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Atomisation sociale
Atomisation sociale : le rôle inattendu de l’université de Stanford Abonnés

OPINION. A partir des années 1970, une certaine contre-culture et un besoin de liberté a été récupéré par le marché. Une nouvelle atomisation des individus fondée sur l’autodétermination culturelle du « j’achète donc je suis ». Dans cette évolution, l’université de Stanford a joué un rôle inattendu…

Atomisation sociale : le rôle inattendu de l’université de Stanford
Publié le 22 février 2021

Parmi les évènements et les ajustements sociétaux qui provoquèrent l’atomisation sociale dans laquelle nous évoluons aujourd’hui, il en est un qui comme souvent, aller être conceptualisé dans un centre de recherche Américain, pour être rapidement mis en pratique dans tout le reste du monde, et devenir un des éléments majeurs dans l’avènement d’une nouvelle sorte de totalitarisme, le totalitarisme du marché. Cet ajustement concernait la manière de catégoriser les individus. Pour en comprendre l’impact et la teneur, il faut tout d’abord faire un saut dans le passé d’environ quatre décennies, et se replonger à l’époque de la création de la commission trilatérale, au début des années 70.

Comme le défini Olivier Boiral, professeur à l’université de Laval (Québec), « Initiée par David Rockefeller, la commission Trilatérale est un cénacle de l’élite politique, économique et intellectuelle internationale (…) un organe privé de concertation et d’orientation des pays de la triade, USA – Japon

– Europe, (…) une organisation opaque, où se côtoient à huis clos et à l’abri de toute compromission médiatique, des dirigeants, des multinationales, des banquiers, des hommes politiques, des experts, ou encore des universitaires ».

La création de cet organe supranational, intervint dans une période qualifiée par ses membres eux- mêmes de « crise de la démocratie » ou « excès de démocratie ». En effet, suite aux nombreux et puissants mouvements sociaux des années 60/70, et à une montée de la gauche, les élites des pays riches constatèrent que si elles voulaient prospérer de manière internationale et indépendamment de la loi des États, et tout en maintenant les populations hors des arènes politiques et décisionnelles, des choses devaient être mises en œuvre pour obtenir, je cite : « plus de modération dans la démocratie ». Parmi les sujets abordés, l’endoctrinement des jeunes les intéressait particulièrement.

On peut lire dans le rapport de la première commission, rapport intitulé : « La crise de la démocratie » (1), la constatation suivante : « les institutions responsables de l’endoctrinement des jeunes, (écoles, universités, églises etc.) ne font pas leur travail. Les jeunes ne sont pas suffisamment endoctrinés. Ils sont trop libres de poursuivre leurs propres buts et leurs propres intérêts, et nous devons mieux les contrôler ».

Au sujet de l’endoctrinement par l’éducation, et pour ceux qui pourraient penser que cette réaction à « l’excès de démocratie » n’aurait eu lieu que chez les démocrates américains, puisque tout le gouvernement Carter faisait partie de la trilatérale, je conseille de lire le mémorandum de Lewis Powell, commandé par les républicains en aout 1971, et intitulé : « Attaque contre l’Amérique de la libre entreprise » (2). Les directives pour une nouvelle gestion du système universitaire en vue d’éradiquer l’esprit de contestation en sont assez éloquentes. Mais laissons la trilatérale et le mémo Powell de côté, pour nous concentrer sur les constatations et les préoccupations des leaders économiques de l’époque.

Si les mouvements sociaux avaient eu pour conséquence la prise de conscience de nombreux Américains quant aux inégalités criardes dans le meilleur des mondes, l’influence de certains penseurs tels Herbert Marcuse (3) ou Wilhelm Reich (4), avait amorcé un changement de mentalité, qui s’avérait être préoccupant pour les élites dirigeantes. Les corporations constatèrent rapidement que les individus réagissaient de moins en moins à la consommation de masse, mais au contraire, se tournaient vers des produits qui les aidaient à affirmer leur individualité et leur identité personnelle. Cette aspiration des individus à sortir du « troupeau » par plus de considération pour leur individualité, constituait un changement de paradigme irréversible, qui devait non pas être contré,mais accompagné, géré, dévié, de manière à ce que cet avancée démocratique pour les uns, et cet excès de démocratie pour les autres, ne vienne en aucun cas bouleverser l’ordre des choses. Pour gérer l’apparition de cette nouvelle donnée comportementale, des groupes de réflexions furent établis, et c’est à l’université de Stanford, dans le courant de l’année 1978, que la solution fut validée.

Le chercheur et sociologue Arnold Mitchell du SRI international (Stanford Research Institute International) (5), avait reçu un cahier des charges qui en substance contenait la demande suivante :

« Il faut nous conformer à cet anticonformisme ». A la tête d’une équipe de chercheurs, il commença par planifier un sondage par courrier, qui non seulement comprenait beaucoup plus de question que lors des sondages habituels, mais qui surtout, ne comprenait que des questions portant sur l’aspect personnel et intime de l’individu, demandant en quelque sorte à ce dernier la manière dont il se voyait et se considérait lui-même. Arnold Mitchell et son équipe, comprirent immédiatement qu’ils avaient mis le doigt sur quelque chose d’important. En effet, si les sondages habituels nécessitaient plusieurs relances téléphoniques pour l’obtention d’environ 30% de réponses, c’est en quelques semaines qu’ils reçurent cette fois-ci quasiment 100% de réponses. De manière à traiter ces très nombreuses et nouvelles données, Arnold Mitchell mit sur pied un programme de classification et de catégorisation de ces valeurs, désirs et intérêts, qui stimulent les individus et régissent leur vie. Si la publicité était depuis longtemps basée sur l’émotionnel, c’était la première fois qu’une étude psychographique complète était mise en œuvre pour cartographier avec précision le monde des consommateurs. A l’aide de ce programme que Mitchell avait nommé « VALS », Values, Attitude and Lifestyle, il put commencer par identifier trois catégories majeures d’individus : Les traditionalistes, nostalgiques du passé ; les modernistes, ayant une confiance aveugle en la technologie et les Créateurs de Culture ayant une vision globale du monde, et favorisant le développement personnel et spirituel etc. En subdivision de ces catégories, il y avait aussi les « inner directive » pour la satisfaction personnelle avant tout, les « I’am », rompant avec la tradition pour en inventer d’autres, les « experiential », qui se réalisent à travers des expériences directes etc.

Reçu et validé avec enthousiasme par les corporations et les leaders du domaine économique, ce programme fut un acteur majeur du changement de monde qui vint.

La production, qui était alors basée sur la confection en masse d’un nombre limité de produits associés à l’obsolescence programmée, changea de philosophie, pour adopter la fabrication d’une grande variété d’articles, tous basés sur la nouvelle catégorisation des individus, et toutes les variations et déclinaisons imaginées, imaginables, et à venir qui allaient en découler. C’est par ce biais que l’on arriva au paradoxe d’un système qui fournit à un jeune punk, un T-Shirt illustré par le A cerclé d’Anarchie, T-Shirt qui à son tour fournit au même jeune l’occasion d’affirmer son désaccord avec le système qui lui a vendu le T-Shirt…

Au-delà de cette anecdote, cette nouvelle philosophie allait engendrer des conséquences qui allaient bouleverser le comportement des individus, en les incitants sans cesse à mettre en scène leur vie privée dans une vitrine revendicatrice. Les nouveaux critères de catégorisations ayant trait à tout ce qui stimule un individu de l’intérieur, l’intime de tout un chacun devint le nouveau terrain de chasse des publicitaires. Aujourd’hui, le fait d’afficher en public un aspect intime de sa personnalité est présenté comme une liberté individuelle, un droit inaliénable, une affirmation de soi-même, ou une caution démocratique. Force est de constater que cette action ou revendication actée est inévitablement accompagnée par une ligne de produits entrecoupée de transactions financières (6). Si tout s’achète et tout se vend, tout est aussi loi du marché. Si bien que ce qui fait un « vegan » aujourd’hui, ce n’est pas son engouement soudain à cultiver des salades, mais bien la ligne de produits estampillés « vegan », qu’il s’acharnera à consommer pour exister en tant que tel au beau milieu d’une grande ville.

Partant de là, il ne fallut pas longtemps pour que la nouvelle philosophie du « J’achète donc je suis », combinée à la caution démocratique du « j’ai le droit d’avoir le droit sinon je me sens opprimé », vienne exploser la notion d’identité traditionnelle ou historique, pour la remplacer par une somme de critères personnels ayant trait avec les désirs, les intérêts et les aspirations - critères changeant au gré des injonctions publicitaires ou idéologiques du moment. Les « identités » devinrent alors autant de postures en opposition à d’autres postures, et le tout, bien souvent clamé au nom de la liberté individuelle et énergisé par la vibration positive du mot « progrès ». L’heure de l’auto atomisation par des revendications aussi bien basées sur des critères d’orientation sexuelle que sur des gouts alimentaires, ou encore engendrées par la constante recrudescence des « packages spirituels » issus de l’orientalisme, avait sonné. Elle marquait par la même occasion l’avènement d’une autosuffisance décomplexée, autosuffisance qui n’allait cesser de dynamiter tout vestige de cohésion sociale et de vision organique de la société.

Si l’atomisation sociale fut le résultat de nombreux stratagèmes, l’avènement du « j’achète donc je suis », et la possibilité pour les entités en charge d’influencer les tendances comportementales, d’altérer voire d’inventer des façons de s’affirmer dans tout et n’importe quoi, fut sans doute partie des plus efficaces. Certes les recherches menées à Stanford n’avaient sans doute pour but que de trouver des solutions à un problème économique, mais les principaux intéressés comprirent rapidement l’utilité multiple des conclusions de l’analyse. Comment ne pas se souvenir de la phrase de Margaret Thatcher en 1980 : « Il n’y a pas de société, mais seulement des individus ».

Notes :

1/ « La crise de la démocratie » est le rapport et compte rendu de la première commission trilatérale. Il est coécrit par Samuel P. Huntington (Académicien Américain en science politique à Harvard, spécialiste des affaires internationales), Michel Crozier (Sociologue français), et Joji Watanuki (Politologue Japonais). Ce rapport est une pièce majeure pour la compréhension du mondialisme.

2/ Titre original du Mémo Powell : « Attack on American free enterprise system ». Ce mémo est une proposition de plan pour la domination des corporations et du style de société prôné par l’Amérique. Ce plan fut commandé par les républicains, et adressé à la chambre de commerce en 1971.

3/ Herbert Marcuse : Philosophe, sociologue Marxiste et théoricien politique, faisant partie du mouvement de l’école de Francfort. Dénonce le principe de rendement comme étant « irrationnel et déshumanisant », et basé sur la résignation et la négation des potentialités individuelles.

4/ Psychiatre et psychanalyste proche de Freud à ses débuts, il entrera rapidement en conflit avec ce dernier. Au contraire de Freud, il pense l’homme bon à la base, et pervertit par la société. Il contribuera beaucoup au développement de la sexologie, et concentrera ses recherches sur une théorie d’énergie vitale qu’il nommera « l’orgone ». Pour la petite histoire et pour les passionnés de mystère, il sera emprisonné pour des raisons opaques en 1956, et y mourra en 1957 d’une présumé crise cardiaque, sans qu’une autopsie soit opérée. La totalité de ses travaux ayant été au préalable détruit…

5/ SRI International (Stanford Univeristy) : Centre de recherche majeur depuis 1946 et situé en Californie, le SRI est précurseur dans les avancées sur la robotique, l’informatique, l’internet (Arpanet) etc. Le SRI a aussi collaboré avec la C.I.A. sur le projet MKUltra et d’autres.

6/ ici, le terme « Produits » est utilisé dans son sens large. Il peut aussi bien concerner un article matériel, que des lieux à fréquenter, que des comportements à adopter, mais qui sans cesse emmènent à une transaction financière.

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