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La santé mentale à l’heure du Covid : Jupiter y pense-t-il ? Abonnés

OPINION. Depuis le début de la crise du Covid-19, le bien-être psychique du peuple français est mis à rude épreuve, et les dernières annonces d’Emmanuel Macron ne vont rien arranger. Si pour certains la souffrance ne fait que s’accroître, pour d’autres, ce mal-être est totalement inédit et révèle des failles préexistantes.

La santé mentale à l’heure du Covid : Jupiter y pense-t-il ?
Publié le 5 avril 2021

D’aucuns perçoivent cela comme un effet collatéral, un moindre mal pour juguler l’épidémie. Ceux-là, souvent électeurs dès le premier tour de leur leader suprême néo-hellénique éponyme, arborant régulièrement le profil type du « boomer » biberonné à la prospérité, n’ayant jamais rien eu à prouver. Ceux-là commentent avec ironie les râles de la jeunesse lors de l’avènement d’un énième confinement. « Oh pauvre petite puce condamnée à regarder Netflix toute la journée » ; « oh pauvre petite puce condamnée à jouer à Europa Universalis IV / Fortnite toute la journée ». D’une part il faut noter que Netflix n’est pas gratuit, d’autre part, souligner que s’enchaîner certains binge-watching demeure peu épanouissant, et enfin, acter que le loisir vidéo-ludique présente également des limites quant à la sollicitation du système dopaminergique.

D’autres, estiment que le mal-être ambiant, cette maltraitance du peuple par les enfermistes, est, au mieux, une panique « moralo-sanitaire », au pire, un processus opéré à dessein pour sidérer la masse, la déposséder de ces moyens, la manipuler. Il est vrai que l’ingénierie sociale a pu penser à pareilles méthodes d’injonctions contradictoires permanentes pour canaliser la fougue et la vindicte populaire. Néanmoins, attribuer pareille intention à un exécutif en déroute, n’est-ce pas là lui accorder la potentialité d’une « pensée complexe », dont il n’a jamais fait la démonstration par ailleurs ?

Juger de l’étiologie de ce « malaise dans la civilisation covidienne » me paraît vain. On louvoie ici et là, entre les aléas décisionnels d’individus perdus. Ainsi l’époque a-t-elle mis à plat, une bonne fois pour toutes, les arguments d’autorité des tenants de la « raison » orthodoxe. Les experts ne sont plus la référence qu’ils étaient. L’inconsistance des pouvoirs publics a démontré qu’ils mentent éhontément (masques, vaccins, nombre de lits en réanimation, etc.). Pire encore, le soupçon de corruption ne permet plus au peuple, dans sa majorité suffisante, d’accorder une confiance palpable dans la parole publique autorisée et alimente plus que jamais des bulles informatives qui isolent le sujet sur un web pensé pourtant pour l’exact contraire.

Ce qui crée alors le désarroi psychique n’est pas seulement l’isolement subi (réel, subjectif et virtuel), l’avenir incertain, la charge mentale liée à des annonces en périphrases qui pèsent telle une épée de Damoclès à force d’user d’effet de présentation, « confinement », « Covid », « confinement », « confinement » ! À ce compte-là, ceux qui ont connu la guerre n’étaient-ils pas logés à pire enseigne ? En 1920, Freud a brillamment illustré cette nuance quant à la valence des traumas dans Au-delà du principe de plaisir. Cette apparente mélancolie civilisationnelle qui s’installe n’est-elle pas le fruit de l’impuissance apprise et prise en tenaille, non seulement par soumission à l’autorité qui persiste bon gré mal gré, mais aussi par le constat flagrant que cette autorité « jupitérienne » est en déroute ? Or, en psychopathologie, la perte de contrôle sur le monde est pourtant bel et bien actée comme un facteur favorisant la survenue d’un épisode dépressif – je laisse de côté et à dessein, les modalités de structure de personnalité afin de clarifier mon écrit ci-présent. Ainsi la gestion de la crise du Covid en France a-t-elle fait exploser les demandes de suivi auprès des psychologues, lesquels se retrouvent, une fois encore, au centre de l’arène mais en périphérie des processus décisionnels.

Ceux qui exercent l’autorité font face à deux solutions pour parer au désarroi thymique qui s’empare d’un grand nombre.

Les décideurs pourraient rétablir la puissance politique des citoyens, lesquels jusqu’alors hétéronomes, se voient jusqu’à présent dicter la manière dont ils doivent désirer. Ce désir polyonymique invectivé s’appelle « projet », « progrès », « vivre ensemble », « inclusion », etc. C’est ce que dans l’ouvrage paru en 2010, Capitalisme, désir et servitude, Frédéric Lordon appelle « l’angle alpha » (Frédéric Lordon décrit l’angle alpha comme étant l’écart entre le désir maître, qui a enrôlé des puissances d’agir au service des objectifs de l’entreprise et les désirs des subordonnés) plus ou moins grand selon la convergence entre le désir de l’entreprise et le désir du salarié. Ici mon parallèle s’établit avec l’État fantasmé comme « Start-Up nation ». Avec un angle alpha libéré, on peut ainsi penser qu’un peuple autonome qui décide de se confiner ne rendra pas le confinement moins chiant mais au moins la décision sera-t-elle souveraine. Si le peuple préfère aller boire un coup à la santé de Brigitte Trogneux, ainsi soit-il également. Le « risque pénal » de l’exécutif sera-t-il au moins caduc ! Ouf, Jean Castex serait ainsi sauvé et chacun retrouverait la pleine possession de l’Eros. Ceteris paribus sic stantibus ! Tralala et ding-ding-dong !

Ou bien, ils pourraient nous filer cents balles et un Mars. Je suppose qu’ils ont certainement opté pour cette approche et ça se traduit ici concrètement par les repas à 1 euro en pasta-box pour les étudiants, voire le remboursement des consultations des psychologues qui sont également psychothérapeutes (car tous les psychologues ne sont pas psychothérapeutes et tous les psychothérapeutes ne sont pas psychologues). Nous appellerons ces psychologues formés à la psychothérapie et reconnus comme tels des « psychologues cliniciens ». La question du remboursement de cette profession au titre protégé est un vieux serpent de mer qui réapparaît ici au profit de la communication gouvernementale. Si, jusque-là, ces dispositions étaient limitées au public estudiantin et quelques expériences départementales aux résultats peu probants, voilà donc qu’il s’agit de les étendre à l’ensemble de la population.

Années après années, les unes à la suite des autres, les équipes ministérielles ont détruit l’hôpital et les services de psychiatrie (avec la tarification à l’acte et la managérisation) tout en rallongeant plus encore les listes d’attentes dans les centres médico-psychologiques tandis que la société démontre qu’elle est de plus en plus malade de ses propres contradictions. Avec la culture woke, autrement appelée progressisme américain, la Nef des Fous (Michel Onfray, 2021) va perdurer car le réel est nié au profit du seul constructivisme. Dès lors, les plus fragiles vacillent, puis les autres, les autres… Cependant, à présent que les signaux sont au rouge écarlate, l’exécutif se décide à envisager de poser un pansement sur une jambe de bois !

Entendez que les modalités de remboursement à l’étude s’annoncent comme suit. Soit le remboursement est effectué par la sécurité sociale sous condition de prescription, pour un nombre limité de séances et à un tarif dérisoire de telle sorte que le psychologue qui est à bac+5, se retrouve être payé en dessous du SMIC. Ceci rend impossible l’amorce de toute psychothérapie et votre psychologue ne sera pas en mesure d’assurer les séances faute d’avoir pu acheter un paquet de pâtes nécessaire à sa survie. De surcroît, la question de la prescription – faussement nommée « orientation » – par le médecin généraliste est inique quand on sait qu’aller voir un « psy » est une démarche personnelle. Enfin, la culture de la psychothérapie chez les médecins généralistes pose encore question, nonobstant leur bienveillance certaine envers leurs patients et le fait qu’ils aient déjà bien assez de boulot à effectuer et de paperasse à remplir. On ajoutera que le compte-rendu que le psychologue doit faire au médecin traitant « prescripteur » pour décider de la prolongation du suivi, est une intrusion inacceptable dans l’intimité psychique et le transfert thérapeutique. Précisons enfin que l’épistémologie de la psychopathologie ne répond pas aux mêmes paradigmes de ceux qui fondent la démarche médicale à proprement parler (non linéarité de la vie psychique qui met à mal la relation de cause à effet, recherche d’une probable demande latente plutôt que de donner trop d’attention à la demande manifeste, etc.), raison pour laquelle le psychologue n’est pas une profession paramédicale et ne peut être subordonnée en l’état. Tout au plus pouvons-nous penser à une solution de « profession médicale apparentée » purement statutaire pour les psychologues cliniciens uniquement afin de dénouer les contraintes bureaucratiques du fameux « parcours de soins ».

Soit le remboursement est effectué par des assurances privées (mutuelles...) actant un peu plus encore que la santé mentale n’est pas une question de santé publique et ne relève pas de la solidarité nationale. Or les maladies psychiques ont bel et bien un impact important sur le tissu social et la psychothérapie profite ainsi autant à l’individu qu’à la société. Ici le remboursement se ferait à un tarif tout à fait honorable, mais pour 4 séances seulement et toujours sur prescription, chose que ces mêmes assurances ne demandent pas pour des ostéopathes par exemple ! Notons par ailleurs qu’auparavant, nombre de mutuelles remboursaient quelques séances sans prescription préalable. Doit-on voir dans la communication des mutuelles un effet d’annonce opportuniste ?

Avec ce remboursement précaire, le soin psychique se réservera toujours aux plus aisés. N’aura le droit au remboursement de séances que celui qui aura suffisamment convaincu son médecin qu’il en a besoin. Pourra seulement se soigner psychiquement celui qui n’a jamais eu besoin de remboursement. Et pour sûr que d’aller voir un psy, démarche souvent rebutante, il ne suffira plus de « traverser la rue ».

De fait, la profession de psychologue se voit propulsée comme un faire-valoir au service de la communication du gouvernement. Bien évidemment la profession est vent debout contre une pareille instrumentalisation ainsi que l’illustre la démarche de collectif du Manifeste des Psychologues cliniciens et des Psychologues psychothérapeutes, qui coordonne des actions avec le concours des réseaux sociaux, faute d’avoir un ordre et des syndicats réellement représentatifs – or l’État français semble jusqu’alors refuser que cette profession soit représentée par des organismes crédibles.

Longtemps, les temps de crise ont fait apparaître des grands névrosés, le sang versé aidant. La figure du Général de Gaulle en fait partie. Ceux-là étaient tellement en prise avec un Surmoi patent, qu’ils se sont dévolus à la promotion du bien commun, telle la défense de la Patrie comme « seul bien de ceux qui n’ont rien », comme disait Jaurès en substance. Sans doute que dans le cas du Général, sa foi venait pour partie structurer ce Surmoi. Aujourd’hui, dans notre époque au ciel vide, au nihilisme vu comme progrès, aux idéaux avant tout individuels (« moi je »), où l’éloge de la toute-puissance s’exprime par Le développement (im)personnel (Julia de Funès, 2019) propulsé par des coachs à deux francs-six-sous. La mort est devenue impensée et impensable, elle est priée de bien vouloir rester invisible (même au sein du corps médical !). Souvenez-vous du premier traitement relatif au congé accordé pour le deuil d’un enfant lors de la polémique de février 2020, ou encore de la posture des marcheurs refusant de reconnaître la souffrance. Même pour cette question très sérieuse la mort n’avait pas sa place ! « Parents endeuillés, retournez bosser fissa », arguait la majorité en substance. Dans ce bouillon contemporain de toute puissance proclamée, « d’humanité efficace » fantasmée (« pour que l’humanité retrouve l’efficacité », proclamait Emmanuel Macron le 3 février 2020), les crises font surgir non pas des névrosés mais des « monstres », au sens où aurait pu l’entendre Gramsci, à supposer que nous soyons entre deux mondes : un ancien qui se meurt puis un nouveau qui tarde à apparaître et qui semble rester coincé au stade de la toute-puissance infantile. « Malheur à toi, pays dont le roi est un enfant » (la Bible, Ecclésiaste 10). Cette figure du monstre ici exempt de transcendance, sans surmoi, sans prise avec le réel car dogmatique, narcissique à en user le miroir (époque oblige ?) voire mégalomaniaque (mais sans délire car le vécu fait ici suppléance), semble faire tous les efforts du monde pour rendre l’autre fou selon la formule du docteur Searles en 1977. L’effort a porté ses fruits mais dans un pareil cas, il est peu probable que ceux qui, par duperie paranoïaque, génèrent les problèmes, puissent alors proposer les bonnes solutions ; à moins que nous nous fassions surmoi de ces énergumènes par les derniers moyens d’ex- « pression » dont presque tout à chacun dispose, et ainsi faire face à cette inquiétante étrangeté qui prend la forme d’une prise en otage du conatus collectif réduit à des sommes de communauté divergentes, à une balkanisation du Commun. Pourtant, le projet de la France c’était tout autre chose que l’invective à la dépression tant individuelle qu’identitaire, tandis que le Covid vient sublimer cette dernière avec le concours d’un isolement prononcé.

Réfléchir au fait que les psychologues cliniciens puissent être remboursés pour pallier une souffrance psychique, situation de Covid ou non, c’est une réflexion qui engage l’égalité d’accès aux soins, toute possibilité de prescription par ailleurs étant exclue d’avance. En revanche, attendre de la profession qu’elle remédie aux manquements de l’exécutif, c’est présumer que le mal-être lié au Covid vient uniquement d’un vécu psychique interne plutôt que de la gestion des contraintes sanitaires. Lise Gaignard a soulevé ce hiatus dans son ouvrage Chroniques du travail aliéné (2015), où ce qui est applicable à l’entreprise dans son ouvrage, serait dans le cadre de mon propos applicable à l’État. Si désormais la fonction des psychologues est devenue incontournable, leur prêter un rôle de soupape ultime ne revient-il pas à déresponsabiliser l’action gouvernementale pour faire peser la charge de l’incompétence sur l’individu en souffrance qui subit l’autorité ? Présenter des excuses puis acter de la compétence et de la qualification des professionnels de santé et des psychologues cliniciens serait un bon début.

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