoire tout particulièrement, n’a pas montré bonne figure. Au contraire, elle s’est détournée de ses valeurs si souvent citées sans qu’elles soient nommées...ce qui en dit déjà très long sur le courage de ceux qui parlent pour nous...

Avant de lire l’ouvrage en votre honneur, et pour marquer votre soutien, je venais de terminer la lecture du livre de Shaparak Shajarizadeh « La liberté n’est pas un crime », qui relate son histoire en Iran, où le port du voile est obligatoire, et où de nombreuses femmes tentent courageusement de s’en extraire. Elle a été pourchassée, emprisonnée, et contrainte à l’exil au Canada pour espérer vivre un peu tranquille.

Je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement avec votre « exil » contraint chez vous, en France... Jusqu’où irons-nous dans le silence, dans l’absence de réaction, dans l’accommodement raisonnable, avant de nous apercevoir qu’il est trop tard... Et que nous aurons perdu cette liberté que tant de pays nous envient.

Je me plais à penser que le vingt-et-unième siècle sera celui des femmes et de toutes les luttes pour qu’enfin elles puissent sortir de leur condition de « sous-hommes ». Mais combien serons-nous à les soutenir, à lutter avec elles ? Et quel en sera le prix qu’elles devront payer ? Dans tous les pays, la voix de la France porte haut et clair les couleurs de l’espoir, les couleurs de la cause perdue pourtant gagnée par abnégation, courage, et par le peuple réuni. Mais est- ce encore possible aujourd’hui, alors que la lutte est intérieure, et beaucoup plus profonde qu’on veut bien nous le faire penser ?

La seule entrée valable pour aborder la place du religieux dans notre pays est celle de l’égalité entre les êtres humains, qu’ils soient hommes ou femmes. La couleur, la religion, et autre, ne doivent même pas être exposés, il ne convient plus que d’envisager les choses sous le seul angle de l’égalité ! Ce qui ne veut pas dire égalitaire, mais c’est un autre débat.

Nous ne mériterons le regard des autres pays que lorsque nous en serons de nouveau dignes en ne tolérant plus qu’une jeune femme de 16 ans soit menacée, soit insultée, soit privée de sa vie d’avant, tout simplement parce qu’elle a tenu des propos légaux sur l’islam. Nous sommes en France, et cela a un sens qui doit de nouveau briller dans le monde entier. Pour que vous, Mila, puissiez être ce que vous avez envie d’être, et dire ce que vous pensez .

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