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Fascisme, histoire d’un concept Abonnés

CRITIQUE. Pas de terme plus galvaudé dans le débat public que celui de « fasciste ». Le fascisme est partout…c’est-à-dire nulle part. Pour élever le niveau du débat et sortir de l’injure permanente, l’historien américain des idées Paul Gottfried propose une synthèse passionnante : Fascisme, histoire d’un concept (chez L’Artilleur).

Fascisme, histoire d’un concept
Publié le 27 mars 2021

« On peut violer l’histoire, à condition de lui faire de beaux enfants ». Telle est la sentence célèbre d’Alexandre Dumas répondant à ses détracteurs qui l’accusaient d’avoir détourné la vérité historique dans son cycle romanesque des mousquetaires. De nos jours, il est plus permis que jamais de violer l’histoire sans la moindre intention d’enfanter quoi que ce soit, si ce n’est la réprobation, l’injure publique et l’anathème. C’est précisément ce qui se passe depuis des décennies avec le vocable de « fasciste ».

C'est bien connu, chacun est le fasciste de son voisin, tout interlocuteur est un fasciste en puissance, proto-fasciste ou crypto-fasciste, pour les plus lettrés des calomniateurs. Les réseaux sociaux n’ont pas tellement arrangé le tableau en ajoutant souvent à l’inculture la pulsion du cerveau reptilien. Comme le note en préface l’historien américain du fascisme Stanley Payne : « Le résultat de cette banalisation absurde est que le terme est devenu ce que les linguistes appellent un « signifiant vide » dans lequel on peut injecter à volonté n’importe quel sens. » Or, comme tout concept de la science politique, le « fascisme » a une histoire et une définition.

Dans son Histoire de la Rome antique, le philosophe Lucien Jerphagnon a donné un nom à cette plaie du débat intellectuel : le « chronomorphisme ». Cela désigne l’erreur fréquente consistant à transposer dans des temps révolus ou à venir des concepts qui ne valent strictement que pour un temps particulier ou dont le sens a évolué au fil de l’histoire. Il compare cette attitude à la tendance humaine à l’anthropomorphisme et ajoute : « dans un cas comme dans l’autre, je fais un saut dans l’inconnu, et mon discours perd toute validité, car il n’y a pas d’« Homme éternel », mais seulement des hommes datés. »

Il n’y a sans doute pas meilleur exemple de « chronomorphisme » que l’utilisation compulsive du mot « fascisme ». Si bien que le fascisme historique, le vrai fascisme, a été totalement perdu de vue. Cela fait plus d’un demi-siècle que le fascisme historique est éteint. Plus de sept décennies se sont écoulées depuis la fin de ce que certains nomment « l’ère fasciste » (1945). Et pourtant, il est perpétuellement question de « menace fasciste », largement fantasmée. Notons au passage que dans l’ouvrage Tutti fascisti (1976), l’essayiste Claudio Quarantotto a rassemblé un millier de citations stigmatisant sous le vocable « fasciste » nombre de personnages historiques : Platon, Alexandre le Grand, César, Dante, Hegel, Nietzsche, Napoléon, de Gaulle, Franco, Indira Gandhi, Mao, Marcuse, Trotski, Staline, Tito, Soljenitsyne, etc.

Le véritable « débat sur le fascisme » a été initié par deux grandes études comparatives : celle d’Ernst Nolte, le Fascisme et son époque ; et celle d’Eugen Weber, Variétés du fascisme ; les deux ayant été publiées en 1964. Ces deux auteurs conviennent qu’il est possible de dresser les contours d’un « fascisme générique », mais aussi qu’il s’agit d'un phénomène pluriforme, avec des manifestations particulières selon les pays. Ernst Nolte, et il n’est pas le seul, conclut que cette « ère fasciste » a pris fin en 1945. Contrairement aux formes d’organisation récurrentes comme la démocratie ou le socialisme, le fascisme est propre à une époque historique donnée. A noter que le débat historiographique sur l’existence d’un « fascisme générique » est toujours en cours.

Paul Gottfried accepte la catégorisation de « fascisme générique » mais seulement à un niveau très élevé d’abstraction. Et il est vrai que les concepts sont un peu comme des culottes, plus ils sont élastiques (extensifs) et moins ils sont utiles. A cet égard, si le fascisme n’a strictement aucun rapport avec nos politiques contemporains républicains et démocrates – tout aussi « extrémistes » qu’on les juge par ailleurs -, selon Paul Gottfried, même le nazisme ne peut pas être réduit au fascisme, à tout le moins pas au fascisme italien originel.

Certes, sans le nazisme, il n’y aurait pas eu une « ère fasciste », mais pour autant, si nazisme allemand et fascisme italien ont été des alliés de circonstance, s’ils ont partagé notamment leur autoritarisme et le fait d’être des mouvements paramilitaires directement issus de la première guerre mondiale, ces deux idéologies se distinguent sur de nombreux points essentiels. Pour le fascisme, le progrès doit venir de la primauté de l’Etat, tandis que le national-socialisme hitlérien est essentiellement fondé sur la primauté de l’appartenance raciale. L’historien Emilio Gentile ne dit pas autre chose dans un entretien accordé à la Nouvelle Revue d’histoire, en 2005 : « Le fascisme italien (…) n’est pas une idéologie de la race mais une idéologie de l’Etat ».

Le fascisme a souvent été confondu avec la droite conservatrice ou radicale. C’est un contre-sens que la célèbre distinction des trois droites - droite contre-révolutionnaire (légitimiste), droite libérale (orléaniste), droite nationaliste (césaro-bonapartiste) – de l'historien René Rémond ne permet pas beaucoup d’éclairer. Déjà, il n’y a pas de consensus pour savoir si le fascisme est une idéologie de droite ou de gauche voire de dépassement de la droite et de la gauche. Paul Gottfried considère que la ligne de démarcation entre la gauche et la droite repose sur les principes d’égalitarisme et de hiérarchie ainsi que sur l’acceptation ou le rejet du mythe du progrès. A ce titre, selon lui, la position fasciste sur ces questions-clefs révèle qu’il s’agit bien d’une forme particulière de la droite. En revanche, il ne s’agit absolument pas d’une droite conservatrice, mais justement d’une droite révolutionnaire.

« Historiquement, le fascisme n’a rien à voir avec la défense d’une politique étrangère isolationniste, ni avec la volonté de restreindre l’immigration en provenance du tiers-monde, ni avec le désir de favoriser une redistribution significative des revenus afin d’obtenir une plus grande égalité sociale. Or, ces positions politiques ont toutes été associées au fascisme à l’occasion d’attaques, en provenance de camps aux sensibilités politiques diverses. Ils poursuivaient pourtant tous les mêmes objectifs : flétrir l’adversaire qui se trouvait alors suspecté d’être un sympathisant des atrocités nazies », note Stanley Payne, en introduction.

A l'origine, le concept de fascisme a été défini pour des raisons politiques par le Komintern, en 1923. L'Internationale communiste a été la première organisation politique non italienne à brandir le drapeau de l'antifascisme. L'antifascisme a toujours été, avec le marxisme-léninisme, le socle de la propagande soviétique, à l'exception de la période 1939-1941 et du pacte germano-soviétique. Par la suite, dans le cadre d'un dispositif de propagande calculé, l'Internationale communiste a confondu ou amalgamé délibérément toutes sortes d'autres phénomènes politiques avec le fascisme. Abusive ou pas, cette communication politique avait encore un sens dans les années 1950. En 2020, elle est risible.

Si beaucoup de gens ont compris l’arnaque de la réduction constante au « fascisme », d’autres sont encore impressionnés par un mot qui porte une lourde charge symbolique, et cela est tout à fait compréhensible. La tentative de brider les questionnements souvent sincères des citoyens par ce type d'anathème pour empêcher la saine délibération politique n'a que trop duré. Ce terrorisme intellectuel ne sera définitivement démonté que par l’analyse historique rigoureuse et dépassionnée. Vous voulez critiquer le fascisme sérieusement ? Lisez Fascisme, histoire d’un concept, de Paul Gottfried, version traduite et revisitée par Arnaud Imatz, redoutable historien des idées français.

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