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Oui, il faut réformer l’ENA. Mais comment ? Abonnés

OPINION. Après avoir annoncé la suppression de l’ENA, Emmanuel Macron préfère finalement se contenter de réformer le processus d’admission. Un projet louable et nécessaire mais qui ne doit pas perdre son objectif final : former une administration efficace et souveraine, au service de la nation.

Oui, il faut réformer l’ENA. Mais comment ?

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Publié le 3 avril 2021

L’épidémie a levé le voile. Trente ans de politiques ultra libérales ont sacrifié le service public sur l’autel de la doxa bruxelloise : toujours moins de postes au service de la population (enseignement, hôpitaux, recherche…), mise en place d’une bureaucratie ou d’agences pour compter et rationner les postes, les lits, les classes, régime des flux tendus appliqué aux fournitures et matériel essentiels.

Nous arrivons au bout de l’exercice : on a compromis l’économie française étouffée par un confinement anormalement long mais rendu nécessaire par l’imprévoyance de nos dirigeants et l’insuffisance des structures hospitalières. On a compromis l’avenir de notre jeunesse et accru les inégalités par l’insuffisance de l’encadrement. On a compromis notre souveraineté en clochardisant notre recherche et notre appareil productif. Au nom de l’Union européenne, on a perdu des milliards pour des économies budgétaires illusoires.

Le problème est donc politique. Mais il implique directement ces hauts fonctionnaires peuplant les ministères et les directions, grassement primés pour démanteler l’outil de l’État au profit du marché. Ce personnel est principalement issu de l’ENA (voie externe), c’est-à- dire d’une quasi cooptation sociale à l’intérieur d'une famille idéologique réunie autour du projet de la mondialisation heureuse et de l’Union européenne à n’importe quel prix. Les jurys chaque année se plaignent (hypocritement ?) du conformisme des candidats.

Le plus préoccupant est que, parallèlement, depuis des décennies, l’esprit élitiste infusé au sein de chaque promotion inspire moins le sens du devoir que celui de la recherche de postes pourvoyeurs d’avantages matériels. La caste composée des « premiers de cordée » (sortis les premiers de l’ENA) donne le la à cet égard. La voie interne d’accès à l’ENA ouverte aux fonctionnaires ayant 4 ans de carrière équilibre très imparfaitement les asymétries observées dans les recrutements par la voie externe.

L'école est en question. La supprimer ? Pour quel système ? Celui de l'entre-soi d’avant guerre, de l’école libre des sciences politiques? Nous n'en sommes pas éloignés quand on sait que près de 20% des élèves de Sciences Po Paris proviennent de 2% des familles de France, les plus riches. On dit vouloir « élargir » l’éventail social des recrutements : des postes que les énarques ne prisent pas, sont pourvus par voie de concours spéciaux, une troisième voie est ouverte aux responsables méritants de la société civile, dernièrement une quatrième voie donne accès aux titulaires d’un doctorat. Et maintenant une cinquième voie est envisagée, sur postes créés, réservés à des candidats issus des classes défavorisées et bénéficiant de filières spéciales de formation inspirées des conventions d’éducation prioritaire. On diversifie, à la marge, on ne change pas le cœur du réacteur.

A l’inverse, on relève que dans l’ombre, une tendance joue à peupler l’administration et le gouvernement de fonctionnaires idéologues dévoués à la cause de l’Europe et au tout marché. Des politiques et hauts fonctionnaires français de plus en plus nombreux sont issus du collège de l'Europe, fondé en 1949 dont la scolarité est particulièrement coûteuse.

Si dans le gouvernement et la haute administration, tous ne sont pas énarques, il n’en demeure pas moins que la caste tient le manche du pouvoir sans vraiment le maîtriser par gros temps. En témoignent les épisodes successifs et pitoyables de l’épidémie, des masques, des tests et des vaccins. On pointa la lenteur, la rigidité, la désorganisation bureaucratique. Ces dérapages s’expliquent surtout par la perte du repère qu’est l’intérêt national, dans à peu près toutes les décisions, parasitées par ce que fait ou ne fait pas Bruxelles, les considérations électorales ou les egos…

Enfin pour compléter le tableau, fruit d’accointances ou aveux d’incurie, le recours de plus en plus fréquent à des cabinets de consultants (notamment le cabinet Mac Kinsey pour la stratégie vaccinale), fera comprendre à tous qu’on paye des organismes privés à « aider » nos hauts fonctionnaires à administrer la France. Notre élite a perdu pied, et son âme avec.

Que faire ?

Supprimer toutes les voies d’entrée à l’ENA, à la seule exception de la voie interne, pourrait être une réforme féconde. Le regard des fonctionnaires issus de la « base », portés au plus haut niveau de responsabilité changera la donne administrative et politique. Cela permettra également d’introduire la diversité sociale dans des proportions bien supérieures au système des quotas. Elle introduira la pluralité intellectuelle en puisant dans le riche réservoir des étudiants d’universités, lesquelles devraient d’ailleurs être le socle de la formation des fonctionnaires. On remettra ainsi la haute administration et son école à leur place au sein de l’Etat, c’est-à-dire au service de la nation.

Cette réforme n’a de sens que si l’on supprime le pantouflage. Il est temps de faire cesser l’hybridation public/privé qui s’est révélée mortifère pour l’Etat. Les concernés ne sont pas très nombreux mais influents. La caste se mue en mafia quand les grandes entreprises font « leur marché » en recrutant des hauts fonctionnaires à l’entregent politique prometteur. Avec ces connivences de l’ombre, l’intérêt général et national est méconnu et les finances publiques siphonnées. La proposition actuelle d’admettre des hauts cadres privés dans la haute fonction publique ne constituerait qu’une tentative de banaliser cette pratique néfaste.

De cette réforme esquissée est attendu un effet levier fort, structurel : les fonctions publiques couvrent une partie importante de la vie sociale et économique, la santé préserve celle des travailleurs actuels, l’enseignement prépare l’avenir, la recherche préserve notre souveraineté nationale et rend possible notre souveraineté industrielle, l’administration territoriale incarne le lien à la population. Cinq millions et demi de fonctionnaires et de consommateurs comptent et contribuent au bien commun, et au PIB n’en déplaise aux libéraux ! Il s’agit de valoriser et de fidéliser les agents qui ont fait le choix du service public. Psychologique : restaurer la fierté d’être fonctionnaire de manière à attirer des jeunes de toute origine voulant se mettre au service du pays et de son peuple. Il s’agit de sortir d’une action publique creuse dont l'activité s’apprécie sur des critères purement statistiques calés sur des objectifs malthusiens. Il s’agit de restaurer la fonction administrative cardinale du contrôle et retrouver les moyens de faire respecter les lois dans une société qui évoque de plus en plus le poulailler ouvert à tous les renards.

Il y va de l’avenir de notre pays comme nation : l’utopie européenne et l’illusion mondialisante appellent urgemment la restauration d’un Etat stratège au service de la nation, en mesure de remettre l’intérêt général à l’ordre du jour en étant secondé par une administration d’Etat loyale, modeste et efficace, et appuyée dans sa lutte contre les inégalités territoriales et sociales par des collectivités locales au plus près du terrain.

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