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Pierre Mandon : « Il ne peut y avoir de démocratie directe sans souveraineté » Abonnés

ENTRETIEN. Après avoir soutenu une thèse d’économie politique, Pierre Mandon a souhaité poursuivre ses recherches sur la démocratie directe. Il est l’auteur d’une vaste étude des conditions de possibilité et d’exercice de la démocratie directe : La démocratie directe contre la sécession des élites, aux éditions Perspectives Libres. Première partie de notre entretien.

Pierre Mandon : « Il ne peut y avoir de démocratie directe sans souveraineté »

Front Populaire : Quel est votre parcours et pourquoi avoir décidé de travailler autant en profondeur la question de la démocratie directe ?

Pierre Mandon : J’ai accompli toute ma scolarité, de la maternelle au doctorat, à Clermont-Ferrand. J’ai depuis quitté le nid et suis passé en quelques mois du statut de « sédentaire » à celui du « nomade attalien », pour reprendre la formule de Jean-Claude Michéa, car fréquemment entre deux aéroports. Je tiens à dire que je n’en tire pas spécialement de gloriole ni de honte, c’est juste un état de fait. Quant à la fin de mon parcours scolaire, j’ai défendu une thèse en économie politique en décembre 2017 au Centre d’Etudes et de Recherches sur le Développement International (CERDI).

Mon travail de thèse consistant à étudier les effets socio-économiques de phénomènes politiques (comme les élections ou l’affiliation partisane d’élus), il m’a conduit presque naturellement à m’intéresser à la démocratie directe et ce de façon très enthousiaste et même candide dans un premier temps. À la fin de ma thèse, j’ai donc décidé de me lancer dans la rédaction d’un petit livre didactique sur la démocratie directe afin de clarifier le débat. Ce que j’envisageais comme un travail de six mois en parallèle de mon activité professionnelle a finalement duré près de deux ans et abouti à un essai de plusieurs centaines de pages ou j’espère avoir couvert le sujet de la façon la plus complète possible. Je remercie d’ailleurs infiniment les éditions Perspectives Libres et mon éditeur Pierre Yves Rougeyron pour avoir cru en mon travail.

Pour bien expliciter ce que j’entends par démocratie directe, je la définis comme un système politique stipulant que le commandement (kratein) — ou le pouvoir (cratos), est exercé directement par le corps des citoyens ou le peuple si vous préférez (dèmos), sous-entendu sur un territoire donné.

FP : Vous revenez sur la distinction entre « liberté des Anciens » et « liberté des Modernes ». Depuis le 18ème siècle, nous sommes pleinement dans la pratique « moderne » de la liberté politique. Quelles sont les différences entre ces modèles ?

PM : Cette distinction est opérée par Benjamin Constant dans son célèbre discours de 1819. J’aurais beaucoup de reproches à faire à Constant, notamment sa duplicité de libéral « défenseur de la cause du peuple » en France et de bourgeois impitoyable en Suisse, mais je dois reconnaitre que sa réflexion sur la distinction entre liberté des Anciens et liberté des Modernes est remarquable. Voilà la synthèse que je peux vous proposer de son analyse :

La liberté des Anciens est une liberté conçue comme étant collective, impliquant le concours à la vie politique de la cité, en ce sens authentiquement républicaine et prônant avant tout la vertu civique, donc le sacrifice intériorisé de son intérêt particulier pour l’intérêt collectif. Cette liberté donne aux citoyens le droit effectif d’exercer directement la souveraineté par le débat et le vote en assemblée (l’Ecclesia à Athènes de l’Epoque classique) dans une égalité politique. Il convient également de souligner qu’en légitimation de ce droit, les mêmes citoyens ont le devoir de protéger la cité via le service militaire et la conscription et sont soumis à l’essentiel de l’imposition fiscale. En somme, le citoyen, en formant avec ses concitoyens le corps des citoyens, doit être prêt à payer le prix du sang et secondairement celui de l’imposition fiscale pour avoir le droit d’exercer la souveraineté politique. La contribution à la vie politique de la cité et à la carrière militaire est une obligation morale lourde en termes de temps et d’énergie pour les citoyens ; elle implique donc une « sous-société » d’esclaves accomplissant la plupart du travail productif. Outre les esclaves, les femmes et les métèques (résidents libres nés dans une autre cité) sont exclus de la citoyenneté.

La liberté des Modernes, dont nous sommes directement héritiers, est basée sur l’acquisition de libertés publiques, notamment individuelles, et la garantie contre les interférences étatiques excessives dans la sphère privée par l’État légal (formule que je préfère à l’État de droit).  Selon cette conception, le citoyen s’étend à une part croissante de la population, jusqu’au paroxysme du suffrage universel et de l’inclusion des femmes (et des minorités raciales aux États-Unis), mais ses prérogatives se réduisent grossièrement à celle du votant qui va élire ses représentants qui seront ceux se réunissant en assemblée et ce « au nom du peuple ». Si elle garantit normalement la dignité de tout un chacun d’être libre penseur, la liberté des Modernes poussée à l’extrême conforte un culte de l’individu créancier de droits inaliénables, voire sans contreparties, une extension indéfinie de nouveaux « droits fondamentaux universels » au détriment même, justement, de libertés aussi élémentaires que celle du droit de libre expression et une disparition de la chose publique (res publica).

Ma préférence penche pour la liberté des Anciens, pour des raisons anthropologiques (j’aime particulièrement cette conception du citoyen, et aujourd’hui aussi de la citoyenne, comme personne responsable en âge d’être en armes) ce qui, je vous l’accorde, n’est pas très politiquement correct. Cela dit, pour être tout à fait honnête, je pense qu’il est possible dans une certaine mesure de concilier les deux concepts de la liberté. Le cas suisse avec son armée de milice et sa déclaration des droits inspirée de la constitution des États-Unis le démontre à échelle relativement réduite. Certaines parties des États-Unis, franchement rouges dans les arrière-pays, un peu moins dans les centres urbains (le Sud profond, le Midwest), mais aussi parfois beaucoup plus bleues (le Vermont, terre de Bernie Sanders) le démontrent également à plus grande échelle. Ce sont des territoires où persiste ce que John Pocock ou Christopher Lasch appelleraient le « républicanisme classique/civique ».

FP : Que répondez-vous à ceux qui vous disent que la démocratie directe est dépassée et que nous avons autre chose à faire que de tout décider par nous-mêmes ?

PM : Selon moi le débat se situe à un autre niveau. En fait, je connais très peu d’exemples contemporains de démocratie directe pure, sans représentants élus. Les deux pays pratiquant le plus et depuis le plus longtemps la démocratie directe - à savoir la Suisse et le petit Lichtenstein - fonctionnent avec des représentants élus. Le Lichtenstein est même une principauté. Ces pays ont donc des systèmes de démocratie mixtes ou semi-directs. Les assemblées primaires (communales ou municipales/town meetings) qu’on peut trouver au niveau local, par exemple en Nouvelle Angleterre et en Suisse, sont accompagnées de maires (élus) ou de gérants municipaux (nommés). Même les territoires du Chiapas au Mexique contrôlés administrativement et militairement par les zapatistes, incarnant une forme de socialisme indigéniste radical, fonctionnent avec des porte-paroles, c’est-à-dire des intermédiaires sous mandat impératif, qui est une variante du mandat représentatif et que je considère comme une forme de démocratie délégative.

FP : Où allons-nous si nous ne prenons pas au sérieux notre rôle politique de citoyen ?

PM : C’est à mon sens le vrai sujet de fond de votre précédente question. Je dois dire d’abord que je suis sorti de ma vision candide de la démocratie directe. Ce n’est plus le « chèque en blanc » que j’envisageais quand j’ai commencé mon travail. Dans mon livre, je défends l’idée qu’elle suppose la souveraineté, thème déjà largement abordé dans Front Populaire ainsi que l’anthropologie qu’implique le républicanisme civique que j’ai évoqué précédemment. Sans ces deux prérequis, je vois trois possibilités d’évolution dramatique de nos systèmes politiques à moyen terme (pas forcements incompatibles entre elles d’ailleurs) :

-soit l’assujettissement de tout un chacun à de grands opérateurs privés potentiellement anglo-américains, potentiellement dans le secteur numérique (avec en tête les fameux GAFAM), ce que le juriste Alain Supiot appelle un retour du féodalisme et l’économiste Cédric Durand l’avènement d’un techno-féodalisme.

-soit la guerre civile sur base ethno-religieuse en cas d’exacerbation du choc des civilisations et des tensions intercommunautaires. Ce que Guillaume Faye, ex-proche de la Nouvelle Droite récemment décédé, a par exemple appelé la « guerre civile raciale » dans un pamphlet éponyme assez virulent, il faut bien le dire. On pourrait plus prosaïquement parler d’une potentielle guerre de tous contre tous car la vision de blocs opposés bien définis sur la base de la couleur de peau relève à mon sens d’une vision largement fantasmagorique.

-soit un verrouillage autoritaire dans un sens plus conventionnel du terme. On peut ainsi imaginer une Allemagne renforcée au sein de l’Union européenne contrôlant de facto administrativement, économiquement voire même in finemilitairement les membres de l’Union (la conception de l’Allemagne puissance au sein de l’Europe). Ou plus simplement le renforcement autoritaire du pouvoir au niveau national, que ce soit par un président élu ou par suite d’un coup d’État. Sous cette configuration on peut concevoir toutes les variantes d’autocrates, du simple Gauleiter au nouveau grand Homme autoproclamé, animé par la volonté d’une France indépendante, voire d’une Europe sous sa coupe, sur le modèle Napoléonien, devant se confronter ouvertement à de terribles rapports de force (notamment avec les États-Unis).

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