Menu
Nation
Société
Jeux d'argent en ligne : le secteur fait un bond de 22% à cause du confinement Abonnés

ARTICLE. Dans son dernier rapport, l’Autorité Nationale des Jeux souligne une augmentation de 22% du chiffre d’affaires du secteur des jeux d’argent en ligne entre 2019 et 2020. Un effet de la numérisation des pratiques avec la crise sanitaire mais aussi un phénomène de société grandissant, et inquiétant ?

Jeux d'argent en ligne : le secteur fait un bond de 22% à cause du confinement

Paris sportifs, paris hippiques, poker… les jeux d’argent en ligne ont explosé l’année dernière. C’est ce que révèle l’Autorité Nationale des Jeux (ANJ) dans son dernier bilan. Au total, le chiffre d’affaires a augmenté de 22% « pour atteindre 1,7 milliard d’euros, soit son plus haut niveau depuis l’ouverture à la concurrence », qui date de 2010.

Les mises de paris hippiques ont ainsi augmenté de 33% par rapport à 2019 établissant un nouveau record de paris en une année. Le poker en ligne a augmenté quant à lui de 64% et bénéficie selon l’ANJ de l’arrivée massive de « nouveaux joueurs ». Quant aux paris sportifs, (football, tennis, basket, etc.) ils ont atteint 5,3 milliards d’euros, un montant historique.

La raison principale à cette augmentation est bien entendue la numérisation des pratiques des joueurs induite par la crise sanitaire. Les mesures de confinement ont par exemple « entrainé un regain d’intérêt pour le poker » à l’heure où les rencontres sportives étaient arrêtées. À l’inverse, les casinos et les points de ventes ont accusé une forte baisse de leur chiffre, c’est le cas par exemple pour les paris sportifs en points de vente type bureaux de tabac.

Mais l’ANJ souligne que cette transformation des pratiques liées aux jeux d’argent « semble durable ». Selon le bilan, entre 2011 et 2020, le nombre de joueurs a « plus que doublé » alors que le « Produit Brut des Jeux a quasiment triplé ».

La population des joueurs en ligne est essentiellement masculine (à 88%) et jeune (63% des joueurs ont moins de 35 ans, 30% ont entre 18 et 24 ans). Les sites de paris sportifs, très prisés par cette dernière catégorie, l’ont bien compris et ciblent particulièrement les jeunes hommes. On le voit par exemple dans cette campagne publicitaire télévisée qui reprend, par ses éléments de langage, son jeu sur la voix off et sur l’esthétique, tous les codes de la jeunesse française des quartiers populaires, afin de l’inciter à parier.

Le Figaro remarque aussi que la culture urbaine est un bon moyen d’influencer les jeunes : Unibet utilise ainsi les footballeurs Mbappé et Neymar, Betclic les rappeurs Sofiane et Gradur et Winamax l’influenceur bien connu des réseaux sociaux Mohammed Henni.

Mais alors qu’est-ce qui motive toujours plus de jeunes à sortir la carte bleue sur ces sites internet ? Thomas, 24 ans, témoigne : « J'ai toujours été passionné de sport et plus particulièrement de football. Or, avec la découverte des paris sportifs, mon intérêt pour les matchs s'est trouvé renforcé. En effet, je me passionne désormais pour des affiches dites secondaires grâce à l'adrénaline que procure la perspective de gagner de l'argent facilement. »

Lucas, 26 ans, explique quant à lui que « les paris sportifs, c’est pas comme les tickets à gratter, c’est pas seulement du hasard, on peut se renseigner sur les équipes, analyser les tendances. C’est un peu comme de l’investissement, c’est une vraie expertise. »

Analyse contraire pour Arthur, 23 ans et passionné de sport, « mis à part la perspective de gagner de l'argent, il y a toujours une part d'excitation dans l'imprévu et l'aléatoire, c'est comme quand tu ouvres un cadeau, une lettre et que tu ne sais pas à quoi t'attendre. »

Les racines de ce potentiel « esclavage » numérique en cours de construction se trouve dans les sciences du comportement développées à partir de 1931 aux États-Unis, lorsque l’industrie du jeu (casinos) a commencé à théoriser ses acquis empiriques : par exemple, en prenant conscience que l’offre d’une récompense aléatoire provoquait chez les souris de laboratoire des comportements compulsifs irrationnels, via l’expérience de la « boite de Skinner », du nom du psychologue américain Burrhus Frederic Skinner, et son concept béhavioriste de « conditionnement opérant ».

C’est comme ça qu’a été détectée la racine neurologique d’addiction aux jeux, le biais comportemental que produisent les systèmes à récompense aléatoire. Loin de produire du découragement, l’incertitude produit une compulsion. Lorsqu’une récompense aléatoire est perçue, le cerveau éprouve de la satisfaction sur la base de l’imprévisibilité car l’effet de surprise (l’idée de gain potentiellement élevé) active la dopamine, neurotransmetteur du système de la récompense. L’appât du gain potentiel empêche de s’éloigner du mécanisme.

Par conséquent, si pour la plupart des parieurs la pratique reste occasionnelle et consiste à pimenter quelques soirées sportives, certains peuvent ainsi tomber dans l’addiction. Selon la dernière enquête de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) « un tiers des joueurs de 17 ans présentent un problème d’addiction aux jeux d’argent ».

Un problème dont Isabelle Falque-Pierrotin, Présidente de l’ANJ, mesure le risque : « La bonne santé du secteur des jeux en ligne due notamment à l’arrivée massive de nouveaux joueurs en paris sportifs et poker implique que les opérateurs renforcent leurs initiatives pour prévenir le jeu problématique et protéger les mineurs (…) Plus que jamais, et à l’approche d’événements sportifs d’envergure avant l’été, la promotion d’un jeu récréatif doit constituer une priorité partagée par tous. »

Face à l’accessibilité et à la facilité à miser de l’argent en ligne (en quelques clics sur ordinateur ou smartphone), les barrières psychologiques inhérentes aux bons vieux bureaux de tabac, lieux de paris ou autres casinos, disparaissent, et, avec elles, les économies de nombreux joueurs.

commentaireCommenter