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Éducation et instruction : comment l’Histoire a modifié la manière de transmettre Abonnés

OPINION. Des sociétés archaïques aux révolutions industrielles, la manière de transmettre un héritage culturel, technique et moral a muté en profondeur. Ces dernières décennies, l’instruction s’est technicisée et l’éducation s’est évaporée.

Éducation et instruction : comment l’Histoire a modifié la manière de transmettre
Publié le 11 avril 2021

Les mammifères constituent une classe animale dans laquelle les nouveaux-nés restent attachés à leur mère durant une période importante. Une caractéristique reposant sur la nécessité de l’allaitement. Mais une réalité bien plus subtile s’y trouve impliquée : ce contact tactile mère-petit, permanent puis allant vers une intermittence croissante, est un facteur essentiel du confort psychique du nouveau-né et constitue la base de la relation de confiance entre individus devant former une communauté. Cette période est aussi le moment où les petits apprennent, avant de parachever leur sevrage, les normes comportementales des adultes. C’est par exemple le cas des lionceaux, qui accompagnent leur mère pour maîtriser l’art de chasser les proies. Incidemment, ce trait doit être aussi compris comme un moyen de régulation des naissances puisque l’allaitement inhibe la fertilité.

Le même schéma peut être constaté pour l’espèce humaine. Il apparaît comme le plus complet, le plus éclairant, dans les communautés archaïques, notamment leurs rares vestiges contemporains. L’enfant y est porté dans le dos ou contre la poitrine sur plusieurs années jusqu’à ce qu’il soit apte à soutenir des marches. Ce mode de gestion post-natal non seulement permet une autonomisation très progressive, en douceur, mais détermine un mode d’être-au-monde placide où la relation tactile reste naturelle et construit non seulement la base de l’esprit communautaire, mais installe la confiance qui, en évitant à l’enfant le stress que le mode moderne impose à travers le traumatisme de la séparation individualiste (qui génère le syndrome de l’abandon), favorise le développement optimal du système immunitaire. On peut mesurer cette quiétude à la rareté des pleurs et rages infantiles remarquée chez les enfants africains et lot fréquent des enfants des sociétés dites avancées. Et c’est aussi la raison pour laquelle ce sont les femmes qui effectuent l’essentiel de l’éducation : acquisition de la notion de propreté, des mœurs alimentaires, de la langue (après avoir été imprégné de sa musicalité dans le bain amniotique), mémorisation des généalogies proches, des comptines et légendes… Dans toutes les sociétés anciennes (traditionnelles), les femmes sont des acteurs essentiels pour la communauté en assurant la pérennité de sa substance identitaire, sa culture.

Cette acquisition des normes comportementales se fait par absorption, sans nécessité d’aucune forme de contrainte, car ces sociétés sont homogènes et sans échange profond avec leurs voisines. Elles n’offrent à l’enfant que les modulations d’un modèle unique de culture, sans divergence ou concurrence qui puisse laisser place à un choix alternatif. L’enfant ne peut donc, assouvissant son instinct mimétique qui lui commande d’imiter les adultes, que s’approprier, comme une éponge, la culture de sa communauté. C’est la raison pour laquelle le « laisser faire » des adultes ne porte pas à conséquence.

Cette forme d’éducation performante est rendue possible grâce à des savoir-faire (des techniques) et des connaissances frustes répartis de façon homogène dans la communauté. L’instruction venant en complément de cette éducation se résumait alors à l’enseignement des techniques du travail du bois, de la pierre et de l’os ainsi que des peaux (le tannage, la couture). Un état qui va être fondamentalement modifié par la « révolution néolithique », c’est-à-dire l’invention de l’agriculture et de la poterie (cuisson des argiles) et surtout, plus tard, de la métallurgie. Ces innovations vont en effet produire un certain fractionnement des compétences dans les communautés, c’est-à-dire une création de mondes devenant de plus en plus étrangers les uns vis-à-vis des autres, avec des pratiques et lexiques spécifiques. Cela est très net avec la métallurgie, les individus maîtrisant la fabrication d’armes et d’outils en cuivre, puis bronze, puis fer et acier, sont perçus comme les possesseurs d’un savoir ésotérique essentiel et font naître des castes craintes qui conservent par hérédité ce savoir-faire inquiétant.

Cette évolution aboutissait éventuellement dans la révolution industrielle qui a fini par anéantir la paysannerie et les métiers issus de ce néolithique, et multiplier les spécialisations à l’intérieur des peuples, les transformant au fil des décennies en sociétés multiculturelles de fait, avec pour résidu commun une langue nationale elle-même abâtardie. Faisant suite à l’accélération donnée par les deux guerres mondiales du XXème siècle à cette évolution, la généralisation de l’introduction des femmes dans le marché du travail (universalisation de la concurrence entre individus) a eut raison du tissu social (explosion des divorces) et de l’éducation (soumettant les enfants à une multiplicité des référents culturels qui les transforment en errants ontologiques). L’instruction à visée technicienne ayant été de plus en plus développée car indispensable à cette société industrieuse, l’Etat s’emparait de cette fonction en créant un « ministère de l’Instruction publique ». Lequel voyait son intitulé changé pour celui de « ministère de l’Éducation nationale », une prétention exorbitante car, évidemment, l’Etat est dénué de cette capacité éducationnelle. Le formatage des esprits par l’État via les fonctionnaires de ce ministère sur la base d’une idéologie officielle a largement pris la place de la transmission culturelle par ce qu’on nomme la « société civile » (la population par opposition aux dirigeants). L’héritage culturel, hormis celui qui est monnayable auprès des hordes touristiques, ne représente pas de valeur sérieuse pour une société qui fonctionne sur la recherche de la richesse matérielle. Le parcours pourrait être résumé philosophiquement : de l’autonomie au solipsisme (refus d’accorder à priori la qualité d’existant à tout ce qui n’est pas soi). Là où l’éducation s'évanouit, l’instruction devient problématique. Le salaire maternel sur la base du volontariat améliorerait cet état des choses, mais laissant à résoudre une aggravation de l'isolement social.

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