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La crise de la liberté Abonnés

CRITIQUE. Cecil Numa est un jeune juriste diplômé de l’université de Montpellier. Passionné de philosophie politique, il interroge en profondeur notre crise politique et institutionnelle pour proposer des pistes de refondation. Et si la démocratie restait à inventer ? La crise de la liberté, aux éditions Perspectives Libres, est son premier essai.

La crise de la liberté

L’entreprise est ardue. L’auteur le note lui-même en introduction : « tout a été dit sur la liberté ». Horizon indépassable de tout projet, elle a été débattue, interrogée, niée, revendiquée, portée aux nues et salie à travers les siècles qui pourtant portent sa marque. La liberté est en effet le fondement de toute philosophie morale et de tout principe d'action volontaire. De même qu’un axiome est une proposition mathématique que l’on tient pour vraie sans l’avoir démontrée afin d’amorcer un raisonnement, la liberté doit être postulée avant toute chose pour rendre valable le questionnement éthique. Dans un monde entièrement déterminé, la question morale « que dois-je faire ? » n’a pas de sens, puisque le choix n’existe pas.

Il est du reste très intéressant de noter que la question philosophique de l’action est apparue dans un monde – la charnière entre la Grèce archaïque et la Grèce classique - en crise politique s’interrogeant sur l’action collective. La liberté, qui en est le postulat, doit être entendue elle-même d’un point de vue politique. Il n’y a rien de fortuit à ce que la philosophie politique soit apparue dans une structure sociale, la cité athénienne, donnant à certains de ses membres un certain degré de liberté.

De nouveau, notre monde politique est en crise et de nouveau, le sens des mots doit être réinterrogé. « Pendant le confinement, nous avons renoncé à notre liberté pour sauver des vies, alors qu’au cours des siècles nous avions plutôt sacrifié des vies pour sauver la liberté », note habilement Cécil Numa. Et le juriste d’ajouter : « Cette expérience aura eu la vertu d’inviter chacun à se poser à nouveau la question : de quoi sommes-nous libres ? » Quelle est notre véritable liberté politique ? Être un citoyen libre revient-il à recevoir une carte électorale par la poste en rentrant du supermarché ?

Tout le travail d’analyse de Cécil Numa va être de nous montrer que cette question, qui pourrait paraître abstraite ou réservée aux philosophes, est en réalité d’une concrétude absolue et qu’il convient de la repenser à nouveaux frais, quitte à tout remettre sur la table. « A mon sens, la crise de la démocratie trouve sa principale cause effective dans la crise de la liberté. La première procède de la seconde. En d’autres termes, notre attente ne trouvera aucune issue durable sans résoudre la crise de la liberté. »

Il s’agit donc de creuser le questionnement pour espérer atteindre le cœur nucléaire de toute problématique politique et oser regarder dans l’abime. « Globalement, ce n’est pas le peuple qui détient le pouvoir, c’est l’argent. Partout dans le monde, le rôle de l’Etat se réduit à l’emploi de moyens politiques au service de la perpétuation des conditions de la domination du marché », constate Cécil Numa en s’appuyant sur les travaux du sociologue Zigmunt Bauman. Ce dernier notait en effet : « Les besoins des individus en termes d’autonomie, d’autodéfinition, de vie authentique ou de perfection personnelle se voient tous transformés en un besoin de posséder et de consommer les biens offerts par le marché. »

Nous sommes aujourd’hui collectivement très loin de l’image du citoyen éclairé et indépendant d’esprit promis par la pensée des Lumières. Il convient dès lors de repenser la liberté à l’intérieur d’un projet collectif porteur de sens. Un nouveau projet collectif demande deux choses fondamentales : procéder à un diagnostic au plus près du réel, aussi désespérant soit-il, et adopter une véritable stratégie citoyenne, c’est-à-dire un plan d’action constructif. C’est ce à quoi s’emploie cet ouvrage qui invite par exemple et entre autres à « la création de nouveaux rituels collectifs autour des droits de vote et d’initiative citoyenne, ainsi que de nouvelles institutions, comme l’Assemblée électorale tirée au sort. » A l’échelle de l’Union européenne ? Certainement pas : « dans le cadre actuel des traités européennes, en effet, redessiner les contours de notre système démocratique est inopérant, compte tenu de la primauté de ce droit de nature constitutionnelle qui détermine l’orientation politique des pays qui en sont membres. »

Sur plus de 400 pages, Cécil Numa repense à profit la notion de citoyenneté, repense la condition d’électeur, repense le rapport à l’information et aux technologies numériques, repense l’Etat de droit, repense l’organisation politique, avec toujours en toile de fond l’objectif primordial : prendre au sérieux les grands mots de liberté et de démocratie, pour voir ce qu’ils ont dans le ventre. Ces mots ont été travestis ? Il s’agira de montrer par qui et comment. Il faut leur redonner une opérabilité citoyenne ? Il s’agira de montrer comment et avec qui.

Ce livre très fouillé et passionnant a le mérite d’allier, selon la formule consacrée, le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté. Oui, notre situation est critique. Oui, la démocratie réelle à l’heure du Big data, de la mondialisation néolibérale et de l’Europe technocratique n’est qu’un fantôme. Mais c’est précisément la raison pour laquelle toutes les bonnes volontés doivent converger pour réfléchir et proposer de nouveaux modèles. Si l’on en croit le poète allemand, « là où croît le danger croît aussi ce qui sauve ». Que ce soit vrai ou pas, nous n’avons pas d’autre tâche, en tant qu’animaux politiques, que de réfléchir et de proposer en conséquence des pistes de vie commune. Ce livre s’y attelle, naviguant de constatations désespérantes en projets novateurs et stimulants. Un paradoxe particulièrement fécond.

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