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Les Français et leurs statues : une histoire complexe Abonnés

ENTRETIEN. Historienne et membre senior honoraire de l’Institut universitaire de France, Jacqueline Lalouette est spécialiste des questions politiques et religieuses de la France contemporaine. Dans son ouvrage Les statues de la discorde (Passés Composés, 2021), elle analyse en profondeur le récent mouvement iconoclaste qui a frappé la France.

Les Français et leurs statues : une histoire complexe

FP : Sous la houlette de Pascal Blanchard et sur idée d’Emmanuel Macron, une liste des 318 noms issues de la « diversité » a été proposée aux maires pour renouveler les noms de rues françaises. Qu’avez-vous pensé de cette initiative ?

Jacqueline Lalouette : En soi, le projet pouvait être prometteur, encore que la méthode consistant à faire composer par un « Conseil scientifique indépendant » – mais créé à l’initiative des plus hautes autorités – une liste de noms destinée à enrichir les mémoires locales puisse étonner. Quant au résultat final, la liste de 318 noms (https://www.cohesion-territoires.gouv.fr/portraits-de-france), il a de quoi étonner et scandaliser. Alors que, d’après le texte précédant la liste, « le point majeur » de la méthodologie du Conseil a été de considérer « qu’il n’existe pas deux mondes figés, celui des Français de souche et celui des Français issus des diversités », toutes les personnes retenues sont nées dans un département ultra-marin ou à l’étranger, ou de parents étrangers : où est la cohérence ? (En outre, en tenant compte de ces critères, on cherche vainement, par exemple, la communarde Élisabeth Dmitrieff ou le leader syndicaliste Henri Krasucki). Les rédacteurs ont cru bon, certainement à cause de leur valeur d’exemplarité, d’inclure dans leurs listes des célébrités comme Picasso, Émile Zola, Coluche, Louis de Funès, etc. Cela s’est, bien entendu, fait au détriment de personnalités moins connues, notamment de femmes. Et c’est là que le bât blesse le plus : 318 noms dont SOIXANTE-HUIT noms de FEMMES, alors que les rédacteurs du rapport remis par le Conseil scientifique affirment avoir cherché à respecter tous les équilibres, y compris l’équilibre entre les hommes et les femmes. Que dire devant un tel affront fait aux femmes si ce n’est crier au scandale ?

FP : On a beaucoup dit que l’épisode de « déboulonnage des statues » en France avait été enclenché par mimétisme avec les États-Unis et les griefs du mouvement Black Lives Matter contre les monuments confédérés. Vous montrez dans votre ouvrage que ce n’est pas tout à fait exact. En quoi ?

J L : Une simple observation chronologique suffit. Deux statues de Victor Schœlcher ont été détruites en Martinique le 22 mai (jour de célébration de l’abolition de l’esclavage dans ce département), soit trois jours avant la mort de George Floyd et une grosse semaine avant les premières attaques contre les statues des généraux confédérés et autres. En outre, les statues de Schœlcher avaient déjà été vandalisées antérieurement. Celle de Fort-de-France (statue en marbre d’Anatole Marquet de Vasselot inaugurée en 1904) avait une main cassée depuis plusieurs années et celle de Schœlcher (anciennement Case-Navire) inaugurée en 1965 avait été littéralement défigurée en 2013. D’autres statues érigées en France continentale (ou métropolitaine ou hexagonale) étaient également contestées depuis plusieurs années, celles de Colbert (Paris, 1810), du maréchal Bugeaud (Périgueux, 1853), du général Faidherbe (Lille, 1896). Cependant, les actions menées en 2020 par le mouvement Black Lives Matter (créé en 2013) ont indéniablement inspiré des contestataires français. Ainsi, une pancarte portant les mots « Nous sommes tous des George Floyd » a été placée sur la statue de Toussaint-Louverture de Massy et un calicot portant l’inscription Black Lives Matter déployé devant la statue de Paul Bert, à Auxerre.

FP : Le vandalisme est-il un trait récurrent de notre histoire de France moderne ? Quels ont été les grands épisodes de vandalisme marquants en France ?

JL : Durant les guerres de religions, en 1562, les protestants ont détruit les statues présentes sur les façades et à l’intérieur des cathédrales, des églises ; certains sanctuaires, comme Notre-Dame de Roc-Amadour, furent ravagés. Durant la révolution, les statues royales, généralement équestres, érigées au centre des places dites « royales », furent détruites conformément aux décrets des 11 et 14 août 1792. (Mais, par ailleurs, la Révolution fit beaucoup pour préserver les œuvres d’art du « vandalisme », mot créé par l’abbé Grégoire). Durant le XIXe siècle, les divers changements de régime s’accompagnèrent de retraits de statues, mais rarement de destructions (il y en eut cependant, par exemple les statues du général Pichegru à Besançon et à Lons-le-Saunier en 1830 ou celle de Napoléon, sur la colonne Vendôme, en 1871). En 1941, l’État français lança une grande opération de « récupération des métaux non ferreux) qui se traduisit par la refonte de plus de mille statues de grands hommes, dont certaines – contrairement à une idée reçue – n’avaient rien pour déplaire à Vichy et au contraire tout pour lui plaire, par exemple celles de Mgr Freppel à Angers, de Frédéric Mistral à Arles, et bien d’autres ; mais on ne peut comparer cette grande refonte à un épisode révolutionnaire. Il faut aussi tenir compte du vandalisme au quotidien, plus fréquent qu’on ne le croit.

FP : Comment expliquez-vous qu’on en arrive à déboulonner les statues de Victor Schœlcher en Martinique, au titre qu’il usurperait pour partie le mérite de l’abolition de l’esclavage ? Un symbole n’est-il pas de toute façon par définition réducteur ?

JL : Le 22 mai, deux statues en pied de Victor Schœlcher ont été irrémédiablement détruites en Martinique, à Fort-de-France et à Schœlcher. Ultérieurement, trois œuvres de bronze ont été abattues et endommagées : sa statue en pied érigée à Cayenne, un buste (Basse-Terre, Guadeloupe) et tout récemment dans la nuit du 5 au 6 mars 2021, le buste du Diamant (Martinique). Il n’est pas seulement reproché à Schœlcher d’avoir accaparé toute la gloire de l’abolition de l’esclavage au détriment des esclaves eux-mêmes, qu’il s’agisse des Marrons ou des esclaves qui s’étaient révoltés le 20 mai 1848, obligeant ainsi le gouverneur par intérim à libérer tous les esclaves le 23, soit 70 jours avant la date initialement prévue par le gouverneur en titre conformément à l’art. 3 du décret du 27 avril 1848. On l’accuse d’avoir tenu d’inadmissibles propos sur les esclaves, de les avoir comparés à des « brutes », c’est-à-dire au sens premier de ce terme, à des animaux, de s’être rallié très tardivement à la thèse de l’abolition entière et immédiate (et non partielle et progressive), d’avoir été partisan de l’indemnisation des maîtres et opposé à celle des esclaves. Toutes ces accusations sont dues à l’ignorance ou la malhonnêteté, reposent sur des citations tronquées et des mensonges : Schœlcher s’était rallié à l’abolition immédiate en 1840-1842 ; comme la plupart de ses contemporains, il pensa que les planteurs ayant acquis légalement des esclaves devaient être indemnisés, mais s’opposa à l’indemnisation de ceux qui en avaient acheté illégalement, après l’interdiction de la traite en 1817, car, dans leur cas, l’argument du respect du droit de propriété ne tenait plus ; il demanda vainement que les esclaves fussent indemnisés : lorsque la loi d’indemnisation du 30 avril 1849 fut votée, il était simple député et siégeait dans l’opposition. Par ailleurs, dans les statues de Schœlcher, les militants ne voient pas seulement, et peut-être plus du tout, le visage de l’homme Schœlcher, mais le symbole d’une France paternaliste et néo-coloniale dont ils veulent se détacher.

FP : Marc Bloch considérait l’anachronisme comme un crime contre l’histoire. En tant qu’historienne, comment jugez-vous cette façon – à travers le déboulonnage de statues - de s’en prendre à l’histoire avec les lunettes du présent ?

JL : En ce qui concerne l’anachronisme, le problème est que l’on peut toujours trouver, à une période donnée, des personnes en avance sur l’opinion commune. Montaigne et Sébastien Castellion ne pensaient pas comme leurs contemporains en matière de tolérance et, contrairement à la majorité des leurs, Condorcet et l’abbé Grégoire considéraient l’esclavage comme une abomination. D’aucuns se saisissent de ce fait pour réfuter l’argument de l’anachronisme et affirmer que l’on ne peut pas excuser certains faits du passé au nom de la mentalité d’une époque. Mais il faut du temps pour que tout un peuple rejoigne les consciences d’avant-garde.

FP : A entendre certains, il n’existerait pas ou peu d’hommes noirs statufiés en France. Est-ce exact ?

JL : Pendant longtemps, il y eut peu de statues d’hommes noirs en France métropolitaine. Je crois même qu’entre 1913 et 1942 il n’y en eut qu’une, celle du général Alexandre Dumas, père et grand-père des deux autres Dumas. Mais la situation a évolué. Actuellement, à ma connaissance, il existe deux statues en pied et un buste de Toussaint-Louverture (respectivement à Massy, La Rochelle et Bordeaux), un monument à Louis Delgrès au Blanc-Mesnil, une statue en pied de l’ancienne esclave Modeste Testas, à Bordeaux, un monument plus conceptuel que figuratif en hommage à la Mulâtresse Solitude à Bagneux. Il faut encore mentionner trois personnalités plus proches de nous dans le temps : Joséphine Baker, statufiée en pied, accompagnée d’un enfant, à Castelnaud-la-Chapelle (Dordogne) depuis 2006 ; Gaston Monnerville représenté en buste à Paris (2011) et à Saint-Céré (2016) ; Aimé Césaire, en bas-relief à Charleville-Mézières depuis 2011 et en buste à Sarcelles depuis 2018. Enfin, ont été sculptés deux hommes noirs sans identité particulière : un esclave dont le buste se dresse dans le parc Beaumont de Pau (il s’agit d’une œuvre d’Etcheto, L’esclavage, réalisée en 1880 et installée dans le parc vers 2005) ; un chef africain statufié en pied à Barentin, « la ville aux cent statues » (réplique d’une œuvre d’Henri Legendre). Tous deux ont été vandalisés, l’esclave en 2016 et 2020, le chef africain en 2020.

FP : Où, en France, sont-elles le plus présentes ?

JL : Les statues de personnalités noires sont nettement plus nombreuses dans les départements d’Outre-Mer. En Guadeloupe, se trouvent diverses œuvres représentant les héros des combats de 1802 : un buste de Louis Delgrès se dresse dans un grand nombre de communes ; son compagnon de lutte Joseph Ignace est représenté en pied, aux Abymes, de même que la Mulâtresse Solitude ; une autre esclave, Gertrude est, elle, statufiée à Petit-Bourg. Des militants communistes sont également statufiés, Gerty Archimède à Basse-Terre (Guadeloupe) et Léopold Bissol à Fort-de-France (Martinique). Par ailleurs, des « nègres marrons » anonymes sont représentés en divers lieux. En Guyane, un buste de Gaston Monnerville a été inauguré dans le jardin botanique de Cayenne, où se dressent aussi un imposant monument à la gloire de Félix Éboué (également statufié à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe) et une statue monumentale de Justin Catayée, fondateur du Parti socialiste guyanais. En outre, un couple d’esclaves venant de recouvrer la liberté se dresse sur un rond-point de Remire-Montjoly. Dans cinq communes de La Réunion (Saint-Leu, Saint-Denis, Saint-Benoît, Saint-Paul et Saint-Pierre) se voient les effigies d’esclaves exécutés après s’être révoltés, en 1811, notamment Élie et ses trois frères (Saint-Paul, 2012), Géréon et Jasmin (Saint-Denis, 2013). Il est donc tout à fait inexact de dire qu’il n’y a PAS de statues de personnalités noires en France ; affirmer cela, c’est ignorer les Outre-Mer. Dira-t-on qu’il y a peu de statues d’hommes noirs ? C’est selon. Président de la Chambre haute (le Conseil de la République puis le Sénat) de 1947 à 1968, Gaston Monnerville est honoré par trois bustes érigés en place publique ; tous les anciens présidents du Sénat ne bénéficient pas de tels hommages. En tous les cas, ces statues sont plus nombreuses qu’un certain nombre de personnes ne le prétendent…

FP : Vous finissez votre ouvrage par une citation assez inattendue de Franz Fanon, laquelle met en cause la volonté de vivre dans un monde de « réparations rétroactives ». Que nous dit cette volonté vengeresse de réparation sur notre époque ?

JL : Cette citation s’est imposée d’elle-même. « N’ai-je donc pas sur cette terre autre chose à faire qu’à venger les Noirs du XVIIesiècle ? […] Vais-je demander à l’homme blanc d’aujourd’hui d’être responsable des négriers du XVIIe siècle. […] Je n’ai pas le droit de me laisser engluer par les déterminations du passé ». Phrases admirables que devraient méditer les militants qui se sont rués sur les statues. Cette volonté vengeresse dont vous parlez naît d’un sentiment de victimisation, engendré par des faits de discrimination qu’on ne peut ignorer, et par certains incidents survenus dans la vie publique. Après son élection à la mairie de Saint-Coulitz (Finistère) en 1989, Kofi Yamgnane a reçu des centaines de lettres d’injures racistes. En octobre 2013, de passage à Angers, Christiane Taubira a été accueillie par des cris de guenon et des jets de bananes. Tout cela semble être savamment entretenu à des fins idéologiques et politiques par des militants qui crient à « la négrophobie d’État » – si celle-ci existait, des fonctions ministérielles auraient-elles été confiées à Kofi Yamgnane, Christiane Taubira, George Pau-Langevin, Laura Flessel, Rama Yade, Élisabeth Moreno, sans oublier Sibeth Ndiaye ? –, lancent des actions inspirées par la cancel culture, approuvent des comportements communautaristes, à tendance raciste, très inquiétants à long et peut-être même à court terme. Quand cette volonté vengeresse émane de personnes dites « Français de souche » (ou « souchiens », terrible sonorité, dans certains milieux), elle semble traduire une sorte de haine de l’histoire de la Nation d’appartenance. N’existerait-il donc pas de positions intermédiaires entre le nationalisme du « My country, right or wrong » et le reniement haineux de son pays ?

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