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Leur folie, nos vies ! Abonnés

CRITIQUE. Après une première publication en juin 2020, le livre de François Ruffin sur la crise sanitaire, Leur folie, nos vies ! est réédité en ce début d’année aux éditions Les liens qui libèrent. Un ouvrage de réflexion collective qui a le mérite de poser de vraies questions à un pouvoir qui fait semblant de les avoir entendues.

Leur folie, nos vies !

Durant les premiers mois du confinement de 2020, François Ruffin a animé sa radio-cuisine nommée « L’An 01 ». A prendre au pied de la lettre : Ruffin a écouté et échangé, depuis la chaise de sa table de cuisine, avec des Français d’origines et de métiers divers, tous victimes plus ou moins directs de la situation de crise en cours. L’aventure s’est poursuivie pour finalement produire un livre de synthèse dont le but est de « penser l’après », précisément pour qu’il y en ait un.

Si l’ouvrage porte la marque d’un auteur, il est en réalité le fruit d’un travail collectif largement bénévole de soutiens du député LFI de la Somme qui ont collectés les apports de tous les volontaires. Aussi l’ouvrage est-il parsemé d’opinions et de points de vue de Français sur l’état politique et économique de la France contemporaine et récoltés durant les mois de confinement. Erwan, routier pour la grande plateforme Socamil à Toulouse ; Isabelle, psychomotricienne dans le Lot ; Ludovic, développeur web en Isère, etc.

Le livre est découpé en cinq grands chapitres parsemés de réflexions de travailleurs français. On y trouve donc des extraits d’avis de Français sur l’économie, la santé, le pouvoir…mais aussi des entretiens avec des intellectuels contemporains signalés par des entrées « On réfléchit avec… ». Des réflexions stimulantes que l’auteur a eues avec le collapsologue Pablo Servigne et le philosophe Dominique Bourg, l’excellente économiste et philosophe Paul Jorion, la philosophe Cynthia Fleury ou encore des extraits d’interviews du sociologue Pierre Bourdieu.

L’ouvrage est intéressant en ce qu’il est porté par un véritable souci de restaurer l’intelligence collective en raccommodant tous les gens de bonne volonté. En faisant s’entrecroiser des témoignages de Français détenteurs d’expériences de terrain et des intellectuels avec une vision de surplomb, la démarche de François Ruffin est à saluer en ce qu’elle permet de dynamiter l’opposition illusoire entre « les élites » et « le peuple ». En effet, il y a certes des élites illégitimes en rupture avec le peuple, mais aussi des élites légitimes populaires.

Seule ombre au tableau : un certain manichéisme doctrinal. Le virus serait à la fois de droite et de gauche ; de droite parce qu’il invite à l’individualisme mais de gauche parce qu’il a forcé le politique à reprendre la main sur l’économie. De droite parce qu’il nous pousse dans la vie numérique et nous coupe de la nature, mais de gauche parce qu’il fait ressurgir dans le débat public les notions de réquisitions, de protections et de nationalisations. On comprend évidemment l’idée, « droite » signifiant en fait « négatif » et gauche « positif », mais encore faudrait-il démontrer que l’individualisme et la rupture avec la nature sont des valeurs de droite. Dans l’histoire des idées, ces deux notions liées à l’épopée libérale et à l’idéologie du Progrès sont clairement marquées à gauche.

Comme le note dans le prologue François Ruffin : « Demain, je prends les paris, ils auront oublié. Demain, ils voudront juste que le système soit sauvé, qu’il retombe sur ses pattes, un peu aménagé, à la marge, des bricoles… » Et en effet, c’est la stratégie séculaire de tous les pouvoirs contestés : maquiller les inquiétudes, les habiller en grands mots, et surtout, surtout, faire en sorte qu’en dernier ressort, rien n’est vraiment changé. Leçon de l’inoubliable Guépard de Visconti, à chanter à l’oreille de toutes les époques outragées. L’ouvrage de François Ruffin est une façon de se rappeler, en temps voulu, au bon souvenir de la Macronie, sur l’air du : Ne vous inquiétez pas, on a pris des notes… !

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