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Euthanasie : Barbara Lefebvre lynchée par les réseaux sociaux Abonnés

DROIT DE REPONSE. Notre collaboratrice Barbara Lefebvre est attaquée depuis quelques jours sur Twitter et Facebook. Le casus belli? Une phrase qu'elle a prononcée mardi sur LCI, mais qui a été sortie de son contexte puis instrumentalisée à dessein. Nous proposons ici le verbatim complet des propos qu'elle a tenus, au grand dam, sans doute, de l’invincible armada des indignés volontaires.

Euthanasie : Barbara Lefebvre lynchée par les réseaux sociaux
Publié le 10 avril 2021

Depuis trois jours, un minuscule séquence de l'émission 24h-Pujadas (LCI) tourne en boucle sur Internet. Une citation de Barbara Lefebvre soigneusement isolée par des internautes malveillants: "Quand on vous annonce une maladie incurable et que vous n'êtes pas encore en état végétatif, eh bien vous sautez d'un pont."

Reconnaissons-le d'emblée. L'euthanasie est un sujet clivant au sein de Front Populaire. Alors que certains, comme Michel Onfray, plaident pour que les médecins français se voient reconnaître le droit plein et entier d'administrer, comme en Belgique, une "mort douce et paisible" aux personnes atteintes d'une maladie incurable qui en font la demande, d'autres, comme Barbara Lefebvre, estiment que la loi actuelle (Loi Leonetti, votée en 2005) traite déjà de manière satisfaisante la question en autorisant et en encadrant la pratique des soins palliatifs, et en prohibant l'acharnement thérapeutique.

Or ce sujet était cette semaine au menu de l'Assemblée nationale. Dans le cadre d'une journée dite des "niches parlementaires", le député Olivier Falorni a, en sa qualité de chef de file du groupe Libertés et Territoires, proposé une loi sur la "fin de vie libre et choisie”. Inutile de préciser qu'il n'y avait aucune chance que ce texte soit voté, les débats devant, dans les cas des journées de niches parlementaires, obligatoirement prendre fin à minuit. S'il l'avait été d'ailleurs, les adversaires de l'euthanasie auraient à bon droit critiqué l'indécence consistant à trancher de façon si expéditive un problème éthique à ce point vital, si l'on ose dire.

Mais il serait tout autant absurde de refuser, au motif de sa lourde charge métaphysique, de discuter de la proposition de loi de M. Falorni. C'est ainsi qu’à l'avant-veille du vote, David Pujadas a organisé un débat sur l'euthanasie à l'antenne de LCI. Parmi les participants, Barbara Lefebvre a tenu un discours qui, quoi que l'on pense de ses positions, était à la hauteur de l'enjeu. Qu'on juge sur pièce. Voici précisément ce qu'elle a dit :

- Barbara Lefebvre : L'Homme - au sens "H" majuscule - qui s'exprime dans le débat tel que, à l'Assemblée nationale, on nous le présente, c'est l'Homme de la technique, c'est l'Homme du monde de la technique, c'est l'Homme moderne, et l'Homme moderne, il veut avoir emprise sur tout. Il veut même avoir emprise sur sa façon de concevoir la vie quand la vie n'est pas concevable. Donc on va ainsi manipuler le vivant de toute façon, faire en sorte que ce qui n'est pas possible de façon naturelle sera possible. Eh bien là, nous avons le fait qu'il faut aussi avoir le pouvoir sur sa mort. Pardon : pas la "mort", mais la "fin de vie" - on va trouver même ces espèces de formules qui permettent d'édulcorer une réalité. La mort, il n'y a rien de plus terrifiant pour tout être humain, et mourir par ailleurs dans la souffrance, c'est terrible. Mais regardez, déjà depuis deux siècles, comment on s'éloigne de la vue de la mort. On n'emmène plus les enfants au cimetière. Quand quelqu'un est en train de rendre son dernier souffle, on l'isole le plus possible de la vue des autres et on va même essayer de minimiser l'accompagnement que peut avoir la famille. Avant, les enfants - pas les petits enfants, mais les enfants - pouvaient être au chevet d'une grand-mère mourante. Maintenant, on éloigne la mort, on ne veut plus la voir, et on va mourir le plus souvent à l'hôpital, alors que la majorité des gens voudraient mourir chez eux. En fait, il y a tout ce discours de l'Homme moderne, qui veut avoir emprise sur tout. Eh bien non, le destin fait que parfois la mort vous frappe, la maladie vous frappe et je considère effectivement, exactement comme vous (désignant Géraldine Woessner, journaliste au Point, présente sur plateau - NDLR) qu'à partir du moment où vous entrez dans la loi avec cette obligation qui est faite au corps médical - il y a eu aussi une tribune de nombreux médecins pour dire "nous n'acceptons pas qu'on nous demande de tuer alors que c'est précisément le contraire du serment d'Hippocrate"...

- David Pujadas: Ce n'est pas une obligation, Barbara.

- Barbara Lefebvre: Non ce n'est pas une obligation, mais si demain, on vous annonce une terrible maladie neurodégénérative comme la maladie de Charcot, effectivement vous savez quelle est l'issue, que l'issue va être non seulement de la souffrance et que les soins palliatifs dont vous pourrez bénéficier ne sont toujours pas développés comme il le faudrait - et ça c'est une question de financement et de volonté politique - eh bien vous pouvez très bien vous suicider. Voilà. Mais on n'a pas à exiger que dans la loi il soit fait état de...

- David Pujadas: On peut se suicider ?

- Barbara Lefebvre: Excusez-moi, mais je vais être très très triviale, mais quand on vous annonce une maladie incurable et que vous n'êtes pas encore en état végétatif, eh bien vous sautez d'un pont. Je veux dire, il y a un moment donné...

- David Pujadas: Mais certains vous diront: "C'est horrible".

- Barbara Lefebvre: Je suis d'accord avec vous. Mais vous ne trouvez pas ça plus horrible d'inscrire dans la loi la demande qui est faite aux médecins  - dont le rôle est de sauver des vies - de permettre d'accompagner des gens dans la mort et de leur dire "non maintenant, vous allez donner la mort". Ce n'est plus accompagner quelqu'un avec les soins palliatifs qui le permettent justement, et on a tous eu autour de nous des gens qui sont décédés en étant accompagnés et la médecine palliative est une médecine absolument remarquable d'un point de vue moral, d'un point de vue éthique, l'éthique est très importante dans les soins palliatifs, et là on fait comme si les soins palliatifs n'existaient pas.

Où l'on constate que notre collaboratrice a certes tenu des propos choquants sur le suicide, mais en prenant des précautions oratoires ("Excusez-moi, mais je vais être très très triviale") et en admettant que ce qu'elle disait était "horrible". Seulement voilà, dès la diffusion de l'émission, les réseaux sociaux ont ignoré ce contexte et se sont jetés sur la seule phrase horrible pour la monter en épingle. Résultat, pendant 48 heures, l'extrait a figuré parmi les sujets les plus débattus sur Twitter. Provoquant évidemment un flot de propos haineux et de menaces à l'encontre de l'essayiste. Misère du Web...

Mais le coup de grâce est venu de la télévision. Jeudi soir, Yann Barthès diffusait à son tour la mini-séquence dans son émission Quotidien (TMC). Hélas, alors que l'on aurait pu s'attendre à ce qu'il se montre plus civilisé que les délateurs du Web, l'animateur a lui aussi jeté la seule phrase scandaleuse en pâture, sans apporter aucune précision sur les circonstances dans laquelle elle a été prononcée ni sur le raisonnement dans lequel elle s'inscrivait. L'un des journalistes les plus influents de France, surtout auprès de la jeunesse, a préféré jouer sur le seul reflexe pavlovien de l'indignation plutôt que de proposer à son public un travail critique construit. À quoi dès lors son programme sert-il donc, s'il est aussi superficiel que Twitter ?

Le plus "comique" dans cette histoire est que, durant la même émission, Yann Barthès a déploré la trop courte durée du débat qui se tenait alors sur l'euthanasie à l'Assemblée nationale. Quand on voit le temps (dix secondes, montre en main) qu'il a accordé aux arguments de Barbara Lefebvre, on se dit que l'expression "l'hôpital qui se moque de la charité" a rarement été aussi indiquée.

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