International
Grèce
Thémistocle Abonnés

CRITIQUE. Historien spécialiste du monde grec, Olivier Delorme est également romancier. Après Les Ombres du levant (1998), L’Or d’Alexandre (2008) ou encore Tigrane l’Arménien (2018), il fait paraître ce mois-ci Thémistocle, publié chez H&O. Un thriller politique sur fond d’enjeux civilisationnels.

Thémistocle

« Ni Aristide, ni Cimon, ni les tant bien nés et les tant bien nantis qui considèrent le gouvernement de la cité comme leur bien, leurs privilèges comme des droits de nature et les droits du peuple comme d’insupportables privilèges concédés à la nécessité, mais qu’il conviendrait de révoquer dès que l’opportunité s’en présenterait, ne pouvaient rien contre moi. Pour le moment. J’étais le principal obstacle à leur revanche contre le peuple, mais j’étais l’homme qui avait sauvé la cité du pire danger qu’ait eu à surmonter la race née de la terre d’Attique. J’étais l’homme qu’admiraient tous les Grecs libres. »

Et si c’était à cela, paradoxalement, que l’on reconnaît un véritable historien ? A cette capacité à réinvestir toute une époque, à en restituer la sève, non pas par les bibliographies et les notes de bas de page, mais dans une trame romanesque tissée au long cours. Car lorsqu’il s’agit de faire tenir debout une époque sur plus de 400 pages, il n’est pas possible de tricher.

Il est peu de dire qu’Olivier Delorme maîtrise son sujet, et c’est un vrai bonheur de lecture. Sa connaissance parfaite du monde grec ancien lui permet de nous faire revivre la vie du grand homme d’Etat Thémistocle. Imaginez un thriller politique et civilisationnel niché au cœur d’une Grèce classique en ébullition, et vous aurez un premier aperçu des riches promesses de l’ouvrage.

Le lecteur suit donc le parcours héroïque de Thémistocle, stratège athénien de lignée obscure. On ne sait en effet pas exactement si Thémistocle est d’extraction noble. C’est à partir de ce flou originel que va pouvoir se bâtir le destin de celui qui sera à la fois, sur le plan intérieur, le représentant des démocrates contre l’aristocratie et les grandes familles et, sur le plan extérieur, l’immense artisan de la victoire grecque contre les Perses de Xerxès durant la bataille navale de Salamine (guerres médiques).

Thémistocle ? Athènes ? Au 5ème siècle av JC ? Tout cela paraît fort lointain, et honnêtement plus tellement d’actualité. Olivier Delorme fait précisément le pari du contraire. La Grèce de l’époque est le berceau politique de notre civilisation. Toutes les questions politiques et institutionnelles ont été pensées il y a 2500 ans dans cet espace géographique dominé par la mer Égée. C’est du reste toute la profondeur du célèbre mot de Charles Péguy : « Homère est nouveau ce matin, et rien n’est peut-être aussi vieux que le journal d’aujourd’hui. » Nous avons encore beaucoup à apprendre à et nous souvenir des vieux Grecs, dont nous sommes, consciemment ou inconsciemment, les héritiers.

Il y a dans tant de nous, de notre époque, de nos doutes et de nos espoirs dans l’histoire de cet Athénien qui a voulu rendre aux Grecs leur liberté et leur dignité. Au-delà du plaisir romanesque, le lecteur attentif y trouvera bien des ressources pour penser notre condition politique. C’est le double avantage des grands romans historiques. Thémistocle est de ceux-là.

Publié le 21 février 2021
commentaireCommenter

Europe