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L’échec de la Super League, symbole d’une victoire populaire Abonnés

OPINION. L’échec du projet de Super League de football la semaine dernière est, selon notre abonné, plus qu’une simple affaire de football. C’est aussi le signe que le bras de fer avec les élites néolibérales peut parfois tourner à l’avantage des peuples et des États-nations.

L’échec de la Super League, symbole d’une victoire populaire
Publié le 1 mai 2021

Il y a trente ans, l’effondrement du communisme, célébré à l’Est comme à l’ouest comme la victoire du bien contre le mal, promettait des lendemains heureux. Il a pourtant donné naissance à un nouveau totalitarisme qui a immédiatement inondé tous les pans de la société occidentale : le néolibéralisme, fusion du capitalisme triomphant (le marché décide) et de l’idéologie libertaire (il est interdit d’interdire).

Libre circulation des hommes, des biens, des capitaux, ouverture des frontières, libre échange, mondialisation, délocalisations, libéralisation des mœurs, multiculturalisme, GPA... toutes les évolutions politiques, économiques et sociétales modernes trouvent leur source dans la matrice néolibérale.

Si cette vague a fabriqué de nombreux « gagnants » elle a surtout englouti sous son écume les deux grands perdants que sont les peuples et les Nations.

Pourtant, lorsque ces derniers agissent de concours, ils peuvent faire échec aux assauts des partisans du monde globalisé, horizontalisé, et dérégulé. C’est ce qui s’est joué la semaine dernière, à l’occasion de l’annonce de la création d’une compétition de football privée (et fermée) : la Superleague.

Retour en arrière.

A l’été 2000, le géant du BTP espagnol Florentino Perez se présente à l’élection pour la présidence du Real Madrid avec un atout dans sa manche : le projet « Galactique ». L’idée, recruter et associer sous le maillot madrilène les quatre étoiles du football mondial (Zidane, Figo, Ronaldo, Beckham) en misant sur l’explosion des revenues commerciaux (sponsoring, merchandising, droits télés) pour payer les transferts des joueurs et leurs salaires.

Perez sera élu, et la promesse tenue. Le Real s’installa sur le toit de l’Europe et sa valorisation explosa... ce qui fit naître de nombreuses vocations à travers le monde.

En une décennie, les trente plus gros clubs européens sont rachetés, les uns par des fonds de pension américains (Manchester United, Arsenal, Liverpool), les autres par des capitaux chinois (Milan AC, Inter Milan), des milliardaires russes (Chelsea, Monaco), ou des pétromonarchies du Golfe (Manchester City, PSG).

L’arrivée soudaine de ces investisseurs pressés provoque une gigantesque inflation sur les salaires et les prix des transferts des joueurs, créant une première bulle, bientôt suivie d’une seconde, celle des droits de retransmission des matchs, le football devenant un spectacle regardé partout dans le monde, sur n’importe quel support (télévision, téléphone). L’UEFA (instance européenne) commercialise les droits de la compétition phare - la Champions League - dont elle redistribue une quote part à chaque club, sur la base d’un partage plus ou moins équitable.

Arrive la crise du covid. Les compétitions s’arrêtent, les diffuseurs stoppent les versements, les stades sont vides... les recettes s’effondrent tandis que le marché des transferts se grippe.

Les deux bulles se percent, les déficits des clubs s’envolent, plaçant leurs actionnaires face à des problèmes insolubles, puisque la plupart d’entre eux avaient eu recours au montage LBO pour financer l’achat des clubs, système qui les contraint de rembourser eux-mêmes leurs créanciers tout en renflouant un navire qui coule.

Devant le manque de solutions à court ou moyen terme, Florentino Perez et les actionnaires des onze clubs les plus prestigieux décident de casser la matrice et repartir d’une page blanche en quittant la Champions League et le giron de l’UEFA pour créer une ligue fermée, laissant sur le bord de la route les autres clubs européens, leurs supporters... et un demi-siècle d’histoire.

Ils se sont très vite heurtés à un double barrage, qui ne fut pas sans rappeler les grandes heures du système de défense italien des années 60 dit du « catenaccio ».

Tandis que les réseaux sociaux du monde entier, dans un rugissement du fond des âmes, faisaient immédiatement planer la menace d’un immense boycott de tous les produits dérivés des clubs, dernières sources de revenus régulières, et que les supporters anglais investissaient les centres villes jusqu’à faire redouter, pendant quelques heures, une éventuelle insurrection ; à l’arrière-cour, une autre lame de fond se préparait.

Partenaires de l’UEFA via Gazprom et Bein Sport, la Russie et le Qatar entamaient ensemble un intense travail de sape pour tuer dans l’œuf le projet, rapidement appuyés par la chancellerie allemande, l’Elysée, Boris Johnson et le Prince William.

Sous le double effet de ce soulèvement populaire spontané et de l’intervention des états, les putschistes jetaient les canaux de survie à la mer et quittaient le Titanic en à peine quarante-huit heures.

Après l’énoncé des faits, l’analyse.

Et pour débuter celle-ci, prenons soin de bien nommer les choses. La Superleague n’était pas un projet de réforme ou d’extension du football, mais bel et bien une opération de sauvetage, une fuite en avant de pompiers pyromanes aux abois, qui ont eux-mêmes scié la branche qui les maintenait au-dessus du précipice.

Le débat de fond n’est donc pas une énième querelle des anciens et des modernes, entre des entrepreneurs avant-gardistes et des nostalgiques attachés au football de leur enfance. C’est bien évidemment le récit historique et lui seul, qui donne au football sa dimension magique, féerique. Si des millions de français ont dansé dans les rues le 12 juillet 1998, c’est aussi parce que leurs pères avaient pleuré, un soir de juin 82, après le cauchemar de Séville. Le football est une histoire qui se raconte, une passion qui se transmet, et c’est bien de sa valeur universelle, atemporelle, qu’il tire sa dimension mystique.

Par la force des choses, c’est ce récit commun, cette verticalité, qui donnent au Real Madrid, à la Juventus Turin, et à Manchester United ce pouvoir de faire rêver les enfants et pleurer les hommes.

Si l’on sort du cadre du football, la question centrale ici posée est la suivante : « Douze entités ont-elles le droit de s’affranchir de l’histoire, et de faire passer leur intérêt privé avant l’intérêt commun ? ».

Ceci nous permet de pointer l’un des mythes modernes sur lequel repose les fondations mêmes du libéralisme : la méritocratie, ce concept vague et abstrait, brandi comme un totem par tous ceux qui cherchent l’absolution.

La méritocratie - à ne pas confondre avec le mérite - est un faux ami de la démocratie, puisqu’elle n’est qu’une justification de la tyrannie des plus forts sur les plus faibles.

Il n’y a pas plus inéquitable que cette notion qui n’est que l’appellation vertueuse de l’individualisme poussé à son paroxysme.

La ligne de défense des rares partisans de la Superleague ne reposait que sur la méritocratie. Selon eux, les douze plus grands clubs ont gagné leur prestige sur le terrain, et bâti leur légende en remportant tous les trophées, ce qui leur conférait le droit de décider contre qui ils pouvaient jouer (et surtout ne pas jouer).

Si l’on extrapole à partir de cette logique, puisque George Soros est un grand financier qui a pris des risques et beaucoup travaillé pour bâtir sa fortune, il est légitime qu’il finance des ONG pour renverser les gouvernements qu’il juge « illibéraux » ; voici l’incarnation contemporaine de l’hybris, qui à la Grèce antique était le « péché d’orgueil et d’arrogance, le vertige engendré par un succès trop continu ».

Ainsi, la Superleague était d’essence néolibérale, donc incompatible avec le bien commun, la transcendance, et la sauvegarde d’un patrimoine universel.

C’est ce qui a provoqué son assassinat in utero.

Il faudra s’en souvenir, et faire circuler ce message porteur d’espoir : les ultra-libéraux ne sont rien lorsque se dressent face à eux les peuples et le pouvoir politique.

Une guerre totale doit leur être livrée, sur tous les fronts, pour contrer un à un chaque cheval de Troie (le réchauffement climatique, le courant Black Lives Matter, la propagande LGBT, le féminisme politique) qui au motif de défendre des libertés, servent les desseins des ennemis de notre civilisation.

Après avoir sauvé le football, sauvons l’occident.

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