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Le sens des limites Abonnés

CRITIQUE. Derrière la crise sanitaire ou la crise politique, on trouve une crise civilisationnelle qui ressemble beaucoup à une crise des limites. C’est l’objet du livre Le sens des limites (ed. L’Observatoire) coécrit par Monique Atlan et Roger-Pol Droit. Un ouvrage à la fois accessible et intelligent, fenêtre ouverte sur les temps présents.

Le sens des limites
Publié le 14 février 2021

Frontières géographiques, transhumanisme, ressources énergétiques, antispécisme, sylvothérapie, transgenrisme, capitalisme, immortalité…Toutes ces thématiques a priori assez différentes ont toutes un point commun, celui d’interroger et de donner à repenser la notion de limite.

Que veulent les « no borders » si ce n’est abolir les frontières des nations sur le globe ? Que veulent les transhumanistes, si ce n’est abolir la frontière entre l’homme et la machine, voire, pour certains, entre la vie et la mort ? Que veulent les « décroissants » si ce n’est restaurer au sein du débat la problématique de la limitation des ressources naturelles ? Que veulent les antispécistes, si ce n’est abolir la limite entre l’espèce humaine et l’espèce animale ? Que veulent les militants queer, si ce n’est abolir la limite entre les sexes ? Que veulent les capitalistes, si ce n’est abolir la limite de l’accumulation de richesse ? Et ainsi de suite.

Ce gigantesque décloisonnement est général. On le remarque facilement lorsqu’on veut nous faire croire qu’un enfant est un adulte et réciproquement, car l’aberration saute aux yeux. Mais la même logique est à l’œuvre lorsque les réseaux sociaux font tomber la barrière entre la vie publique et la vie privée. De même, lorsque les burn-out explosent parce que les salariés, pris au piège d’un univers numérique en accélération constante, répondent à leurs mails le soir après minuit, faisant tomber la barrière entre vie personnelle et vie professionnelle (télétravail, généralisation des « open-space » participent de cette logique).

« Tout devient « liquide » plutôt que solide, comme le soulignait le sociologue Zygmunt Bauman. D’une identité à une autre, d’un rôle ou d’un masque à une autre, on suit les fluctuations de ses envies, comme on passe d’un emploi à un autre en fonction des variations du marché et des opportunités qui se présentent », notent les auteurs.

Et finalement, qu’est-ce que le clivage entre les « progressistes » et les « populistes », entre le « Nouveau monde » et l’Ancien ? En dernière instance, et malgré toutes les thématiques que peuvent recouvrir ces étiquettes, il y a une opposition entre les partisans du monde liquide du « hors limite » et ceux du monde solide où les limites entre l’homme et l’animal, la vie et la mort, le privé et le public, l’enfant et l’adulte, le national et le global, l’ici et l’ailleurs…ont encore un sens. Dans leur ouvrage, Monique Atlan et Roger-Pol Droit invitent à dépasser cette antinomie entre « Homo illimitatus » et « Homo limitans » pour éviter les raccourcis intellectuels. Un dépassement intellectuellement compréhensible mais qui a aussi tous les atours d’une position de confort.

Après avoir passé en revue les différents processus d’illimitation contemporains, les auteurs nous offrent un panorama de l’évolution de la notion de limite dans l'histoire de l’Occident. Une « valse à trois temps » : d’abord, le respect antique de la limite, véhiculée par la crainte de l’hubris. Ensuite, la tentation du dépassement de la limite qui fonde la modernité à partir du tournant du 16èmesiècle. Enfin, la tentation de l’effacement de la limite qui caractérise notre époque contemporaine.

Un seul exemple permet d’éclairer le passage du monde antique au monde moderne : « Nec plus ultra » (rien au-delà) était l’inscription mythique gravée dit-on par Héraclès en séparant Calpé et Abyla créant ainsi le détroit de Gibraltar au niveau des montagnes appelées pour cela « colonnes d’Hercule ». Au 16ème siècle, Charles Quint prend comme devise de son empire : « Plus ultra » (plus loin). L’anecdote symbolise parfaitement ce basculement d’un monde à l’autre.

Des siècles plus tard, nous arrivons au bout de cette logique, perdus dans un désir d’effacement de toutes les limites qui est une négation de la condition humaine. On peut aimer la nature et le ressourcement des longues balades en forêt sans s’abandonner à l’idée que l’homme est l’équivalent d’un brin d’herbe au seul titre que les deux sont composés d’atomes. C’est pourtant ce que soutient Donna Haraway, figure de proue du néoféminisme, lorsqu’elle affirme : « Nous sommes de l’humus, pas des homo, pas des anthropos. Nous sommes du compost, pas des post-humains. »

Dans son ouvrage La philosophie devenue folle, Jean-François Braunstein voyait déjà dans cette obsession de la régression anti-humaniste un « mélange cosmique ». La formulation est excellente au sens où elle est en réalité beaucoup plus précise que vainement poétique. L’aboutissement logique de l’abolition de toutes les limites conduit littéralement à une fusion de tout ce qui existe dans un Grand Tout stellaire : arbres, humains, animaux, planètes, comètes, étoiles. Rien qu’une soupe d’atomes. Un relativisme intégral où tout est dans tout et réciproquement. On trouve dans ce désir mortifère d’indistinction comme une sorte d’appel au néant qui est peut-être le plus terrifiant des nihilismes.

Monique Atlan et Roger-Pol Droit en appellent en fin d’ouvrage à une « politique des limites » : « La limite appartient au monde adulte, et devrait en être la marque (…) Nous avons tenté de mettre en relief sa nécessité vitale, sa fonction décisive pour le fonctionnement d’une société, d’une civilisation. Une nécessité à laquelle nous devons nous soumettre, et sacrifier une part de nous-mêmes, pour faire société, pour entrer en relation avec les autres. » C’est une évidence qu’il faudra rappeler aux transhumanistes autant qu’aux ultra-capitalistes et aux militants queer : rencontrer l’Autre suppose qu’il soit autre, donc qu’il y ait une limite entre lui et moi.

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