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La plateforme YouTube gagne un prix de la “liberté d’expression”… qu’elle a elle-même sponsorisé Abonnés

ARTICLE. La directrice de la plateforme YouTube s’est vu décerner un prix de la “liberté d’expression”… lors d’un événement que l’entreprise sponsorisait. Une nouvelle surprenante, tant les règles de modérations de la plateforme sont opaques. D’autant plus étonnant que cette modération est parfois brutale, voire menaçante et politiquement orientée.

La plateforme YouTube gagne un prix de la “liberté d’expression”… qu’elle a elle-même sponsorisé
Publié le 23 avril 2021

Cette remise de prix ne manquera pas de faire grincer des dents bien des vidéastes qui produisent des contenus vidéo pour YouTube. Le 15 avril, la directrice de l’entreprise, Susan Wojcicki a reçu le prix de la “liberté d’expression”, de la part du Freedom Forum Institute.

Une nouvelle qui pourrait déjà faire sourire, mais ce qui interpelle en plus, c’est que YouTube, qui appartient à Google, soit elle-même sponsor de l’événement. On n’est jamais mieux servis que par soi-même.

L’association travaille à la promotion des libertés, inscrite dans Premier Amendement de la constitution américaine. Pourtant, YouTube est régulièrement pointé du doigt par les créateurs de contenu pour sa censure, ou, tout du moins, la grande opacité de certaines décisions : “Nous voulons être une plate-forme aussi diversifiée et ouverte que possible et représenter autant de points de vue imaginables, mais nous devons également nous assurer d’ériger des limites” a déclaré Susan Wojcicki lors de la cérémonie, ajoutant “depuis le début, nous n'autorisons pas les contenus pour adultes, haineux, ou dangereux (...) YouTube n'est plus une plate-forme viable pour ce type de vidéos.

500 heures de vidéo sont chargées chaque minute

Alors, YouTube modère. Et là est bel et bien le problème. En 2017, la plateforme a entamé une campagne de recrutement visant à atteindre un effectif de 10 000 modérateurs. Autant dire, un verre d’eau dans un océan : en 2020, 500 heures de vidéo ont été téléchargées chaque minute, contre 100 heures en 2013. Alors, YouTube ne peut se passer d’une modération informatique. Ainsi, elle délègue à ses algorithmes le gros du travail de détection et modification des statuts des vidéos.

Comment fonctionnent-ils ? Mystère. La plus grande opacité règne sur le mode opératoire de la modération sur YouTube. En septembre 2019, Numeramas’était livré à un test : publier 15 000 vidéos avec des titres ou des mots clés susceptibles de poser problème. Le mot “fuck” était « démonétisé » – c’est-à-dire que la vidéo ne générait plus de revenus publicitaires – dans 97% des cas. C’était également le cas des mots “homo”, “hétéro”, “lesbien”, “avortement”, “soutien-gorge”, ou bien encore, “racisme”.  Certes, les vidéos restaient la plupart du temps sur la plateforme, mais, en la démonétisant, YouTube privait de fait le créateur de revenus.

YouTube démonétise les vidéos

Au fond, ce que craint l’entreprise, ce sont les retombées publicitaires : car YouTube, à savoir Google, ne verse guère dans la philanthropie. Elle craint avant tout que les marques fuient sa plateforme de diffusion, de crainte de voir leurs noms adossés à des sujets polémiques. Une vidéo politique, par nature clivante, ne sera jamais monétisée. Alors, YouTube fait le travail en amont et démonétise ces vidéos de son propre chef, pour éviter les remontrances de ses annonceurs. Au grand dam de certains youtubeursqui se voient évincés pour avoir utilisé une image de l’effondrement des tours du World Trade Center en mai 2019, comme le Joueur du Grenier. Ou comme Mamytwink, qui a vu l’une de ses vidéos classée interdites aux moins de 18 ans en septembre 2017. Le sujet ? “Un homme interné de son plein gré dans le camp de la mort d'Auschwitz”. Il s’agissait d’un simple documentaire historique, mais au sujet trop considéré trop sensible.

Au-delà des déclassements ou déréférencements autoritaires, l’entreprise américaine purge parfois les comptes. Ce fut le cas en juin 2020, quand 25 000 chaînes suprémacistes ont été supprimées aux États-Unis. Là aussi, business is business. Il s’agissait alors de réagir à l’assassinat de George Floyd. Une opération banalement marketing, à une époque où toutes les grandes marques se fendaient en opérations racoleuses de communication pour surfer sur la vague du « Black Lives Matter ». En France, les comptes de Dieudonné ou bien d’Alain Soral avaient subi le même sort. Il avait fallu cet événement pour que le tolérable devienne intolérable.

Sud Radio menacé

La démarche est plus inquiétante, quand YouTube menace un média comme Sud Radio. Capital a dévoilé le 9 avril, un mail du directeur général de la station, Patrick Roger, envoyé à ses équipes. Il y explique que : “pour YouTube, il nous (faut) conserver une rigueur dans la sélection des invités sous peine de se voir sous la menace d’une suppression purement et simplement de la chaîne”. La radio a eu le tort d’offrir la parole à des personnalités comme Christian Perrone, qui remettent en cause les directives de l’OMS.

YouTube est en situation d’hégémonie et tient littéralement à la gorge tous les producteurs et diffuseurs de vidéos du monde. Un média français peut se voir menacer par l’entreprise américaine et par son robot. D’ailleurs, puisque la modération sur YouTube est principalement mise en œuvre par un robot, n’est-ce pas lui qui aurait dû recevoir le prix de la “liberté d'expression” ? Après tout, il est bien le seul à savoir comment il fonctionne, comme l’explique étrangement l’entreprise : “les algorithmes prennent parfois des décisions par précaution”. La liberté d’expression sur YouTube dépend donc du bon vouloir et de la “précaution” des algorithmes. Rassurant…

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