Menu
analyses
Défiance
Mark Hunyadi : « Une société sans confiance est une société de robots » Abonnés

ENTRETIEN. Professeur de philosophie morale et politique à l’Université catholique de Louvain (Belgique), Mark Hunyadi est notamment l’auteur de La Tyrannie des modes de vie et Le Temps du posthumanisme. Après recension de son dernier ouvrage, Au début est la confiance (ed. Le Bord de l’eau), nous avons souhaité approfondir avec lui la notion.

Mark Hunyadi : « Une société sans confiance est une société de robots »
Publié le 13 février 2021

Front Populaire : Vous produisez dans ce livre la première théorie unifiée de la confiance. Comment expliquez-vous qu’une notion aussi importante ait toujours été jusqu’ici un angle mort de la pensée ?

Mark Hunyadi : Cela a fondamentalement à voir avec l’individualisme qui imprègne la modernité, et qui a trouvé ses fondements philosophiques au 14e s. avec la révolution nominaliste, sa base économique avec le développement des marchés dès le 15e s, son assise politique et morale au 18e s. avec les révolutions américaine et française. Ces éléments ont mutuellement renforcé l’individualisme pour aboutir aujourd'hui à ce que j’appelle « l’individu-cockpit » : un individu qui gère sa relation au monde à partir des informations dont il dispose en cherchant à exécuter au mieux ses désirs et ses volontés. Pour un tel individu (dont le confinement nous a donné une image saisissante !), faire confiance est toujours un risque : le risque que, puisqu’elle dépend d’autrui, sa volonté ne s’exécute pas comme il le projette. La confiance n’apparaît donc que sous la figure du risque. Au sujet souverain, la confiance n’apparaît que comme un pis-aller dans l’exécution de sa volonté et de ses désirs. Elle est structurellement reléguée au deuxième plan, alors qu’elle est – c’est ma thèse – constitutive de notre rapport au monde.

FP : Vous qui avez réfléchi théoriquement à la notion de confiance, comment, à l’inverse, se manifeste-t-elle très pratiquement au quotidien ?

MH : Je marche dans la rue, je m’attends donc à ce que le sol ne s’effondre pas sous mes pieds. La preuve de ma confiance, c’est que je marche ! Penser, croire que le sol ne va pas s’effondrer ne suffit pas, car ce n’est pas encore une action. La confiance n’est pas une croyance : c’est mon action de marcher effectivement qui convertit cette croyance que j’ai « dans la tête » en confiance. C’est pourquoi la confiance est un pari : un pari que les choses vont se comporter d’une certaine manière. La confiance est pari sur les attentes de comportement. Cela vaut pour les choses (je parie que mon réveille-matin va fonctionner), pour les personnes (je parie que mon employé va se comporter conformément à son cahier des charges) et pour les institutions (j’épargne parce que je parie que je pourrai réutiliser mon argent, je m’adresse à la justice parce je parie qu’elle sera impartiale). Autrement dit, aucune volonté ne pourrait s’exécuter sans l’attente de comportement correspondante ! Or, ces attentes de comportement ne dépendent pas elles-mêmes de ma volonté…

FP : Prenant à revers l’idée reçue selon laquelle la confiance relèverait de l’opinion personnelle ou de la subjectivité de chacun, vous montrez que la confiance est en réalité beaucoup plus originaire que cela. La confiance serait consubstantielle aux relations humaines ?

MH : Pas seulement aux relations humaines : aux relations avec le monde – environnement physique et culturel, objets, personnes, institutions ! La confiance est relation au monde, elle est ce dans quoi nous séjournons. Aucune – aucune ! – action ne serait possible sans confiance, notre relation au monde est fondamentalement fiduciaire. Elle est pari sur des attentes, étant entendu que toute attente pout toujours être déçue ! Une attente n’est pas une relation causale. Le sol peut se dérober sous mes pieds, Sam peut ne pas tenir sa promesse, le juge peut être corrompu. Toute relation fiduciaire peut voir ses attentes déçues, c’est pourquoi la confiance relève du pari.

FP : Si la confiance est irréductible dans tout espace social, pourquoi parle-t-on d’une montée de la « défiance » ?

MH : C’est une facilité de langage alarmiste. Il n’y a pas de crise de confiance comme il y a une crise du pétrole. Puisque nous séjournons dans la confiance, la perte de confiance ne peut être que régionale, ou parcellaire. Même si elle atteint des institutions très vastes et très importantes, comme un gouvernement ou la monnaie par exemple, cette perte de confiance n’est en réalité qu’un îlot de défiance dans un océan de confiance. On critique le gouvernement mais on demande assistance à l’État, on critique les pharmas mais on prend un antalgique à la première occasion, ou la pilule tous les jours. Les expressions « crise de confiance », « société de défiance » sont des hyperboles à usage idéologique. Le manque de confiance s’analyse toujours au cas par cas, comme dans le cas de la vaccination, par exemple : quelles sont les raisons de la défiance, qui a dit quoi, qui a fait quoi, la méfiance est-elle rationnelle, irrationnelle, etc. Il n’y a pas de montée de la défiance en général.

FP : On parle beaucoup ces derniers temps du « complotisme ». Le complotisme – dès lors qu’il est avéré et non fantasmé ou réduit à une tentative rhétorique de discrédit - peut-il être appréhendé comme une forme de rupture de confiance ? 

MH : Complotisme et fake news impliquent plus qu’une rupture de confiance et c’est pour cela que c’est inquiétant. Nos États démocratiques modernes sont ainsi faits qu’ils intègrent la défiance dans leurs institutions : il y a des contrôles, des votes de confiance, et finalement des élections qui permettent de renouveler le personnel politique. Mais complotisme et fake news tournent le dos à la démocratie, en mettant en question une valeur essentielle qui la fonde : la recherche coopérativede la vérité. C’est parce que la démocratie renonce à la Vérité avec un grand V qu’elle instaure le débat et l’accord sur la solution jugée meilleure, ou acceptable, y compris par la minorité. Mais ceci suppose la recherche coopérative de la vérité. Ce qu’on a vu le 6 janvier au Capitole, c’était le renoncement brutal, obstiné, violent à l’idée de vérité, même avec un petit v. C’était le règne du désir qui veut faire loi. Or, le désir qui fait loi, c’est le chaos.

FP : Notre paradigme individualiste a tendance à nous faire concevoir la confiance comme une affaire de calcul rationnel. Est-ce si simple ? Par ailleurs, ce livre n’est-il pas pour vous également une occasion de contester l’anthropologie libérale ?

MH : C’est cela même. La confiance telle que je l’analyse, c'est-à-dire comme rapport élémentaire au monde, est ce qui montre que la représentation de « l’individu-cockpit » est fausse. Efficace, parce qu’elle a permis des avancées historiques en termes de droits et libertés individuels, mais fausse comme anthropologie générale. Comme je le dis dans Au début est la confiance, ce n’est pas parce que les avions volent que le monde est un aéroport. Ce n’est pas parce que l’individu importe qu’il est enfermé dans un cockpit. Il est toujours en relation, comme l’avaient génialement vu Aristote et Marx, par exemple. Marx aussi est un individualiste : mais pas un individualiste du cockpit libéral, un individualiste du lien et de la relation. Les économistes (à part ceux de la régulation) analysent la confiance comme un calcul de risque, parce que c’est la seule chose qu’ils peuvent calculer ! Mais la part de calcul dans la confiance est liée à des situations très particulières, très rares en somme : acheter une voiture d’occasion, engager une baby-sitter… C’est très peu de chose par rapport à l’océan de confiance dans lequel baignent nos existences, et où le calcul n’entre pas en ligne de compte.

FP : Vous expliquez que l’avènement du monde numérique a bouleversé les relations de confiance. Comment notre rapport aux autres a-t-il évolué dans cet univers réticulaire ?

MH : Le numérique veut construire un monde de sécurité, c'est-à-dire un monde où l’on peut se passer de la confiance. Si c’était limité aux seules transactions économiques par exemples, ce serait bien, il n’y aurait pas grand-chose à redire. Mais le numérique devient notre relation obligée au monde, dans tous les domaines : objets (internet des objets), personnes (sites de rencontre, réseaux sociaux), institutions (interfaces pour y avoir accès). Si l’ensemble de ces relations au monde étaient sécurisées, chacune de nos volontés, chacun de nos désirs pourraient s’exécuter automatiquement, sans plus devoir faire l’expérience du monde. Tout serait parfaitement fonctionnel. L’idéal d’une société purement fonctionnelle, c’est une société qui peut se passer de la confiance. À quoi ressemblerait une société qui peut se passer de la confiance ? À une société de robots.

0 commentaireCommenter