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Pour complaire à l’Europe, le musée Carnavalet renonce aux chiffres romains Abonnés

ARTICLE. Le musée Carnavalet, situé en plein cœur de Paris, symbole de l’histoire de la ville, renonce officiellement aux chiffres romains sur une partie de ses nouveaux écriteaux. En cause : une règlementation européenne visant à uniformiser la compréhension pour une « accessibilité universelle ».

Pour complaire à l’Europe, le musée Carnavalet renonce aux chiffres romains

Petits signes, grand symbole. Le musée Carnavalet renonce à l’affichage des dates en chiffres romains dans le cadre de la refonte de son parcours consacré à l’histoire de Paris. Auto-censure ? Cancel culture ? Non… tout simplement la banale constatation que les gens capables de les lire sont de plus en plus rares. « Nous ne sommes pas contre les chiffres romains, mais ils peuvent être un obstacle à la compréhension », déclare Noémie Giard, la responsable du musée.

Est-ce pour autant la seule raison ? Apparemment pas. Après la polémique suscitée un peu partout ces derniers jours, le musée a souhaité éteindre l’incendie en précisant que seule une partie des contenus sera modifié. En fait, 170 nouveaux textes sur un ensemble de 3000 contenus seront désormais écrits en chiffres arabes. Ces nouveaux cartels concernent en effet le nouveau parcours du musée. L’intérêt réside dans la suite de la réponse de Noémie Giard : « C’est une réglementation européenne, pour une information facile à lire et à comprendre. » Il s’agit d’une démarche d’inclusivité fondée sur la notion d’« accessibilité universelle ».

On trouve en effet à la page 25 d’une version d’un document de 2009 intitulé « Règles européennes pour une information facile à lire et à comprendre », la mention suivante : « N’utilisez jamais de chiffres romains comme V, X ou VI ». Mais à l’origine, ce programme concerne les personnes atteintes de handicap intellectuel. Que des écriteaux soient mis en place pour rendre la culture accessible aux personnes déficientes est évidemment fondamental. Mais si le schéma européen consiste à procéder à une inclusivité « par le bas » en simplifiant les contenus pour tout le monde, on ne saurait y souscrire.

Si l’on creuse un peu du côté des documents officiels du Réseau des organisations des musées européens (NEMO), on trouve la même idée véhiculée par Margherita Sani : « Les textes des panneaux, des étiquettes et des légendes sont trop souvent rédigés par des spécialistes pour des spécialistes et surestiment les connaissances élémentaires du grand public. Pour éviter de commettre l’erreur de présenter des textes trop complexes et qui représentent un obstacle intellectuel pour les visiteurs, les professionnels des musées peuvent désormais s’appuyer sur de nombreuses publications ou lignes directrices et sur des manuels qui donnent des exemples de textes rédigés de manière efficace pour les musées ».

On peut donc comprendre l’indignation suscitée par cette annonce, indignation qui est très révélatrice du sentiment de dépossession ancré chez les peuples européens. Et la volonté de minimiser l’information en la considérant comme marginale et partiellement dérisoire en dit long sur la déconnexion d’une certaine presse, notamment France Inter qui s’est précipité pour tenter de déconstruire l’information.

Dans le viseur de France Inter, la réponse furibarde du vice-directeur du Corriere della Sera, l’italien Massimo Gramellini : « Cette histoire des chiffres romains représente une synthèse parfaite de la catastrophe culturelle en cours : d'abord on n'enseigne pas les choses, puis on les élimine pour que ceux qui les ignorent ne se sentent pas mal à l'aise. » Pourtant, il est vrai que l’argument du musée (les chiffres romains comme « obstacles à la compréhension ») ne tient pas, hors situation de handicap visuel ou mental : toute production culturelle humaine suppose une part d’initiation. Les peintures de scènes de la vie de Jésus posent aussi un problème de compréhension pour qui ne connaît pas le Nouveau Testament. N’importe quelle langue est un obstacle à la compréhension de qui ne la parle pas…,

Le musée Carnavalet est un petit musée confidentiel niché en plein cœur du Marais diront certains, ce n’est pas bien grave. A ceux-là il faut rappeler que le musée du Louvres a déjà renoncé aux chiffres romains sur ses écriteaux il y a quelques années. O tempora, O mores ? Pardon : autres temps, autres mœurs ? Sans doute, mais les musées ne sont-il pas précisément là pour conserver ? N’est-ce pas précisément le rôle d’un « conservateur de musée » que de se porter garant de la préservation des traces du passé ? On peut comprendre qu’une société évolue sur un certain nombre de ses pratiques et de ses rapports à la culture, mais si même les musées renoncent au passé, qui le préservera ?

On nous répondra que le musée Carnavalet ne renonce pas au passé puisque tout une partie de la programmation du musée est encore en chiffres romains. Certes, mais une fois ouverte la porte de la simplification, principe d’inertie oblige, il est à prévoir que cette tendance se généralisera par commodité. On l’aura compris, le nivellement par le bas est aujourd’hui la règle, bien aidé par la culture du zapping, propre à la civilisation numérique.

Comme le fait remarquer au Point le président de la Cnarela, la Coordination nationale des associations régionales des enseignants de langues anciennes, François Martin, à propos des chiffres romains, «c'est l'histoire de la poule et de l'œuf : moins on les verra, moins on les maîtrisera ». Le latiniste Jacques Gaillard précise quant à lui au Figaro : « Depuis vingt ans, nous sommes sous influence américaine, et les Américains ne savent pas lire les chiffres romains. À ce titre, la culture antique est en train d’opérer un recul discret, c’est un savoir qui s’efface. »

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