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« 66 millions de procureurs » : quand Macron découvre la démocratie Abonnés

OPINION. Hier, Emmanuel Macron était en déplacement à l’université Paris Saclay pour présenter la stratégie quantique de la France. Une occasion pour lui…de fustiger la « défiance » des Français à l’égard de sa politique : « Nous sommes devenus une nation de 66 millions de procureurs ». Une tribune d’Anne-Sophie Chazaud.

« 66 millions de procureurs » : quand Macron découvre la démocratie
Publié le 22 janvier 2021

Emmanuel Macron semble décidément brouillé avec la démocratie mais aussi avec le respect dû au peuple qu’il est supposé représenter (peut-être parce qu’il ne représente en réalité que les intérêts d’une petite partie…). Raillant les « Gaulois réfractaires », méprisant « ceux qui ne sont rien », morigénant ceux qui n’ont qu’à « traverser la rue » pour trouver du travail (encore faut-il qu’ils soient désormais munis de l’attestation idoine), fustigeant la « société du commentaire permanent » (ce qui s’appelle, habituellement, l’agora, le forum démocratique), le voici reparti comme en 14 dans une de ses coutumières crises de prurit antidémocratique, dénonçant désormais les « 66 millions de procureurs » dont serait constituée la population française.

Devant la bronca suscitée, certains élus LREM ont bien tenté de sortir les rames et de pagayer autant que possible afin de démontrer que cette phrase ne visait pas la population française mais l’opposition politique partisane (à quoi l’on aurait de toute façon dû répondre que l’opposition politique fait aussi partie d’une démocratie normale), il se trouve que, malencontreusement, ce chiffre de 66 millions correspond à celui (approximativement) du nombre de Français : quel manque de chance ! Et l’on se retrouve donc dans la situation inédite d’un président de la République invectivant le peuple tout entier, découvrant probablement avec un certain dépit que ledit peuple n’est pas constitué de sujets soumis ni de moutons mais de citoyens exerçant leur droit mais aussi leur devoir d’esprit critique. Découvrant également que, dans une démocratie, l’opinion publique existe et qu’elle s’exprime librement selon un principe de liberté d’expression inscrit dans la Constitution. On imagine l’effroi provoqué par une telle découverte !

Par ailleurs, quel meilleur moment pour s’en prendre aux Français qui osent émettre des doutes et des critiques sur la gestion de la crise sanitaire et notamment de la stratégie vaccinale (si l’on peut appeler cela une stratégie), que la date quasi anniversaire d’une année de souffrances, de privations, de faillites, de difficultés, de suicides, de désespoirs, d’incertitudes et, surtout, d’un courage exemplaire ! Alors que les rumeurs d’un nouveau reconfinement se font de plus en plus pressantes, qui va entraîner une grande partie de la population au fond du gouffre à la fois matériel et psychologique, le moment est en effet parfait pour expliquer aux citoyens que tout ce qu’ils ont à faire, c’est obéir à des instructions la plupart du temps ineptes, inefficaces, mais tout en se taisant docilement. On appréciera la finesse, l’intelligence et l’à propos de la mise en cause.

Au-delà de cette morgue habituelle qui semble incontrôlable en dépit de tous les actes de contrition a posteriori sur l’air de l’humilité et du « j’ai changé », il semble bien qu’Emmanuel Macron -et avec lui la majorité parlementaire- ait de réelles difficultés avec la notion même de démocratie, de contradiction, de critique.

On ne doute pas que gouverner par temps de pandémie soit un exercice malaisé. On ne doute pas qu’être sous le feu des critiques soit un exercice d’endurance narcissique parfois pénible et qu’il faut, pour cela, avoir le cuir particulièrement épais. Il est permis en revanche de penser que l’humilité plutôt que l’arrogance et la raideur d’un pouvoir autoritaire et imbu de lui-même, en somme narcissique à proportion de son ineptie de fait, seraient appréciés de la part des Français et compris comme un acte d’empathie, de compassion, aux sens étymologiques de ces deux termes, de « souffrir avec », en modestie. Reconnaître que l’on se trompe, parfois, au lieu de mentir, car on pardonne l’erreur, surtout dans une période si complexe et imprévisible, mais pas le mensonge non plus que le fait de prendre constamment les Français pour des imbéciles.

Après la comédie des masques, la comédie des tests, la comédie des vaccins, on peut en effet concevoir que les citoyens exercent leur esprit critique, et il ne suffit pas de geindre en permanence contre la judiciarisation de l’action publique pour s’auto-absoudre de toute faute. L’erreur n’est pas une faute. Le mensonge, la dissimulation, l’incurie en sont, et il est du devoir des citoyens tout comme du devoir de l’opposition parlementaire d’exercer un contrôle de l’action publique, n’en déplaise à l’antidémocratique extrême-centre.

Il faut dire que, du côté des institutions, la démocratie ne se porte pas mieux : extension hallucinante de l’état d’urgence permettant toutes les prises de décision exécutives en dehors des circuits normaux d’une démocratie saine, réduction du parlement à une simple chambre d’enregistrement, gouvernement par ordonnances, réduction des fonctions de conseil à un petit cercle d’experts d’un conseil scientifique quasi autotélique qui n’a été élu par personne et n’est investi d’aucune souveraineté populaire... : Ubu Roi revisité à l’ère post-moderne n’est guère rassurant.

La figure du procureur pour désigner l’exercice normal du contrôle citoyen de l’action publique semble par ailleurs assez mal choisie si l’on considère l’usage répressif qui a été fait de la justice à l’encontre même du peuple français lorsque celui-ci s’est exprimé au travers d’une opposition politique et sociale d’envergure lors de la crise des Gilets jaunes, laquelle a été traitée par le mépris, la haine et la répression (au besoin sanglante) : les procureurs, les vrais, ont alors été sommés par l’exécutif de poursuivre les opposants avec une sévérité revendiquée, aux fins de réprimer sans états d’âme l’une des formes collectives majeures de la liberté d’expression que constitue la manifestation publique.

Enfin, l’on serait tenté de faire observer que présider en s’érigeant soi-même comme le procureur accusateur de tout un peuple, celui-là même que l’on est censé représenter, n’est certainement pas la meilleure façon de renouer avec la confiance desdits citoyens.

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