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75% des habitants de déserts médicaux sont ruraux Abonnés

ARTICLE. L’Association des maires ruraux de France a publié une étude cartographiée sur la santé en milieu rural. Un rapport qui démontre que, sur le thème de la santé, les citoyens des campagnes ne sont décidemment pas égaux face aux citadins.

75% des habitants de déserts médicaux sont ruraux

Mettre des mots sur les maux. A ceci près qu’en guise de “mots”, il s’agirait ici de parler de chiffres. La problématique des déserts médicaux est une vieille antienne, qui souvent, se nourrit de fantasmes plus que de concret. Pour l’objectiver, l’Association des maires ruraux de France (AMRF) a publié en février une étude sur la santé en milieu rural. Plus précisément, sur les distances d’accès aux services d’urgences. Le constat y est sans appel : les ruraux sont toujours plus éloignés de la santé que ne le sont les habitants des villes.

Les chiffres sont éloquents : sur les six millions d’habitants qui vivent à plus de 30 minutes d’un service d’urgence, 75 % d’entre eux demeurent en milieu rural. Là où 96% des urbains peuvent accéder aux urgences en moins d’une demi-heure, seuls 79 % des ruraux sont en capacité de le faire. Cette cartographie, dressée par Emmanuel Vigneron, professeur des universités à Montpellier et spécialiste de l'approche territoriale de la santé, démontre à nouveau la faillite de l’État. Ce dernier est incapable de tenir la promesse d’une santé qui serait la même selon que vous soyez puissants ou misérables, ou que vous soyez citadins ou campagnards.

D’autant que l’AMRF relève que, même si les services d’urgences sont situés à moins de 30 minutes, ce n’est pas pour autant que l’offre de santé y est présente. Le rapport souligne que “ce temps d’accès doit être augmenté du temps de déclenchement et du temps de traitement” et que “par ailleurs, ce temps reste soumis aux horaires d’ouverture du service d’urgence, car finalement nombreux sont ceux qui sont fermés la nuit ou les week-end.” Des fermetures ponctuelles, volontaires ou inopinées, qui masquent une crise profonde : le personnel soignant boude ces localisations, les charges de travail y sont très élevées (du fait de la pénurie d’offre de soins), et les arrêts de travail plus nombreux…

L’optimisme n’est pas de rigueur. L’AMRF évoque la fermeture de 60 services d’urgences recommandée par plusieurs études. Si elles étaient avérées, des régions seraient plongées dans un enfer sanitaire, notamment des départements dont les trois quarts de la superficie est située à plus d’une heure d’un service d’urgence : l’Aveyron, la Lozère, la Creuse, les deux départements corses, ou bien encore la Haute-Loire, seraient particulièrement touchés.

Bien que le président Macron ait déclaré, en avril 2019, que l’arrêt des fermetures des hôpitaux ne pourrait se faire  “sans l’accord du maire de la commune d’ici à 2022”, les maires ruraux s’inquiètent. Car le vrai sujet n’est pas tant le maintien des hôpitaux, mais celui des services qui les composent. Une inquiétude nourrie par les politiques libérales, comme celles portées par le Dr Jean-Yves Grall, directeur de l’Agence régionale de santé (ARS) du Nord-Pas-de-Calais qui estimait dans un rapport, qu’il faudrait “éviter la présence inutile de médecins [urgentistes] lors de périodes de faible activité ou sur des structures à faible activité globale”. En somme : acter la mort de l’offre de soins d’urgences dans les campagnes dépeuplées.

Ces directives folles, guidées par la rentabilité et non plus par le besoin d’offrir un service public à tous, ont des conséquences dramatiques et très concrètes. En 2019, une étude de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) démontrait que 167 000 femmes en âge de procréer habitaient à plus de 45 minutes d’une maternité. En 2012, une habitante de Lacapelle-Marival, village lotois, en route vers la maternité de Brive, située à une heure de route, n’avait pu attendre et avait dû accoucher sur le trajet. Faute de soins, le nouveau-né était mort au bord de l’autoroute A20. Trois ans plus tôt, la maternité de Figeac, localisée à 20 minutes en voiture du village, fermait, faute d’avoir pu faire accoucher suffisamment de patientes (« seulement » 260 femmes au lieu des 300 règlementaires), en 2018.

Un exemple très concret, qui traduit une sinistre statistique, présent dans une autre partie de l’étude sur l'état des lieux de la santé commandé par l’AMFR : l’espérance de vie. Les hommes ruraux perdent en moyenne 2,2 années tandis que les femmes 0,9, par rapport aux urbains. Les habitants des campagnes sont-ils des sous-citoyens, pour être à ce point négligés ? Les décideurs politiques, si prompts à évoquer la misère sociale qui sévit dans les banlieues ignorent-ils donc tout de la vie dans les campagnes profondes françaises ? Espérons que la crise du Covid, et le (léger) exode urbain qui en a résulté, soit propice à une prise de conscience. La santé est un droit qui doit appartenir à tous, de façon égale.

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