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Interrogé par Sonia Mabrouk, l’ambassadeur de Turquie refuse le qualificatif de “génocide arménien” Abonnés

ARTICLE. Le président américain, Joe Biden, a reconnu le génocide arménien le 24 avril. Interrogé à ce sujet par Sonia Mabrouk, l’ambassadeur de Turquie, Ali Onaner, a ressorti les vieux éléments de langages éculés : ce ne serait pas un génocide au sens juridique du terme. Une vision contestée et difficilement défendable.

Interrogé par Sonia Mabrouk, l’ambassadeur de Turquie refuse le qualificatif de “génocide arménien”

L’ambassadeur de Turquie a dû passer une sale matinée. Secoué par la pugnacité de Sonia Mabrouk, Ali Onaner a dû défendre la position de son pays sur le génocide arménien. Visiblement gêné aux entournures, le diplomate a ressorti l’habituel élément de langage lorsqu’il s’agit, pour la Turquie, d’évoquer ce fait historique. "Le terme 'génocide' de nos jours est de plus en plus utilisé à tort et à travers, la position de la Turquie est qu’il faut s’en tenir à la définition purement juridique", a-t-il expliqué au micro d’Europe 1. Dans une tentative de clore le sujet, il a ensuite fait le parallèle avec la France et son histoire : "Je sais qu’en France vous n’acceptez pas que l’on utilise le terme 'génocide' pour ce qui s’est passé en Algérie avant l’indépendance. C’est la même chose en Turquie“. Des propos qui rappellent ceux du président turc, Recep Tayyip Erdogan qui avait accusé la France d'avoir commis un "génocide" en Algérie.

L’ambassadeur américain convoqué en Turquie

La stratégie est bien rodée. Nier le génocide, tout en reconnaissant des massacres. Mais, aussi et surtout, attaquer sur leur propre histoire les pays qui reconnaissent le génocide. Quand la Syrie a reconnu officiellement le génocide arménien en 2015, le ministère turc des Affaires étrangères a communiqué officiellement, évoquant “un acte hypocrite de la part d’un régime qui pendant des années a commis toutes sortes de massacres contre son propre peuple”. Samedi, les États-Unis ont validé pour la première fois ce qualificatif par la voix du président américain. Une position tout de suite attaquée par Recep Tayyip Erdogan : “Si vous parlez de génocide, vous devez vous regarder dans un miroir. Je n’ai même pas besoin de mentionner les Amérindiens. On le sait déjà. Quand tout cela est connu, vous ne pouvez pas accuser la nation turque de génocide”.

Une position qui détonne avec celle qu’il avait eue lors de la reconnaissance du génocide par l’Union européenne. Peu de temps avant le vote au Parlement, en avril 2015, Erdogan avait déclaré que : ”quelle que soit la décision qu’ils pourraient prendre, cela m’entrera par une oreille et en sortira par l’autre”. Une position d’indifférence qui n’avait pas leurré grand monde, et qui n’avait, d’ailleurs, pas tenu très longtemps.

Poussé par une frange électorale plus radicale et nationaliste, le président de la République de Turquie ne tolère plus ce qu’il considère comme une ingérence. Face à la décision de Joe Biden, il est sorti de ses gonds : “la Turquie n’a de leçons à recevoir de personne sur son histoire (…), le président américain a eu des propos sans fondement, injustes et contraires à la réalité”. La Turquie est allée jusqu’à convoquer l’ambassadeur américain à Ankara pour protester. En 2019, lors de la reconnaissance similaire effectuée par le Congrès américain, il avait évoqué “la plus grande insulte qui soit à notre nation” ajoutant cette fois-ci, une dose de religion en expliquant que : “dans notre foi (musulmane), le génocide est interdit.

1,5 million de victimes

Le génocide arménien est pourtant reconnu par plus d’une vingtaine de pays de par le monde. La déportation des populations arméniennes de l’est de l’Empire ottoman, en 1915, vers les déserts brûlants de la Syrie a provoqué la mort d’environ 1,5 million d’Arméniens. L’ambassadeur turc en France a beau jeu de clamer qu’il ne s’agit pas là d’un génocide au sens juridique du terme, il semble difficile pourtant d’affirmer le contraire. La convention sur le génocide de l’ONU, signée en 1948, stipule qu’est qualifié de génocide, “l’anéantissement physique d’un groupe national, ethnique, racial ou religieux”. On voit mal en quoi ces faits ne correspondraient pas à cette définition.

Pourquoi cet entêtement ? La reconnaissance du génocide par la Turquie pourrait la contraindre à verser des indemnités aux familles des victimes. La Turquie craint également un désir séparatiste arménien à l’est de son territoire. Mais plus que tout, la Turquie souhaite éviter tout obstacle au projet un peu fou, porté par Recep Tayyip Erdogan, de rétablissement du Califat ottoman. Depuis presque 20 ans, l’Arménie, passée et présente, est devenue l’otage de la volonté turque d’apparaître forte et intransigeante sur la scène internationale.

Ce qui n’empêche pas Ali Onaner de rappeler que, chaque 24 avril, le président de la République turque adresse un message de condoléances aux représentants de la communauté arménienne en Turquie. Reconnaître les victimes d’un massacre, mais refuser d’en nommer le bourreau, voilà un exercice d’équilibrisme difficile à réaliser auquel se livre chaque année l’homme fort de la Turquie. Sans convaincre.

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