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Comment la Turquie rebâtit son empire sur les décombres européens Abonnés

OPINION. Les récentes affaires de la mosquée de Strasbourg et de l’école coranique à Albertville ont remis le projecteur sur l’influence turque en Europe. Une actualité au cœur d’une ambition néo-ottomane du président turc, qui est à l’œuvre depuis longtemps.

Comment la Turquie rebâtit son empire sur les décombres européens

En 2004, la Turquie inaugurait une stratégie de politique extérieure fondée sur le principe « zéro problème avec les voisins ». Depuis, Ankara a fait volte-face et s’est engagé dans une politique néo-ottomane dont le but est de redonner à la Turquie la gloire de son passé impérial. Elle occupe aujourd’hui le nord de la Syrie et a aidé l’Azerbaïdjan à nettoyer l’Artsakh de sa population arménienne. Ankara a envoyé des troupes en Libye où elle soutient le Gouvernement d'union nationale (GNA) de Fayez el-Sarraj. La marine turque a également menacé des navires des marines grecque et française en Méditerranée, sans qu’Athènes, Paris ou Bruxelles bronchent. La Turquie avance ses pions et comme personne ne réagit, à part les Russes en Syrie et en Artsakh, elle poursuit ses conquêtes. Il y aurait 600 conseillers et instructeurs de l’armée turque en Azerbaïdjan actuellement. L’agence gouvernementale turque Anadolu annonçait dans une dépêche que les soldats turcs sont de nouveau en Azerbaïdjan pour la première fois depuis 102 ans. Ces dernières années, les bases militaires turques ont poussé comme des champignons en Syrie, en Irak, au Qatar, au Soudan et en Somalie. Choyée par les atlantistes qui voyaient longtemps en elle un rempart contre l’islamisme, la Turquie est également ménagée par la Russie qui a compris qu’elle est le maillon faible de l’OTAN. Ankara le sait et joue sur les deux tableaux, elle qui veut redevenir une puissance mondiale. Peut-on le lui reprocher ?

Tout en forçant son hard power sur les anciennes terres de l’Empire ottoman, Ankara déploie une habile politique de soft power dont le but est de séduire et de bâtir à l’étranger sans avoir à tirer une balle. Le 31 mars dernier s’est tenu le sommet du Conseil de coopération des États turcophones (le Conseil turc). Ce Conseil turc est une organisation internationale créée en 2009 qui regroupe les États turcophones que sont la Turquie, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Kirghizistan et l’Ouzbékistan. Le Turkménistan et la partie nord de l’île de Chypre occupé sont membres, mais ne font pas partie du conseil de cette institution. L’objectif du Conseil est de promouvoir la coopération et la solidarité entre les États parlant le turc ou les langues turciques. Le Conseil est organisé comme une institution politique et a récemment organisé un sommet sur le Covid-19, signé un mémorandum d’accord avec la Chambre de commerce de l’Organisation de la coopération économique (OCE : organisation intergouvernementale composée de nations asiatiques et eurasiennes) et signé un protocole d’accord avec l’OMS/Europe. Les langues turciques sont parlées par 180 millions de personnes. Même si elles ne peuvent pas toutes communiquer entre elles, elles ont des racines linguistiques et historiques communes et Erdogan y voit un socle pour sa reconquête impériale. Le 31 mars dernier, Erdogan disait qu’il est temps de transformer le Conseil en organisation internationale.

Ankara étend sa sphère d’influence auprès d’États non turciques également. Il s’y emploie notamment à travers les Balkans où la Turquie dispose de réels relais grâce aux fortes communautés musulmanes de Bosnie-Herzégovine, d’Albanie, de Macédoine du Nord ou du sud de la Serbie, toutes progénitures de l’Empire ottoman. Autant, Erdogan va jouer la carte turcique avec l’Asie centrale, autant il va jouer la carte islamique en Europe. Par l’intermédiaire de la TIKA (l'agence turque de coordination et de développement), Ankara rénove des dizaines de mosquées et de monuments religieux dans la région. Ankara tisse des liens forts avec les autres peuples balkaniques afin de s’imposer comme un acteur économique de premier plan dans cette zone pivot. La Turquie a également tissé un réseau de quatorze centres de la fondation Yunus Emre pour diffuser la culture turque. Plusieurs universités turques ou en collaboration avec des Turcs ont été érigées comme l’Université Internationale de Sarajevo ou la New York University (sic) de Tirana et l’International Balkan University à Skopje. La fondation Maarif monte des activités éducatives dans toute la région au nom de la République de Turquie. La télévision d’État turque TRT diffuse dans les langues locales des Balkans et l’agence de presse Anadolu y dispose de sept centres et rédige des communiqués qui sont régulièrement repris par les médias locaux. La politique de développement actuelle de la Turquie dans les Balkans s’inscrit dans la lignée « néo-ottomane » développée par Ahmet Davutoğlu, professeur, politologue et ancien ministre des Affaires étrangères turc, qui parle sans sourciller des siècles d’occupation ottomane dans les Balkans de « siècles de succès ». Tout en reconstruisant une « diplomatie des mosquées ».

L’influence d’Erdogan dépasse le cadre balkanique et s’étend ailleurs en Europe et notamment en Ukraine. Les présidents Zelensky et Erdogan se sont récemment engagés à conclure des accords de libre-échange et à porter le volume des échanges bilatéraux à 10 milliards de dollars grâce à des investissements et à des partenariats socio-économiques croissants. Kiev s’équipe en drones Bayraktar TB2, les mêmes qui ont été utilisés récemment pour chasser les Arméniens de l’Artsakh, qui pourraient être employés dans une nouvelle offensive de Kiev contre les russophones du Donbass. L’Union européenne, elle-même, est incapable de juguler l’avancée turque. La Hongrie, qui entretient de bonnes relations historiques avec Ankara, dispose d’un siège d’observateur au Conseil turc et a déjà défendu la Turquie a de nombreuses reprises au sein des instances bruxelloises. Lors du 6e sommet du Conseil turc, Victor Orban, dans la lignée du mouvement touraniste, avait rappelé que les « Hongrois se considéraient les descendants d’Attila d’origine turcique et hun ». L’Union européenne a débloqué 6 milliards d’euros pour que la Turquie gère les flux d’immigration massifs vers l’UE. Non seulement la Turquie le fait mal, mais en plus l’UE ferme les yeux sur l’immigration d’origine turque. La diaspora turque représente 5 millions de personnes à l’intérieur de l’Union européenne. Au sein de cette diaspora Erdogan a constitué un réseau important de supporters qui s’apparente à une réelle cinquième colonne. Cette diaspora, ainsi que de nombreux musulmans non turcs vivant en Europe, voit en Erdogan le nouveau calife. L’islam turc progresse en Europe et notamment en France, où les organisations turques Millî Görüş et le Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF) ont été les grands vainqueurs des élections de janvier 2020 du Conseil français du culte musulman (CFCM).

La France et les élites européennes atlantistes n’ont cessé d’avoir les yeux de Chimène pour Erdogan et pourtant nous savons tous qu’il n’est pas le Cid, bien au contraire. Erdogan n’est pas un rempart contre l’islamisme, il en est un vecteur. L’inefficacité de la diplomatie de l’Union européenne et la soumission de Paris à Washington laissent un boulevard à Erdogan pour son offensive européenne. La politique néo-ottomane d’Ankara et son organisme d’intégration panturc, le Conseil turc, sont des menaces pour la stabilité de notre continent. Le projet d’Ankara est un projet civilisationnel et religieux qui vise à transformer profondément la société française de l’intérieur. Pour autant, Erdogan n’est pas le seul responsable de cette situation. Il défend ses intérêts et ne fait que profiter de nos faiblesses. Les véritables responsables du panturquisme en Europe sont les élites politiques européennes qui, par lâcheté, connivence ou compromis, laissent une puissance étrangère contrôler des pans entiers de notre société, au détriment de nos intérêts nationaux et internationaux. À Strasbourg, ce ne sont pas les réseaux musulmans, mais bien les élus locaux français qui ont accordé une subvention de 2,5 millions d’euros pour la construction d’une mosquée immense qui sera gérée par les Turcs. Samim Akgönül, directeur du département d’études turques de l’université de Strasbourg, constate : « Comme ailleurs en Europe, Ankara encourage fortement les musulmans d’origine turque à s’engager dans les structures de l’islam de France : à la fois pour les protéger de l’assimilation, et pour devenir la partie visible de l’islam en France. » Il ne faut pas se leurrer, il s’agit bien d’une conquête religieuse et politique qui participe à déstructurer la société française et la transformer de l’intérieur. Quand Erdogan appelle à boycotter les produits français et accuse la France d’islamophobie, tout en y construisant des mosquées, Paris baisse la tête et lèche les babouches. Le vrai problème n’est pas turc, il est français.

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