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Identité
Comment penser ce que nous sommes ? Abonnés

OPINION. De plus en plus, la notion d’identité imprègne la société française et ses fractures. Notre abonné nous livre une réflexion sur l’articulation entre les différentes conceptions de l’identité, qu’elle soit individuelle ou collective.

Comment penser ce que nous sommes ?
Publié le 13 avril 2021

L’adjectif « identique » serait le chef de file d’une ribambelle d’autres acolytes comme les termes « pareil », « même », « congruent », « compatible », « semblable », « équivalent »… Il sera lui-même identifié par l’autre terme de l’équation qu’il qualifie. Fléau de la balance entre deux équivalences, distinctes quoique sur un plan unique. Comment donc s’enquérir de l’identité en général quand elle tend à signifier tous les « mêmes » qui nous unissent ?

Unifier les congruences pour s’afficher autres, car « avoir une identité », c’est aussi se distinguer de celles qui n’en relèvent pas. En outre, la copule du verbe « être » crée un lien insécable entre moi et mon identité, ce qui peut compliquer cette appartenance en l’« enkystant ». Mon identité propre serait-elle redevable de mon identité nationale ? Dois-je plonger dans les racines historiques de ma nation pour me réaliser en tant qu’individu responsable ? Chaque individu est porteur d’un héritage plus ou moins conscient, notre « moi » se construit sur ce socle en s’y arrachant, en s’y séparant pour gagner en autonomie.

Vouloir lover son être dans l’origine inchangée et fixée à jamais peut mener, comme on le voit en ce moment, à l’identitarisme biologique, de race, qui rejette toute adaptation au monde tel qui va, niant ainsi la liberté humaine. S’agréger à une terre, au végétal, ou à une origine sacrée et intouchable produira un sectarisme dominant les esprits, n’acceptant aucune remise en question puisque indiscutable par essence. Seule une identité unitaire peut s’entendre, c’est-à-dire permettant d’autres entrées, mais à condition que l’altérité soit sa boussole, surtout si le différent et l’étranger ont leur place, venant participer au pot commun.

Identité en construction, ni normative, ni dogmatique, un parcours utilisant les données patrimoniales en tant que tremplin pour investir le futur des possibles. Le repli originaire afin de se singulariser ne saurait satisfaire ceux qui aspirent à « se changer » pour gagner en connaissance des autres et du monde. Peut-on ainsi avancer que les identités nationales peuvent partager leurs biens et leurs bienfaits et trouver un terrain fertile de coopération et de savoir universel. Conjuguer souveraineté et enrichissement mutuel ne doit pas être incompatible. Comment alors vouloir « persister dans son être », formule avancée aussi bien par Alain Finkielkraut qu’Élisabeth Lévy ou Michel Onfray ? On ne peut comprendre que l’identité puisse être identique à elle-même telle une tautologie ? On se doit d’accepter cette aporie vivante : l’identité doit permettre de s’y arracher tout en y gagnant son libre arbitre, non pas ex nihilo, mais en s’appuyant sur un substrat déjà entamé pour ouvrir une refondation du sujet.

Car l’origine se comprend comme absence, vide, trace en devenir, germe des actions humaines investies par cette quête renouvelée. D’autre part, la banalisation du terme a conduit certains à l’associer à un « simple impact » sur le plus grand nombre, donc à sa lisibilité directe et sans ambages. Avoir une identité serait plaire au plus grand nombre. Un animateur télé a pu dire : « mon émission avait une véritable identité ». Une identité trouée apparaîtra comme la marque d’un défaut d’intelligibilité, du refus de vouloir « être soi-même », injonction généralisée comme le proclame la doxa dans ses magazines en vogue. Cela induirait de dénier aux exilés leur ancrage enrichi dans la société après avoir dépassé le déchirement d’un impossible retour, lui aussi mythifié d’un improbable enracinement. C’est cette « sagesse de l’exil » (Shmuel Trigano, Le temps de l’exil, éd. Payot) qui nous fait nous opposer à la modernité vécue comme « un messianisme à la présence réalisée ».

En effet, si l’exil prône un retour à la tradition, cela peut s’entendre non pas comme un désir d’enracinement stérile, mais plutôt comme le redéploiement d’une étrangeté consubstantielle à tout homme, à l’âme diasporique. Si les temps modernes ont voulu stériliser toute velléité de sortie du présent totalisant et ainsi annihiler l’idée d’une origine séparée, vidée de sa nature indépassable, c’est afin de nous parler d’identité et non pas de souveraineté, comprise comme maîtrise éclairée de son destin sans l’hypostasier ou le totémiser, étant lui-même sujet à du différent, du retour et du vide. Sortir de ce dilemme et tenter de retrouver un semblant d’unité individuelle et nationale ne peut se comprendre qu’en acceptant l’interprétation constante, sans les moraliser, de nos assises historiques, linguistiques, culturelles, leur mise en réflexion ou tout au moins leur truchement par d’autres apports, traversiers et revivifiants.

Oui le questionnement peut fonder notre souveraineté, car elle ne peut qu’approuver l’altérité fondamentale de tout progrès humain, sa capacité à s’extirper de tout conditionnement, matrice d’une exclusivité violente et sans partage, identitaire, mais dans le sens le plus nihiliste. Accepter une identité, c’est déjà l’interpréter et non pas s’en tenir à la réciter, à en suivre aveuglément ses préceptes. On ne peut uniquement s’en tenir à un héritage en tant que tel, si on ne sait y puiser ses armes pour l’avenir. On le voit, la nodalité présente dans ce concept ne permet pas d’en arrêter une définition unique et englobante. Ses multiples inférences, suivant la distance mise entre les constituants identitaires qui convergent vers « l’un » ou le même et sa liberté de choisir ses sources de connaissance et d’expériences, font que ce ne seront qu’allers-retours entre soi et la communauté nationale, entre le conforme et l’étrange, entre l’adhésion et l’exil, sans pour cela s’exclure d’un socle forgé au fil des siècles, de son imaginaire de ses récite et de ses exigences.

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