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Au début est la confiance Abonnés

CRITIQUE. Et si la confiance était l’angle mort de la condition humaine ? La crise sanitaire nous l’a rappelé comme la prison rappelle la liberté. Avec Au début est la confiance (ed. Le Bord de l’eau), le philosophe Mark Hunyadi offre un ouvrage lumineux et absolument brillant sur la notion de confiance.

Au début est la confiance
Publié le 31 janvier 2021

Le monde où l’on vit est rarement celui où l’on pense. Pour les intellectuels, il est mal vu de croire et conseillé de savoir. D’une certaine manière, depuis Platon, le philosophe tend à mettre la croyance sur la sellette. L’anthropologie nous révèle pourtant que l’homme a cru avant de raisonner, mais c’est ce qui participe à faire de la croyance une attitude adolescente, préscientifique.

Pourtant, dans le monde de tous les jours, chaque parole, chaque geste suppose un petit acte de foi. Déposer un chèque à la banque ou un bulletin dans l’urne, se rendre à un rendez-vous sur la base d’une parole, tenir pour réel ce qui est écrit dans le journal, marcher dans la rue en pensant que le sol ne va pas disparaître, programmer son réveil ou encore s’adresser à son fils comme étant son fils suppose de faire confiance, spontanément. Au 19ème siècle, les statuts de la Banque de France étaient éloquents : « La banque est la gardienne de la foi publique », et sous la Révolution, l’assignat était appelé « billet de confiance ».

La condition humaine étant marquée du sceau de la finitude et de l’incomplétude, l’homme a nécessairement besoin de croire et de faire confiance, précisément parce qu’il ne peut être sûr de rien. Animal social, l’homme naît au cœur d’un tissu d’interactions qui l’ont précédé et au sein desquelles il se construit. A bien y regarder, pas une seule interaction sociale ne pourrait exister sans un minimum de confiance. En conséquence, et contrairement aux présupposés individualistes de toute la pensée moderne qui s’ouvre avec les théories du Contrat social, il y a une sociabilité originaire de l’homme.

Il n’y a de « je » personnel que par la médiation de l’autre. Ainsi, aussi étrange que cela puisse paraître : la société a précédé l’individu ! « La Covid-19, accident de la nature due à la bêtise humaine, l’a brutalement rappelé, comme la prison rappelle la liberté », note Mark Hunyadi. « Confinés dans nos cockpits, nous étions devenus des individus abstraits au sens de Marx – des individus isolés, privés de la transcendance d’autrui et de la chair de la vie sociale. Abstraits, donc aliénés, devenus autres que nous. »

Que nous apprend la crise de confiance qui nous frappe ? Qu’il ne faut pas tant compter sur la volonté individuelle triomphante que sur la « relation », pas tant sur la clôture sur soi que sur la transcendance à l’autre. La confiance est ce dans quoi nous séjournons collectivement. Elle se tisse dans l’ensemble de nos rapports au monde : objets, hommes et institutions. La confiance est donc un inévitable pari sur les attentes de comportement.

Or, et c’est là qu’est le paradoxe, dans un monde toujours plus technicien où le numérique s’étend à l’infini, où la société se virtualise et s’accélère, ce qu’on appelait auparavant « l’esprit universel » n’est plus possible. Nos sociétés ont atteint un tel niveau de complexité et de mise en réseaux qu’il est devenu impossible pour une personne de comprendre et maîtriser par elle-même l’ensemble des informations qui l’entourent. Cela implique de devoir, comme toujours et pourtant plus que jamais, s’en remettre à des tiers. « Ce « compter sur », force de liaison élémentaire, implique un pari, un pari où la volonté se découvre délogée de sa souveraineté, parce qu’elle doit parier sur quelque chose qui ne dépend pas d’elle. Confiance est le nom de ce pari. »

Aucune notion philosophique n’a été autant mobilisée ces derniers mois que celle de « confiance » et donc, en miroir, son antonyme : la défiance…envers les dirigeants, les partis et les syndicats, les scientifiques, les médias et les journalistes, les experts et les technocrates. Ce livre est un véritable livre de philosophie, profond et intelligent sur le devenir du lien social à l’ère numérique. Il propose la première grande théorie unifiée de la confiance. Si sa rédaction s’est étalée sur plusieurs années, de l’avis même de l’auteur, la crise sanitaire lui a donné une illustration mondiale absolument inespérée. Comme une alarme pour nous rappeler ce que nous sommes et à quoi nous ne saurions échapper si toutefois nous tentions de l’oublier.

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