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Ces Français au service de l’étranger Abonnés

CRITIQUE. Après des années d’enquête et de recoupement, le journaliste d’investigation Clément Fayol livre le fruit de son travail. Ces Français au service de l’étranger (chez Plon) sonne comme une mise en garde citoyenne. Une partie de l’élite française vend désormais ses services au plus offrant, loin, très loin de toute idée d’intérêt national.

Ces Français au service de l’étranger

« Merci tout particulièrement à ceux qui, par leurs silences, menaces, intimidations ou pressions m’ont convaincu que l’enquête journalistique a encore une utilité. Ils se reconnaîtront », confie l’auteur en fin d’ouvrage. Il est vrai qu’à l’heure du buzz et du clash sur Twitter, ce livre est de nature à nous réconcilier avec le journalisme.

Chacun sent bien que la France a aujourd’hui un problème d’élites. Est-ce le fruit de la seule volonté des concernés où le résultat d’un paysage historique propice au louvoiement ? Il va de soi que la mondialisation néolibérale, qui charrie avec elle un imaginaire post-national, a créé un environnement favorable à la nouvelle trahison des clercs. Dans un tel « village global », l’intérêt national tend à devenir flou, voire obsolète.

Clément Fayol montre d’ailleurs que ces élites françaises vendues à l’étranger dont il a retracé les parcours en eaux troubles, ne voient bien souvent pas le problème. Lorsque le cadre national n’existe plus dans votre univers mental, vous ne pouvez pas avoir conscience de le trahir. « Quand nous étions étudiants, avant même l’ENA, nous, l’« establishment », savions déjà que nous devions choisir à quelle puissance nous vendre. Moi, je préfère être dans la sphère d’influence des États-Unis plutôt que dans celle de la Chine ». Voilà ce que confie assez tranquillement une source de Clément Fayol au cours de son enquête.

« Sphère d’influence », le terme est révélateur. C’est une véritable plongée au cœur des réseaux d’affaires internationaux que propose l’auteur, là où les petits compromis font les grosses compromissions. On pense naturellement aux multinationales, mais il faut également prendre en compte tous les réseaux de diplomatie. On découvre par exemple dans le livre comment le Qatar a tenté détourner le réseau diplomatique français à son profit pour prendre la tête de l’Unesco en 2017, par l’entremise de Jean-David Levitte, diplomate français.

Il y a bien sûr des noms très connus de notre personnel politique. Bernard Kouchner que l’on retrouve aux côtés d’un chaviste, Jean-Pierre Raffarin et ses amours chinoises, Rachida Dati et ses liens avec les autocrates d’Azerbaïdjan, mais aussi des intermédiaires influents comme Alexandre Djouhri, Ziad Takieddine ou Robert Bourgi, l’homme des costumes de Fillon. Dans ces milieux interlopes, si la question est toujours financière en bout de course, l’important est surtout : quels sont vos contacts ? A qui avez-vous accès ? De qui avez-vous l’écoute ? C’est sur cette base qu’Alexandre Benalla, qui avait l’oreille du président Macron, a pu se retrouver au cœur de l’affaire des « contrats russes », via l’homme d’affaires Jean-Louis Haguenauer.

Au-delà des politiques français – qu’on finit toujours par retrouver à un moment ou à un autre en ce qu’ils ont nécessairement du réseau -, ce sont ces intermédiaires qui sont les chevilles ouvrières de la trahison des élites. On rencontre ainsi dans le livre des profils moins connus mais tout aussi influents. C’est le cas de Clara Gaymard, « l’archétype de ces Français qui ont construit leur prestige professionnel dans l’ombre de l’Etat », note Clément Fayol. Vous ne la connaissez sans doute pas, mais elle a servi d’intermédiaire lors de la vente de la branche énergie d’Alstom en 2014 à l’Américain Général Electric, dont elle avait à l’époque pris la tête de la section France.

Milieux d’affaires, industrie, diplomatie mais aussi monde culturel et sociétal. Clément Fayol nous explique par exemple comment le Qatar, les Émirats arabes unis, l’Arabie Saoudite, la Turquie, l’Algérie et le Maroc se livrent une guerre d’influence sur notre sol. La cible ? Les musulmans français. Ainsi du plus connu des influenceurs étrangers, Tariq Ramadan, grassement rémunéré par Qatar Charity (35 000 euros par mois selon Bernadette Sauvaget et Willy Le Devin, cités par Clément Fayol) avant sa disgrâce médiatique pour affaires de mœurs.

Anciens espions français reconvertis dans le business des otages et la sécurité en Afrique noire, membres de colloques louches et de think tank américains déguisés, syndrome de Stockholm d’anciens ambassadeurs, lobbyistes au service du Qatar, vengeance d’hommes politiques humiliés, pantouflage et aller-retours public-privé…la trame de l’ouvrage s’éclaire à mesure que les dossiers s’assombrissent. Là où le sentiment national s’estompe, les élites ne sont plus que des privilégiés qui se servent au lieu de servir.

Ce livre est une synthèse passionnante et d’intérêt public qui met au jour ce que Clément Fayol nomme par ailleurs les « intermittents du patriotisme ». Il est à conseiller à tous les citoyens pour comprendre et creuser les dossiers qui sont souvent peu accessibles pour qui n’est pas initié à l’univers des réseaux d’influence. Vous y apprendrez par exemple qu’un rendez-vous avec un député français peut coûter 7000 euros, selon les factures d’un cabinet de lobbying parisien. Les leçons à tirer de ce type d’enquête sont claires : si certaines pratiques sont légales, la plupart brisent ouvertement le contrat moral passé entre les Français et leurs représentants. Que personne ne s’étonne, dès lors, de voir fleurir des Gilets jaunes sur les ronds-points de France.

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