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Provocation envers Poutine : l’ancien monde de Joe Biden Abonnés

OPINION. Froidement reçue par la Russie, la dernière provocation du président américain montre que ce dernier persiste à faire perdurer le clivage de la guerre froide. Un logiciel qui semble dépassé et contraire aux intérêts des deux pays, au regard de la recomposition géopolitique du monde.

Provocation envers Poutine : l’ancien monde de Joe Biden
Publié le 10 avril 2021

Sur le plateau de la chaîne américaine ABC, le journaliste vedette George Stephanopoulos interroge Joe Biden au sujet de son homologue russe. À la question : « Vladimir Poutine est-il un tueur ? », Joe Biden répond par un « oui ». Allant jusqu’à menacer le président russe de lui faire payer sous peu le prix de ses actes. Lesquels précisément ? Cela n’est pas évoqué, mais le ton est donné.

Une longue liste de griefs, plus ou moins légitimes

Ce flou artistique maintenu au sujet des actes dont il est question laisse place aux spéculations de toute sorte. Joe Biden ferait-il référence à l’empoisonnement de la figure emblématique de l’opposition au régime, Alexeï Navalny ? La responsabilité continue d’être imputée aux autorités russes qui, elles, continuent de nier fermement. Ce scénario reste peu probable alors que des sanctions ont déjà été votées par le Congrès. Alors, peut-être était-il question d’un bruyant rapport incriminant la Russie pour ses ingérences dans la campagne présidentielle de 2020 ? Là encore, la récence du rapport publié le 16 mars et démenti par les autorités russes, autant que des antécédents forcent à la prudence : le rapport Mueller au sujet de l’ingérence russe dans les élections présidentielles de 2016 avait été désavoué par la justice. Les chefs d’accusation, encore bien souvent bloqués au stade d’hypothèse s’accumulent : une récente cyberattaque est imputée à la Russie par les États-Unis, ainsi que le financement des talibans en Afghanistan. Ce qui reste certain, c’est que l’imprécision de cette menace permet l’invocation du premier prétexte venu pour une politique étrangère va-t-en-guerre. Une démarche inquiétante lorsqu’elle est mise en perspective avec le slogan reaganien et néoconservateur de Joe Biden « America is back », qui signe le retour d’une Amérique offensive.

Une menace tournée en dérision par la Russie

La réaction de la Russie ne s’est pas fait attendre et a été pour le moins surprenante. Lors d’une visioconférence, Vladimir Poutine a répondu à l’affront par un vœu de « bonne santé » adressé au président américain. Un souhait qu’il précise sans humour ni ironie. Mais par la suite, son discours perd très vite de sa malice et se fait plus conventionnel. Il appelle alors à un travail fondé sur des intérêts communs aux deux pays, et envoie ainsi un signal d’apaisement et de modération. Une réaction qui réduit les paroles de Joe Biden à un accès de colère incontrôlé. Si Moscou tente de tempérer, la décision a tout de même été prise de rappeler l’ambassadeur Anatoli Antonov résidant à Washington, afin d’éviter une dégradation irréversible des relations. À cela s’ajoutent les mots du président de la chambre basse, Viatcheslav Volodine, qui accuse Joe Biden d’avoir insulté tout le peuple russe. L’offensive n’est donc pas complètement reçue avec légèreté et d’aucuns regrettent déjà cette sortie d’un isolationnisme relatif. En effet, même si Vladimir Poutine n’attendait rien de l’administration Biden, la dégradation progressive des relations diplomatiques est notable, et même Donald Trump, plutôt favorable à la Russie, n’a su arrêter la chute. Les récents événements comme l’annexion de la Crimée et l’intervention en Syrie, ont ainsi pu servir de prétexte à l’envenimement des tensions russo-américaines.

Le retour d’un « axe du mal »

Cette hostilité de l’establishment américain envers la Russie apparaît contre-productive et anachronique près de trente ans après la chute du mur de Berlin. Ainsi, c’est toute une binarité manichéenne qui se trouve aujourd’hui critiquée, car surannée. Le géant chinois nous en fournit une illustration parfaite en exhortant les États-Unis à « abandonner la mentalité de guerre froide ». Ce nouvel équilibre géopolitique implique de repenser l’alliance atlantique explicitement tournée contre la Russie depuis sa création le 4 avril 1949. Mais de telles initiatives ne semblent pas être à l’ordre du jour au vu des mots prononcés par Joe Biden lors de la conférence virtuelle de Munich : « J’envoie un message clair au monde : l’Amérique est de retour. L’alliance transatlantique est de retour ». Une stratégie qui vise directement la Russie, accusée d’« attaquer » les démocraties libérales.

Joe Biden réactive alors le clivage éculé et idéaliste d’une Amérique protectrice des libertés face aux attaques populistes : la volonté de reprendre le leadership moral, trop abîmé, est clairement affichée. Ce retour à la moralité s’apparente cependant à un cheval de Troie : une séduisante manœuvre pour mieux assoir une domination. Au-delà du caractère abscons de la préservation de cette vieille rivalité ne pouvant manquer de rappeler un rance parfum de guerre froide, une telle agressivité risque de nuire à la conclusion d’accords essentiels. C’est le cas du traité bilatéral New Start récemment renouvelé par les deux pays visant à limiter conjointement leurs arsenaux militaires. L’espoir malgré tout reste encore permis alors que les États-Unis refusent de rappeler leurs ambassadeurs afin de maintenir des « canaux de communication ouverts ».

Ainsi, il serait bon que Joe Biden n’enferme pas le monde dans une bipolarité aujourd’hui dépassée. De même, le temps de « l’hyperpuissance américaine » semble s’étioler et le questionnement d’un rôle par trop considéré comme messianique s’impose. Alors que la Russie semble garder ses portes ouvertes au dialogue en tentant de retarder autant que possible le naufrage, il serait bon que l’Amérique se saisisse de cette opportunité.

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