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Livreurs de repas à domicile : la fin de l’exploitation ? Abonnés

ARTICLE. L’entreprise de livraison de repas Just Eat compte embaucher 4 500 livreurs en CDI dans les mois qui viennent. Une première dans un milieu fréquemment pointé du doigt pour l’exploitation des livreurs. Une décision qui intervient alors que les contentieux aux prud'hommes se font de plus en plus nombreux.

Livreurs de repas à domicile : la fin de l’exploitation ?

C’est une petite révolution qu’a entamée le numéro 3 de la livraison de repas, en janvier. En déclarant vouloir embaucher en CDI pas moins de 4 500 livreurs sur le territoire français d’ici fin 2021, Just Eat vient de se démarquer nettement de ses concurrents, Deliveroo ou bien encore Uber Eats. L’occasion pour l’entreprise britannique d’effectuer une belle campagne de communication et de parler, une fois n’est pas coutume, positivement des conditions de travail des livreurs.

Dans les faits, si l’on ne peut qu’apprécier qu’une entreprise décide enfin d’appliquer la norme sociale qu’est, ou que devrait être en l'occurrence, le contrat de travail, la mesure est moins ambitieuse qu’il n’y paraît. Car contrairement à ses concurrents, Just Eat n’emploie pas ses livreurs. 80% des livraisons effectuées via Just Eat le sont par des employés des restaurants sollicités par le client. C’est lorsque le restaurateur est en incapacité de livrer la marchandise lui-même qu’intervient Just Eat, qui passe alors sa commission de 14 à 30 %.

Au-delà de cet aspect, les contours des contrats à durée indéterminée semblent encore assez flous. L’entreprise promet des CDI allant de 10 à 35 heures hebdomadaires. Avec un métier qui requiert une grande flexibilité et une grande amplitude horaire, les contrats de courte durée risquent de devenir la norme des futurs livreurs, qui ne devraient pas toucher beaucoup plus que le salaire minimum légal. Les coursiers seront toujours tenus d’effectuer un nombre déterminé de courses, limité à quatre par heure.

Malgré tout, s’il n’est pas encore parfait, le modèle proposé par Just Eat apporte une touche vertueuse dans un monde en grande mutation et particulièrement précaire. Depuis 2017, les coursiers ont vu leur nombre progresser de façon continue et exploser lors du premier confinement, pour dépasser les 50 000, d’après Marianne. La concurrence a eu des effets désastreux sur les émoluments des coursiers que certains ont vus diminuer presque de moitié.

Les plateformes ont ainsi profité de la profusion de main d’œuvre peu qualifiée et de l’absence de pouvoir syndical à leur opposer pour réduire leurs forfaits. Pour Deliveroo, ils sont passés de 10 euros de l’heure, livraisons inclues, à un peu moins de 5 euros. Des diminutions imposées de manière particulièrement brutale. Une véritable jungle sociale dans laquelle fleurissent des pratiques douteuses : certains livreurs sous-traitent leurs livraisons à des travailleurs clandestins qu’ils sous-paient. Un phénomène loin d’être anodin : une enquête du New York Times publiée en juin 2019 faisait état, au minimum, de 5% de livreurs clandestins chez Glovo, qui emploie 1 200 livreurs en France.

Le vent du droit social a commencé à tourner pour ces entreprises, quand, en février 2020, Deliveroo a été condamné aux Prud’hommes, lesquels ont considéré que son contrat de prestation de service devait être requalifié en CDI. Ils avaient alors reconnu que: “le fait d’obliger le coursier à avoir un contrat de prestation de service était une volonté de frauder le code du travail”. Un jugement qui a créé un appel d’air. Les plateformes de livraison savent qu’elles devront désormais faire face à un nombre de plus en plus important de contentieux sociaux avec leurs livreurs.

Un contexte qui n’est sans doute pas pour rien dans la décision de Just Eat. D’autant que le gouvernement commence enfin à réfléchir à mieux organiser ce marché. En janvier, Elisabeth Borne, ministre du Travail a lancé une mission de consultation sur le statut social et juridique des indépendants qui travaillent pour les plateformes de restauration. Le rapport final est attendu fin avril. Malheureusement il ne devrait pas être révolutionnaire : une autorité de régulation a été annoncée, mais sans pouvoir de sanction.

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