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Le déshonneur et la guerre Abonnés

OPINION. L’abandon du Haut-Karabakh à la conquête turco-islamique est-il autre chose que le symbole lumineux du suicide de l’Occident ? Il paraît que l’histoire ne repasse pas les plats. Pourtant, une chevauchée éclair à travers les âges nous apprend que lorsque l’Arménie sombre, c’est l’Europe qui vacille.

Le déshonneur et la guerre

« Le Haut-Karabagh redevient un pays de l’islam et reprend sa place sereine à l’ombre du croissant ». Ainsi s’est exprimé R. T. Erdogan au terme de la guerre d’extermination qu’il a menée à l’automne 2020 – avec son vassal azéri et l’aide de ses terroristes djihadistes – contre l’Artsakh (Haut-Karabagh) et le peuple arménien. Cette campagne barbare recèle à l’instar du génocide de 1915 une prégnante dimension religieuse. Les crimes contre l’humanité – mutilations ou décapitations de soldats et de civils, tortures des prisonniers – et la destruction systématique des monuments chrétiens commis par les assaillants attestent leur fanatisme religieux. Briser définitivement les giaours arméniens qui depuis tant de siècles ne baissent toujours pas la tête devant les Turcs constitue un délicieux devoir pour Erdogan et Aliyev. Avec des relents génocidaires, ce dernier s’est ainsi vanté d’avoir « chassé les Arméniens comme des chiens » de l’Artsakh, sachant que pour un musulman être traité de chien représente un outrage indicible. Contrairement à un mensonge complaisamment entretenu, la Turquie et l’Azerbaïdjan – qui se définissent comme « une nation, deux États » – n’ont jamais connus la laïcité. Ils ont logiquement reçu durant leur dernière offensive le soutien de certains États musulmans, à commencer par le Pakistan – le « pays des Purs » – qui depuis 1991 n’a jamais reconnu l’indépendance de l’Arménie. Quoi d’étonnant venant d’un pays dans lequel un chrétien – être impur – peut être condamné à mort parce qu’il a bu de l’eau dans un puits utilisé par des musulmans !

Certes, bien que prépondérante, la grille religieuse n’est pas, en l’occurrence, exclusive. Ainsi, l’Iran – rival traditionnel de la Turquie qui à l’instar de l’Azerbaïdjan est majoritairement chiite – a observé une position prudente et entretient pour le reste des relations de bon voisinage avec l’Arménie. De même, la République arabe syrienne – elle-même sauvagement envahie, comme l’Irak, par les troupes turques et leurs nervis djihadistes – qui bien plus a reconnu le génocide de 1915. Inversement, des pays sensément chrétiens tels que l’Ukraine ou la Géorgie – tous deux inféodés par l’Occident – ont soutenu les Turco-azéris, sans parler de la Hongrie qui se veut sans doute solidaire de ses « frères » turcs.

L’anéantissement de l’Artsakh ne constitue que les prodromes du plan d’Erdogan qui brûle d’annihiler l’Arménie actuelle dont la superficie représente à peine 10% des terres arméniennes historiques, les 90% restants étant déjà occupés par la Turquie. Le point 9 du cessez-le-feu signé le 9 novembre 2020 par Pachinyan, Aliyev et Poutine prévoit que l’Arménie autorise ses ennemis séculaires à traverser, certes sous le contrôle des forces russes, sa région méridionale du Syunik (Zanguezour) enclavée entre la République autonome du Nakhitchevan – autre terre arménienne spoliée par les Azéris depuis 1921 – et les régions occidentales de l’Azerbaïdjan. Afin de concrétiser ses rêves impérialistes, Erdogan souhaite s’emparer du Syunik pour enfin établir une continuité territoriale du monde turcique depuis les Balkans jusqu’aux confins de la Chine où s’agitent les Ouïgours.

En attendant, depuis l’instauration du cessez-le-feu, chaque jour les Turco-azéris grignotent des morceaux du territoire de l’Artsakh mais aussi de l’Arménie. Pitre jusqu’au bout, Aliyev prétend qu’outre l’Artsakh – qui a toujours été arménien – le Syunik, mais aussi Érévan et la région de Sevan seraient des terres historiquement azéries ! Le tyran de Bakou a dû oublier que ses ancêtres tatars sont des tard-venus et que le nom « Azerbaïdjan » est employé pour la première fois en 1918 pour désigner le territoire de son pays.

Que les dirigeants turco-azéris et la grande majorité de leurs populations souhaitent exterminer les Arméniens jusqu’au dernier constitue une constante voire une seconde nature pour eux. Tous ceux qui ont été surpris par cette dernière guerre sont au mieux des naïfs. Le devoir sacré des autorités arméniennes était de se préparer efficacement pour contrer cette inéluctable agression. Or, elles se sont révélées défaillantes. Dès 1994, les Arméniens n’ont pas exploité politiquement leur victoire militaire. Ensuite entre 1998 et 2018, les dirigeants successifs n’ont pas pris les décisions militaires et diplomatiques nécessaires. Pire, ils se sont enrichis en pillant leur pays avec le concours d’une oligarchie corrompue et incompétente. Poussés au désespoir, des centaines de milliers d’Arméniens ont émigré vers d’autres cieux. Cette saignée démographique est aussi mortelle que les armes ennemies car à terme, que pèsera une Arménie comptant moins de trois millions d’habitants face à plus de cent millions de Turco-azéris ?

Puis en avril 2018 est arrivé le « messie » Nikol Pachinyan, énième parangon des « révolutions de couleur » qui sont grassement financées par de sinistres officines dont le but est de détruire une liste d’États-nations soigneusement choisis. Ces organisations subversives sont très actives dans la zone d’influence de la Russie. En Arménie comme ailleurs, elles promeuvent une idéologie droit-de-l’hommiste débridée visant à démolir les principes chrétiens qui modèlent les sociétés en place. On comprend que la population arménienne exaspérée par des décennies de corruption et de confiscation se soit montrée enthousiaste à l’arrivée de « Nikol » qui promettait des lendemains qui chantent. Le pire était à venir, car deux ans plus tard, le « sauveur » a laissé la place au vaincu de l’Artsakh. Nonobstant les graves fautes commises par ses prédécesseurs, Pachinyan reste le grand responsable du désastre militaire subi par les Arméniens.

« Nikol » a clairement découplé le destin de l’Arménie de celui de l’Artsakh qu’il a abandonné à son sort. Ainsi, Érévan ne semble pas avoir fourni aux combattants artsakhiotes tous les moyens disponibles tant en hommes, en armements qu’en renseignements. Et on a peine à croire que ces restrictions désastreuses aient été ordonnées par le Kremlin. Certes, le déséquilibre entre les forces ennemies – qui comprenaient la deuxième puissance armée de l’OTAN – et les Arméniens était patent, mais il n’explique pas entièrement la cuisante défaite prestement entérinée par Pachinyan. Si la supériorité aérienne écrasante – notamment avec les drones – des Turco-azéris leur a donné un avantage décisif en plaine, le recul des Arméniens dans certaines zones très accidentées reste plus difficile à expliquer. Inter alios, la chute de l’imprenable nid d’aigle que constitue Chouchi – par ailleurs âme de l’Artsakh et verrou militaire stratégique – demeure à ce jour peu explicable. Sans parler de la non utilisation de certains avions de chasse (Su30-SM), l’imbroglio concernant les missiles russes Iskander – exclusivement vendus à l’Arménie – laisse songeur, sachant que « Nikol », après avoir déclaré que ces armes « n’ont pas explosé ou n’ont explosé qu’à 10% », est revenu sur ses propos pour dire qu’il n’avait pas été « correctement informé de la situation » ! Le Premier ministre a-t-il renoncé à employer ces missiles ravageurs qui dès les premiers jours de la guerre auraient pu quelque peu calmer les ardeurs des adversaires ?

À ce stade, la trahison de Pachinyan et de plusieurs dirigeants civils et militaires demeure une hypothèse sérieusement envisageable. Seul le courage inouï et le sens du sacrifice des soldats et des volontaires arméniens ont empêché la perte totale de l’Artsakh. Au bas mot 4 à 5000 d’entre eux sont tombés en martyrs et plus de 10000 de leurs frères d’armes ont été blessés, sachant que certains d’entre eux resteront à vie lourdement handicapés. Ici toute une classe d’âge a été décimée car la majorité de ces victimes avait moins de 25 ans. À l’échelle de l’Arménie, il s’agit d’un nouveau désastre démographique.

Nonobstant cette catastrophe, Pachinyan a refusé pendant des mois de démissionner. En raison des pressions exercées par l’opposition politique – hélas principalement manipulée par les prévaricateurs du passé – et de la défiance retenue des chefs militaires, il a fini par annoncer qu’il le ferait en avril tout en continuant d’exercer ses fonctions par intérim jusqu’aux élections législatives anticipées qui se tiendraient le 20 juin prochain ! Se retranchant derrière sa « légitimité démocratique », « Nikol » use de tous les moyens pour garder le pouvoir. S’arc-boutant à un juridisme retors, l’ancien journaliste n’accepte pas de tirer les conséquences de son terrible échec. Si l’intérêt supérieur de l’Arménie l’intéressait, Pachinyan aurait spontanément quitté le pouvoir au lendemain de la défaite. Est-ce un hasard si Erdogan et Aliyev ont volé à son secours en condamnant les généraux arméniens qui réclamaient sa résignation ! Homme de la déroute arménienne en Artsakh, « Nikol » représente l’interlocuteur rêvé pour les Turco-azéris.

Le Caucase du Sud constitue la chasse gardée de la Russie, sachant que l’Arménie reste son allié historique. Poutine ne pouvait regarder qu’avec méfiance l’arrivée du pro-occidental Pachinyan. Aussitôt, celui-ci adopta une attitude irresponsable et dangereuse en multipliant les provocations envers Moscou. Pure folie, « Nikol » aurait même accepté que son pays participe en 2021 aux exercices militaires de l’OTAN dirigés contre la Russie avant de se raviser. Les faits sont têtus : sans la protection militaire russe, l’Arménie serait prestement rayée de la carte par les Turco-azéris. Mais les États n’ont pas d’amis, seulement des intérêts et les Arméniens ont oublié que sur le grand échiquier de la géopolitique, ils ne représentaient qu’un minuscule pion face à de puissants fous, cavaliers et rois. Le parapluie russe dont bénéficie l’Arménie lui coûte cher et le protecteur ne rate jamais une occasion de le rappeler cruellement à son protégé. Moscou était intervenu avec célérité pour stopper la Guerre des Quatre Jours déclenchée par l’Azerbaïdjan en avril 2016. Cette fois, Poutine a laissé l’offensive turco-azérie perdurer durant 44 jours avant d’imposer sa pax russica. Était-ce sa volonté que les Arméniens soient écrasés à ce point ou lui-même a-t-il été surpris par la « drôle de guerre » menée par Pachinyan ? En tout cas, comme ce dernier, mais pour des raisons différentes, Poutine a dissocié l’Artsakh de l’Arménie en s’abstenant d’intervenir dans le conflit non sans préciser que si le territoire arménien venait à être agressé, le Kremlin assumerait ses responsabilités dans le cadre de l’alliance militaire (Organisation du traité de sécurité collective) qui lie la Russie à l’Arménie.

La disparition de l’Arménie tout entière serait interprétée comme un affaiblissement de la Russie et entacherait gravement son prestige. En revanche, une Arménie mutilée par la perte d’une large part de l’Artsakh ne gêne guère Moscou qui dispose ainsi d’un allié plus docile que jamais. Au passage, Poutine en profite pour rappeler à Pachinyan que ses ouvertures occidentales représentent une impasse. Ajoutons que la Russie pouvait craindre qu’une intervention militaire en faveur de l’Artsakh ne pousse encore plus l’Azerbaïdjan – auquel elle vend par ailleurs des armes – dans le giron de la Turquie. Ainsi, comme en Syrie, le Kremlin n’a pas souhaité entrer en confrontation directe avec les forces turques.

Poutine a cyniquement attendu le moment opportun pour intervenir en force. Lorsque les Azéris ont pris Chouchi – s’ouvrant ainsi la possibilité de conquérir le reste de l’Artsakh – et après la perte d’un hélicoptère russe dans des conditions obscures, Moscou a imposé un accord aux belligérants après l’échec des trois cessez-le-feu précédents. Aussitôt près de 2000 soldats lourdement équipés se sont déployés en Artsakh et en Azerbaïdjan comme des sortes de casques bleus chargés d’assurer le maintien de la paix. Mais le statut de l’Artsakh désormais largement occupé par les Azéris demeure indéterminé. Présenter la Russie comme le grand vainqueur de cette guerre est très excessif car elle a laissé la Turquie prendre pied et même la doubler dans son arrière-cour du Caucase non sans phagocyter l’armée azérie. Moscou poursuit avec Ankara sa relation de rivalité permanente mais ponctuée d’accords provisoires et précaires. La Russie a pour objectif d’éloigner la Turquie de l’OTAN, afin de fissurer l’alliance, tandis qu’Erdogan joue un habile double jeu, mais reste plus proche de cette organisation. Et de même que le Kremlin a torpillé l’expansion turque en Syrie, la Turquie cherche à saboter l’expansion russe en Libye et tente désormais de bousculer Moscou dans le Caucase.

Si l’Arménie est plus que jamais dépendante du bouclier russe – et il serait criminel d’ignorer cette situation – elle peut cependant œuvrer à nouer des alliances avec la Chine et plus encore l’Inde qui sont également en opposition structurelle avec les Turco-azéris. Mais aujourd’hui, la priorité absolue pour Érévan est de bâtir une armée surpuissante et moderne en privilégiant la qualité sur la quantité. L’Arménie doit devenir le pays le plus militarisé du monde – en prenant pour modèle sur ce point Israël. Il est urgent pour elle d’acquérir ou fabriquer les armes les plus sophistiquées et destructrices afin de conjurer la menace mortelle turco-azérie. L’ennemi saura ainsi qu’à l’avenir s’attaquer à l’Arménie lui coûterait le prix fort. Dans le même temps, les dirigeants arméniens doivent une fois pour toutes comprendre que leur pays n’a jamais eu et n’aura jamais rien à attendre de l’Occident comme les récents événements l’ont encore montré.

Comme lors du génocide de 1915, les États occidentaux ont au mieux laissé faire l’agression turco-azérie – la pandémie du coronavirus a bon dos – non sans renvoyer dos à dos agresseurs et agressés, ce qui revenait à soutenir les premiers. Côté arménien, seuls les imbéciles ont été étonnés par cette attitude qu’ils déplorent naïvement comme une trahison. Au sortir de la Première Guerre mondiale, les dirigeants arméniens victimes de leur crédulité s’étaient déjà laissés berner par les promesses des Alliés en croyant jusqu’au bout que les traités de paix restaureraient l’Arménie historique et assureraient sa sécurité. Hier comme aujourd’hui, les intérêts structurels de l’Occident et de l’Arménie sont antinomiques du fait notamment que le destin de celle-ci est indissociablement lié à la Russie. Or, pour moult motifs, les États-Unis et leurs affidés européens éprouvent une véritable haine pour Moscou qui constitue l’ennemi obsessionnel devant être abattu à tout prix. Dès lors, Washington et l’OTAN ménageront toujours la Turquie qu’ils s’entêtent à considérer comme la pierre angulaire de leur politique antirusse.

Ainsi, l’administration Trump n’a aucunement dissuadé Erdogan d’attaquer l’Artsakh pour affaiblir par contrecoup la Russie déjà mise sous pression en Ukraine, en Bélarus et avec l’affaire Navalny. Mieux, avec le renforcement de l’Azerbaïdjan, le but pour les Américains pro-israéliens est aussi de fragmenter à terme l’Iran au moyen des minorités azéries, en synergie avec la politique écœurante d’Israël qui a copieusement armé Bakou en drones destructeurs. En vendant des armes à l’Azerbaïdjan tout en achetant son pétrole, l’État hébreu s’imagine dessiner une alliance de revers contre Téhéran.

Dans le sillon tracé par leur « maître » américain, les principaux pays européens ont rivalisé de duplicité ou de lâcheté. L’Allemagne – déjà complice du génocide de 1915 accompli par son allié ottoman – est restée le partenaire craintif de la Turquie. Le Royaume-Uni – qui déjà en 1918 avait empêché les Arméniens de conserver l’Artsakh – a tenté de renouer avec le « Grand Jeu » en se servant du « bélier turc » pour déstabiliser le Caucase du Sud aux dépens de la Russie. La France quant à elle s’est contentée de belles paroles. Les liens d’amitié anciens et sincères qui unissent les peuples français et arméniens n’ont pas pesé lourd face à la realpolitik cynique et perdante du Quai d’Orsay servie par le zélé Le Drian. Prétextant son statut de co-président du Groupe de Minsk, notre pays a souhaité officiellement garder une position neutre dans le conflit de l’Artsakh. Cette dérobade qui le déshonore n’est pas une première. Elle s’inscrit dans la longue tradition pro-turque de la diplomatie française qui remonte au pacte conclu par François Ier avec le sultan ottoman en 1536. Grevée par cette mésalliance, la France s’est compromise dans divers épisodes peu glorieux, parmi lesquels les Arméniens peuvent exciper l’abandon de la Cilicie à Mustafa Kemal en 1921.

Las, les partisans de cette realpolitik argueront qu’au sein même de la diaspora arménienne, on trouve une minorité de décérébrés pervertie par l’idéologie de l’islamo-gauchisme qui procèdent à d’immondes amalgames en mettant sur le même plan le génocide des Arméniens et les discriminations que connaîtraient aujourd’hui les musulmans vivant en France. Suprême abjection, la maire écologiste de Strasbourg qui est d’origine arménienne a fait voter « le principe d’une subvention » de plusieurs millions d’euros pour la construction d’une gigantesque mosquée du Milli Gorus (« Vision Nationale ») – groupement islamo-nationaliste téléguidée par Ankara – qui a refusé de signer la Charte pour l’« islam de France ». Ajoutons, qu’un certain nombre de journalistes et d’hommes politiques français qui sont vendus aux pétrodollars et au caviar azéris se démènent pour justifier ou occulter les crimes commis contre les Arméniens par Aliyev et son maître Erdogan.

Mais cette fois, la lâcheté et le cynisme ne paieront pas et pour les pays européens le prix du déshonneur sera la guerre. En abandonnant l’Arménie qui représente un poste avancé de l’Occident face au monde turco-musulman, ils agissent de façon suicidaire dans la guerre de civilisation qui leur est livrée. Michel Onfray a parfaitement résumé la situation : « l’Occident [n’a] pas de politique de civilisation ». Les desseins meurtriers d’Erdogan dépassent allègrement l’éradication totale des Arméniens. Il s’agit non seulement de restaurer l’Empire ottoman – en Orient comme en Occident – mais aussi de réussir là où les sultans ont échoué. Les deux cuisantes défaites subies par les Turcs devant les murs de Vienne (1529 et 1683), sans parler du désastre naval de Lépante (1571), réclament vengeance. D’ailleurs, le néo-sultan projette cent ans après son abolition de rétablir le califat en 2024 ! Si la liste des interventions militaires qu’il a lancées sur trois continents est ahurissante et s’explique largement par la couardise de ses adversaires, sa stratégie concernant l’Occident ne repose pas dans l’immédiat sur les armes. Elle consiste principalement à coloniser celui-ci de l’intérieur par la démographie, comme il l’a scandé dans un récent discours : « J’en appelle à mes frères et sœurs en Europe. Ne faites pas trois, mais cinq enfants, car vous êtes l’avenir de l’Europe ». Parallèlement, il rackette les pays européens en menaçant de les submerger « de millions de migrants », et en dépit des milliards d’euros ceux-ci, tétanisés, lui versent, Erdogan laisse les migrants s’embarquer vers les îles grecques.

En attendant ce basculement démographique, le néo-sultan encourage les populations d’origine turque et plus généralement tous les musulmans qui vivent en Europe à turquiser et à islamiser leur pays respectif. Parlant en expert, il tonne que « l’assimilation est un crime contre l’humanité » et met tout en œuvre pour accélérer la turquisation de l’Europe. Partout, des partis politiques turcs manipulés par Ankara se présentent aux différentes élections afin de promouvoir sournoisement l’agenda ottoman du Grand-Turc qui utilise aussi des groupes criminels et mafieux afin de terroriser ceux qui contrecarrent sa conquête. De plus, un grand nombre de mosquées sont directement contrôlées depuis la Turquie par le Diyanet, véritable État dans l’État qui régente les affaires religieuses.

Les aspirations hégémoniques d’Erdogan sont soutenues par la majorité de la diaspora turque, ainsi qu’une minorité des autres populations musulmanes qui vivent en Europe. L’idéologie de son projet conquérant se fonde sur une synthèse, en apparence contradictoire, entre un islam intégraliste inspiré des Frères musulmans et un ultranationalisme suprémaciste. Ainsi, au sein de l’Oumma, les Turcs bénéficient d’une forme de prééminence sur tous les autres musulmans, tandis que les non-musulmans représentent des mécréants qui ont uniquement le choix entre la conversion à l’islam, le statut dégradant de dhimmi ou la mort (Coran 9, 29). Cette offensive est en bonne voie de réalisation, car les dirigeants occidentaux ne s’y opposent que très mollement. Paralysés et complaisants, ils acceptent sans ciller les vexations toujours plus graves que leur inflige le Grand-Turc qui ne prend même pas la peine d’avancer masqué en pratiquant la taqiya.

L’OTAN laissera toujours la Turquie commettre les pires crimes – comme elle l’a fait en Artsakh – et acceptera toutes les humiliations pour ne pas se priver d’un partenaire qui en réalité est un ennemi mortel. Quant à l’Union européenne, elle constitue un cheval de Troie de la conquête néo-ottomane. En dépit de l’occupation sanglante depuis 1974 de près de la moitié du territoire de Chypre qui est membre de l’Union, cette dernière a octroyé le statut de candidat à la Turquie en vue de son adhésion – avec les milliards d’euros qui y sont attachés – puis a ouvert officiellement les négociations en 2005. La passivité des Européens est parfaitement interprétée par la Turquie comme un signe de faiblesse qui l’encourage à pousser toujours plus loin ses provocations, telles les récentes explorations maritimes effectuées dans la zone économique exclusive grecque. Erdogan ne fait ici qu’appliquer la doctrine de la « Patrie bleue » qui traduit la politique expansionniste d’Ankara en mers Noire, Égée et Méditerranée. Concomitamment, le néo-sultan a transformé en mosquée l’ancienne basilique Sainte-Sophie de Constantinople, joyau du christianisme byzantin. Si le droit international représentait autre chose qu’une vaste farce, l’Union européenne aurait dû depuis longtemps rompre les négociations d’adhésion avec la Turquie.

Depuis peu, Erdogan a lancé ses attaques les plus virulentes contre la France qui serait « islamophobe ». Ce concept fallacieux et terrorisant vise à ériger en blasphème toute critique de l’islam. Les attentats qui ont frappé notre pays ces derniers mois – tels la décapitation d’un enseignant à Conflans-Sainte-Honorine ou le meurtre de fidèles chrétiens dans une basilique à Nice – ont été encouragés par les propos incendiaires proférés par le néo-sultan contre la France qui maltraiterait les musulmans. Rappelons qu’en France, ces derniers jouissent strictement des mêmes droits que l’ensemble de leurs concitoyens. En revanche, en Turquie et dans certains autres pays musulmans, les chrétiens et les autres infidèles sont traités comme des sous-citoyens et parfois persécutés voire exécutés. Quant aux insultes inconcevables proférées par Erdogan à l’encontre d’Emmanuel Macron dont il remettait en cause la « santé mentale » et dont les Français auraient intérêt à « se débarrasser », elles n’ont malheureusement entraîné aucune riposte sérieuse de la part de l’Élysée. Mais confronté à une situation économique dégradée, le Grand-Turc a récemment mis de l’eau dans son raki en jouant hypocritement la carte de l’apaisement avec l’Union européenne. Toutefois, afin de rassurer ses partisans, il s’est empressé de retirer la Turquie de la Convention d’Istanbul (!) qui vise à réprimer les violences faites aux femmes, avant d’humilier ostensiblement la présidente de la commission européenne qui effectuait une visite officielle à Ankara. Au passage, la justice turque a inculpé quatre journalistes de Charlie Hebdo pour « insulte » au néo-sultan. Au lieu de dénoncer ces palinodies et de mettre la pression sur leur ennemi, ses lâches interlocuteurs européens se sont une fois de plus couchés devant ses venimeuses ouvertures.

Il y a plus. Les attaques anti-arméniennes lancées à l’automne 2020 par l’organisation criminelle des Loups gris, notamment en France illustrent le lien direct qui existe entre la volonté d’Erdogan de détruire l’Arménie et celle de coloniser l’Europe occidentale. Des hordes d’ultranationalistes turcs ont déferlé dans les rues de Décines, de Dijon ou de Vienne en hurlant leur désir de tuer des Arméniens tout en scandant « Allahu Akbar ». Ils ont aussi blessé des manifestants pacifiques rassemblés en faveur de l’Artsakh à une barrière de péage en Isère. Plusieurs monuments commémorant le génocide de 1915 ont aussi été profanés. Les Loups gris ont fini par être dissous – au grand dam d’Ankara – mais de nombreuses autres associations turques subversives continuent de répandre leur poison haineux. La guerre que le néo-sultan mène contre l’Arménie fait écho à celle qui a déjà commencé en France et en Europe. Le jour où les « islamistes » turcs et tous les autres musulmans intégralistes estimeront avoir dépassé le seuil critique pour constituer des minorités suffisamment puissantes, ils passeront à l’offensive. Cette fois, il ne s’agira plus d’attentats isolés mais de massacres à grande échelle.

Les dirigeants européens devraient réviser leur histoire. Vers le milieu du XIesiècle, l’Empire byzantin a aboli la royauté arménienne, s’estimant assez fort pour lutter seul contre les puissances musulmanes. Les Byzantins méconnurent lourdement le rôle millénaire de l’Arménie, barrière de civilisation contre la barbarie des steppes. Peu après, ils furent écrasés à la bataille de Manazkert en 1071 par les Turcs seldjoukides qui s’ouvrirent la route de l’Anatolie. L’Empire romain d’Orient entama son long chemin de croix qui s’acheva avec la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453. Si l’« histoire ne repasse pas les plats », elle ressert fréquemment des mets au goût amer. L’Europe occidentale doit immédiatement quitter son costume dhimmi soumis pour mener un combat implacable face à la conquête turque, faute de quoi Erdogan pourrait un jour prochain clamer à son sujet qu’elle est devenue une terre de l’islam et a pris « sa place sereine à l’ombre du croissant ».

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