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Quand le Haut-Commissaire au Plan n’a pas de plan Abonnés

ARTICLE. Le tout nouveau Haut-Commissariat au Plan a révélé sa « note d’ouverture » intitulée « Et si la COVID durait » consacrée à la pandémie. Au programme : enfonçage de portes ouvertes et concours de banalités sur treize petites pages. Une nouvelle institution faite sur mesure pour François Bayrou ?

Quand le Haut-Commissaire au Plan n’a pas de plan
Publié le 23 février 2021

« Le premier rapport du genre en Europe ». C’est comme cela que François Bayrou a vendu sa note d’ouverture sur la pandémie de COVID-19, comme l’a montré l’émission Quotidien le 18 février dernier. Non sans ironie, on y voit le maire de Pau sur plusieurs plateaux de télévision et de radio se féliciter d’un air satisfait du rapport qu’il présentait comme révolutionnaire. Or, en y regardant de plus près, la « note d’ouverture » semble être un agglomérat de banalités sur à peu près tout ce que l’on sait déjà sur le COVID-19.

Le Haut-Commissariat au Plan (HCP), institué le 2 septembre 2020, « dispose du concours de France Stratégie » (Article 2). Selon le JDD, « Côté moyens, le Haut-Commissariat héritera de ceux de France Stratégie, soit actuellement une centaine de collaborateurs et un budget annuel de l’ordre de 15 millions d’euros. » Le HCP en lui-même est composé d’une équipe d’au moins 7 personnes (F. Bayrou compris), sans compter les autres membres introuvables sur le site Internet du gouvernement. Malgré une force d’au moins 107 personnes, le HCP a donc fait un rapport de… 13 pages (12 en réalité sans la bibliographie) dénuées de toute nouveauté ou de toute utilité.

Sur le papier pourtant, la création du HCP ne semblait pas dénuée de sens. Selon le décret créant l’institution, le HCP est « chargé d'animer et de coordonner les travaux de planification et de réflexion prospective conduits pour le compte de l'État et d'éclairer les choix des pouvoirs publics au regard des enjeux démographiques, économiques, sociaux, environnementaux, sanitaires, technologiques et culturels » (Article 1).

En effet, la conception d’une politique du temps long n’est pas une mauvaise idée en soi, bien au contraire. D’ordinaire, les présidents, soucieux de leur réélection au terme de leur court mandat de cinq ans, privilégient davantage les mesures court-termistes et électoralistes que la vision stratégique de long terme pour l’intérêt national. C’est pourquoi avait été créé en 1946 l’ancien Commissariat général au plan par le Général De Gaulle. Il provenait des réflexions engagées par le prestigieux cercle de réflexions X-Crises rassemblant des anciens élèves de l’École Polytechnique. L’objectif était de concevoir une nouvelle approche technique et politique pour transformer la politique française après la crise de 1929, et notamment promouvoir, sur le long terme, une stratégie planiste et antilibérale. À l’époque, il s’agissait de reconstruire le pays dévasté par la guerre, de relancer l’économie et de lancer les filières économiques d’avenir. Le quatrième plan (de 1962 à 1965), considéré comme le plus réussi, visait par exemple à moderniser les secteurs hospitaliers, des transports, de l’éducation et des télécommunications. En tout, le taux de croissance du PIB était de 5,5% en moyenne pendant cette période !

Le gouvernement l’a assez répété, « nous sommes en guerre » contre le COVID. Et François Bayrou d’ajouter, qu’ « en temps de guerre, on fait de l’économie de guerre ». Il paraît donc logique qu’on ressuscite le Commissariat au plan destiné à la reconstruction d’après-guerre. François Bayrou avait prévenu : « On va poser les problèmes, on va les exposer de manière brutale s'il le faut, sans se perdre dans des phrases qui ne servent qu'à noyer le poisson. On va les exposer en termes simples pour que tout le monde puisse les comprendre. »

Sauf qu’en comparaison avec l’institution gaulliste, le tout nouveau HCP fait pâle figure. En fait, le rapport du Haut-Commissariat utilise tellement des termes simples, qu’il en devient simplet. Tout le monde peut tellement bien les comprendre qu’on n’y apprend rien, qu’on n’y noie le poisson…

Sur le constat d’abord, le HCP s’interroge : « Cette pandémie porteuse de ruptures préfigure-t-elle un modèle nouveau ? », « La société de l’échange et de la proximité va-t-elle devenir la société de la distance et de la méfiance ? ». Ces questions rhétoriques laissent ensuite place à des déclarations burlesques comme la nécessité « de prévenir l’épuisement de ceux qui sont appelés à lutter au quotidien et en première ligne contre l’épidémie » ou encore « de soutenir la résilience du corps social en recherchant la plus grande unité possible, dans la prise de conscience des dangers de la situation, comme dans le partage des décisions d’avenir ».

Après quelques pages emplies de poncifs sur les conséquences du COVID, le rapport du HCP s’aventure à des suggestions : « développement du numérique partout sur le territoire », « grande politique de prévention des maladies qui fragilisent les personnes » ou encore « garantie de production française ou européenne pour les secteurs stratégiques (médicaments vitaux par exemple) ». Outre les lieux communs consternants énoncés par le rapport, il est cocasse de constater que ce sont les mêmes qui ont poussé à la perte de toute souveraineté sur les secteurs stratégiques et industriels qui plaident aujourd’hui pour son retour. En fait, rassurons-nous, Monsieur le Haut-Commissaire se couvre par l’expression « française ou européenne » et ouvre la porte à une continuation de la perte de souveraineté française sur les plans industriel et sanitaire au profit de l’Europe libérale supranationale.

Le 26 janvier sur France Inter, François Bayrou déclarait : « Cette menace sur la vie du pays, personne n’en est responsable, personne. » Pourtant, si l’on veut regarder vers l’avenir, encore faut-il être capable de tirer les leçons du passé. En refusant de regarder les erreurs commises par le gouvernement pendant cette crise, en se défaussant de toute responsabilité, nos gouvernants sont incapables de comprendre ce qui fait précisément défaut à une vision stratégique de long-terme.

Renvoyons leur donc la question : « Et si la COVID durait ? » à cause de l’incompétence de ceux qui nous dirigent, incapables de prendre leurs responsabilités ? Face à cette inertie insupportable, à cette léthargie administrative et politique, François Bayrou semble avoir trouvé chaussure à son pied, lui qui avait dû quitter son poste de Garde des Sceaux pour cause de mise en examen dans l'enquête sur l'emploi des assistants parlementaires européens du Modem.

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