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La déroute de 1940 et la situation actuelle (Partie 1) Abonnés

OPINION. 80 ans plus tard, la défaite française de 1940 garde son lot de controverses. Pourtant, comprendre les ressorts de cet événement fondateur est essentiel pour éclairer notre époque.

La déroute de 1940 et la situation actuelle (Partie 1)

Longtemps, nous nous sommes posés des questions. Comment expliquer l'étrange défaite de mai 1940 ? Si l'historien Marc Bloch en dressa le contour avec sagacité, la frilosité de ses collègues étonne encore. La récente publication de La bataille de Sedan du général Yves Lafontaine nous incite d'abord à trouver des réponses sur les causes et les hommes, pour ensuite interroger le présent.

Pour expliquer Sedan à Winston Churchill, le général Gamelin dit : « Infériorité en nombre, infériorité en armement, infériorité en tactique. »Seule la dernière s'avère juste mais incomplète. En mai 1940, les Alliés avaient la supériorité numérique absolue avec 151 divisions (114 au front) contre 135 divisions allemandes (93 dans la première vague). L'infériorité en nombre est donc un mythe. Mais sur l'aile allemande d'attaque sud (disons un axe entre Namur et Longwy), il y avait 45 divisions contre 18 chez les Alliés : là où ils avaient décidé de porter leur effort principal, les Allemands avaient en effet la supériorité relative -le b.a.-ba du métier.

Pour que le plan allemand de la campagne de l'Ouest réussisse, l'ennemi devait y mettre du sien en fonçant dans la « porte à tambour ». Le 10 mai, sans attendre des précisions sur les attaques, Gamelin envoieimmédiatement vers le nord les 1ère, 7ème et 9ème armées avec le corps britannique : une faute indélébile sur un CV si brillant...

Concernant l'armement, nous avons un inventaire comparatif grâce à Karl-Heinz Frieser, et on tombe des nues. Commençons par l'aviation : les Alliés possédaient 4 469 avions dont 3 097 français, contre 3578 pour les Allemands. Mais le 10 mai, l'assaillant allemand a mobilisé 72,3 % de son matériel afin d'obtenir dans le ciel du front de l'ouest une large supériorité aérienne relative. En réalité, le taux mensuel de production de l'industrie aéronautique britannique dépasse en 1939 celui de l'Allemagne. En mai 1940, la production franco-britannique d'avions arrivait presque au double de celle de l'Allemagne. Du côté de la guerre industrielle, la messe était déjà dite en mai 1940. Du point de vue qualitatif ? « Les modèles français de bombardiers récemment introduits étaient considérés en 1940 comme les plus “révolutionnaires du monde” » (Kirkland, French Air Strengthp.26). Voyons maintenant les blindés. En mai 1940, la supériorité allemande en blindés est une légende : 2 439 chars contre 3 254 chars français (plus 950 des autres pays). Sur le plan qualitatif, l'avantage de la France augmente encore : en effet, les « vrais» chars d'assaut de l'armée allemande se réduisent aux types III et IV et aux chars tchèques, soit 961 unités sous-équipées (en armement et blindage). L'infériorité en armement est aussi un mythe.

Cependant, l'armée française avait bien un sérieux handicap : l'infériorité systémique. Pour l'essentiel, voilà en quoi consistait la supériorité systémique allemande : l'alliance de la tactique et de la technique avec la radio, le char et l'avion. Le général Guderian en fut le théoricien et le maître d'œuvre : « un grand nombre de chars ne pouvait devenir un instrument tactique et même opérationnel que si l'ensemble des chars de combat était équipé d'appareils de radio. Les commandants devaient disposer de chars de commandement spéciaux équipés d'appareils à longue portée. [...] Et surtout, ce qui était primordial, c'était la collaboration avec la Luftwaffe. Chars et avions devaient former un "couple jumeau" où le stuka était mis en jeu en tant qu'artillerie verticale de la guerre-éclair » (K.-H. Frieser, Le mythe de la guerre éclair). Concrétisons cet avantage : stoppé par le feu d'un blockhaus, de son char, un général allemand demandait par radio l'aide de l'aviation... 45 minutes plus tard les Stuka bombardaient, alors que côté français, un ordre du chef Gamelin mettait 2 jours pour son exécution sur le front ! Ainsi, la combinaison des 3 facteurs techniques avait produit un renouvellement de la « guerre de mouvement opérationnelle ».

En 1939, si Hitler avait un plan d'opération minutieux contre la Pologne, il n'avait aucun plan de campagne pour l'Ouest, parce qu'il avait misé sur la passivité anglaise et française. Lorsque la guerre fut déclarée le 3 septembre, l'Allemagne l'avait perdue ipso facto au niveau stratégique. L'État-major allemand se mit dare-dare au travail : plan Schlieffen revisité, chamailleries des hommes, conservatisme et hésitations d'Hitler... enfin le général Manstein, aidé par Guderian, concevait une manœuvre d'enveloppement dite coup de faucille qui, édulcorée, devint le plan des opérations de l'Ouest, prudemment éclair. Karl-Heinz Frieser a brillamment montré que la « guerre-éclair » de mai 1940 est un mythe : la campagne de l'Ouest ne devint « éclair» que grâce à la désobéissance de quelques chefs. Un mundo al revés ! Trois exemples suffiront, à commencer par l'attaque d'Avesnes.

Le 16 mai vers 15h, la 7e Panzerdivision reçoit par radio l'ordre préparatoire d'une avancée restreinte. Aussitôt, Rommel part et entreprend de nuit et sans mise en place un assaut massif de chars contre des positions aménagées. Quid de cette chevauchée nocturne ? Rommel était injoignable par ses supérieurs, et il revint en radio quand l'ordre d'attaque d'Avesnes tomba... sur un fait déjà accompli ! Rommel, c'est la désobéissance allemande dans sa version farceuse. Voyons le deuxième cas. Pour franchir la Meuse à Sedan, les Allemands devaient faire intervenir leur aviation pour pallier l'artillerie. Deux méthodes s'opposaient : un bombardement massif court et concentré de 20 minutes (le choix conventionnel), ou bien l'offensive à outrance mise au point pour Sedan par Guderian avec le général Loerzer. Le général Kleist ordonna la méthode conventionnelle. Que se passa-t-il ? Les Stuka attaquèrent selon la méthode Guderian-Loerzer ! Loerzer expliqua à Guderian qu'il n'avait pas transmis aux escadrilles l'ordre reçu (« trop tard »...) ! Loerzer, c'est la désobéissance allemande dans sa version tranquille.

Dans le troisième cas, Guderian entre carrément dans l'Histoire : le 14 mai à 14h à Chémery-sur-Bar, au mépris des ordres de ses chefs, de la directive d'Hitler et des règles de l'art militaire, il décidait seul de pivoter à 90° son armée et faire foncer ses chars à l'ouest par le pont de Malmy ! Cela eut un effet d'avalanche : les autres Panzerdivisionen suivirent. Comme dit René Char, Guderian a su « agir en primitif et prévoir en stratège ». Guderian, c'est la version raisonnablement obstinée d'une désobéissance allemande qui l'emporta sur l'académisme français, dont voici l'exemple catastrophique. Le 14 mai 1940 à 17h30, la 2e armée devait mener une contre-offensive de niveau opérationnel avec Charles Huntziger en chef d'orchestre, qui en délégua aussitôt la conduite au général Flavigny (qui lui-même délégua...) : 300 chars contre les 30 Panzer IV de la Xe Panzerdivision. Tout était prêt pour l'attaque et c'était le moment crucial de la bataille : la situation ardennaise pouvait être renversée parce que, on l'a dit, Guderian ayant quitté Chémery pour l'ouest alors que la Xe Panzerdivision n'était pas prête dans sa zone d'action. Cet après-midi du 14 mai, la ligne allemande Maisoncelle-Chémery n'était tenue que par le régiment d'infanterie Grossdeutschland face aux 300 blindés de Flavigny ! Prêts mais pas d'ordre d'attaque ! Pire, le général Flavigny l'annula et commit une erreur plus grave : il passa à la défensive et éparpilla ses blindés sur 20 km vers l'est et l'ouest. A 8h le lendemain, à Stonne « le monde est stone », puisqu'on y vit des Allemands bravaches, inférieurs en nombre, museler les Français dogmatiques : Guderian avait aussi désobéi le 14 mai vers midi à Bulson en plaçant la Xe Panzerdivision en attaque défensive sur Stonne. Trois jours de combats bloquèrent les troupes du fantoche Flavigny pendant que Guderian allait dégommer la France par l'ouest.

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