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Dette, rente et prédation néolibérale Abonnés

CRITIQUE. Peu connu en France, Michael Hudson est un historien de la monnaie de réputation mondiale. Les éditions Le Bord de l’eau publient une anthologie de la pensée de ce redoutable critique du néolibéralisme : Dette, rente et prédation néolibérale. Une leçon d'économie mais surtout d'histoire. 

Dette, rente et prédation néolibérale

Nous vivons aujourd’hui sous l’empire de la dette. Il est du reste aujourd’hui clair que l’endettement de la France augmentera dans des proportions importantes du fait de la crise économique engendrée par le COVID-19. À ce sujet, les débats font rage. Faut-il rembourser la dette ? L’annuler ? La monétiser ? la faire « rouler » en la transformant en dette perpétuelle ? On pourrait se poser des questions moins techniques et plus historiques. D’où vient la dette ? D’où vient la monnaie ? D’où vient la notion d’intérêt ? La « science économique » est-elle d’ailleurs vraiment une science ? Et le néolibéralisme, est-il un cadre économique nécessaire pour réguler la vie politique ? Ce sont ces questions que Michael Hudson prend le risque de poser et surtout auxquelles il répond. 

Vous ne connaissez probablement pas son nom, et pourtant il est considéré comme l’un des plus grands économistes contemporains. Ancien acteur des marchés obligatoires de Wall Street, il s’est lancé depuis des années dans une étude systématique de l’histoire économique et de ses théories au point de devenir universitaire, précisément historien des systèmes monétaires. Il est notamment celui dont les travaux ont beaucoup influencé ceux de l’anthropologue anarchiste David Greaber, notamment son ouvrage Dette : 5000 ans d’histoire.

Hudson interroge donc en profondeur les concepts fondateurs de nos politiques économiques.  Si le livre est composé du regroupement d’un ensemble de textes a priori hétéroclite, la cohérence globale de l’ouvrage se trouve dans la volonté qu’a l’auteur de retremper la science économique dans le bain du réel et de l’histoire. La doxa économique se présente comme une « science » qu’on ne saurait remettre en cause que par idéologie. Elle dissimule ainsi sa propre idéologie et son propre dogmatisme. C’est à une déconstruction des mythes du libéralisme économique que s’emploie Hudson.

Les mythes du troc et de la dette perpétuelle

L’exemple emblématique est celui du troc. Qui ne sait pas que le troc est la forme primitive de l’échange marchand, lequel a ensuite été remplacé petit à petit par l’argent comme outil de médiation de l’échange ? Or, comme le note Michael Hudson : « Considérer la monnaie comme une marchandise choisie par les individus pour leur propre usage et leur épargne implique qu’il est naturel pour les banques d’agir en tant que médiateurs dans la création de la monnaie. » Sauf que la théorie du « troc primitif » comme origine de la monnaie est absolument fausse. Il s’agit d’un mythe construit au 18èmesiècle pour générer un élément fondateur de l’économie pensée dès lors comme une discipline autonome. Ce mythe masque la réalité de l’histoire, en l’occurrence les dimensions profondément politiques et sociales de la monnaie.

Autre exemple, celui de la dette. Il est bien évident qu’elle doit par définition être remboursée. Comment pourrait-il en être autrement ? Le contraire serait bien idéaliste… Et bien là encore, le voyage historique de Michael Hudson est éclairant. Il y a plusieurs millénaires, au Proche Orient, existait la tradition des jubilés de la dette. Ces jubilés, qui correspondaient à des amnisties de dette, avaient un rôle social de stabilité, empêchant l’insolvabilité généralisée. Et Michael Hudson de noter : « Au lieu de provoquer des crises économiques, les jubilés de la dette ont préservé la stabilité dans presque toutes les sociétés du Proche-Orient. La polarisation économique, l’asservissement et l’effondrement ne se sont produits que lorsque ces jubilés ont cessé d’être proclamés. »

La prédation néolibérale

Beaucoup de leçons peuvent être tirées de la lecture de cet ouvrage qui déconstruit les mythes de l’économie contemporaine : d’abord, la « science » économique est une science politique qui ne peut pas être séparée des autres sciences sociales telles que l’anthropologie ou l’histoire. Ensuite, c’est la création de monnaie, aujourd’hui réalisée essentiellement sous forme de dette par les banques privées, qui est le moteur de la politique économique. La science économique doit donc être fondée sur l’analyse de la monnaie et de sa création. Du reste, l’histoire économique, dans sa longue durée, est interprétée par Hudson comme une lutte de classes entre créanciers et débiteurs. C’est donc une lutte de classes pour l’appropriation des moyens de production de monnaie qui surdétermine la lutte de classes pour l’appropriation des moyens de production de biens et de services.

À ce titre, le néolibéralisme n’est pas un cadre abstrait indépendant de toute conception du monde. Pour Hudson, il n’est rien d’autre que l’idéologie économique de défense des intérêts de la classe rentière qui est à la fois financière, managériale et prédatrice. L’idéologie de la défense des intérêts de la classe rentière consiste à nier la distinction classique entre économie de prédation (ou de rente) et économie de production et à considérer ainsi que les revenus de prédation (qui sont improductifs) sont des revenus de production.

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