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La laïcité, une religion nationale ? Abonnés

CRITIQUE. Prêtre catholique français, évêque émérite de Lille, Gérard Defois est l’auteur d’une somme aux éditions Salvator : La Laïcité, une religion nationale ? Un livre de généalogie passionnant qui creuse la question de la laïcité en profondeur au fil de l’histoire de France.

La laïcité, une religion nationale ?
Publié le 1 mai 2021

La République française est définie par la Constitution comme « indivisible, laïque, démocratique et sociale », ce qui n’est pas le cas, par exemple, des Républiques fédérales américaine et allemande, deux pays avec lesquels la France est souvent comparée. La France est le seul pays d’Europe à faire figurer la laïcité au sommet de la hiérarchie des normes et où le blasphème ne fait l’objet d’aucune disposition pénale.

Un pays où sacré n’est pas synonyme de divin et où le maillage du tissu social n’invoque aucune Révélation. Le substantif « laïcité » a beau dériver d’un terme du vocabulaire chrétien, le laos grec opposé au kleros, le laïque comme l’opposé du clerc, ce n’en reste pas moins un néologique forgé en France dans les débuts de la 3ème République, précisément en 1880. En 1880 ? Et oui, la laïcité ne fait l’objet d’aucune définition claire et nette dans les textes fondateurs. La loi de 1905 dite de « Séparation des Églises et de l’État » n’en fournit aucune, et le mot de « laïcité » n’y figure pas plus que celui de « religion ». Laïcité n’apparaît en toutes lettres dans la législation française qu’en 1984 dans une loi sur l’enseignement agricole !

Mais la laïcité n’est-elle pas née en 1905 avec la loi de séparation des Églises et de l’État ? Et bien non justement, et c’est cela que Mgr Gérard Defois se propose d’éclaircir par le biais d’une chevauchée érudite dans l’histoire. Car il y a beaucoup de mécompréhension au sujet de la laïcité et de son histoire, la première d’entre elles étant sans doute de considérer que la laïcité serait synonyme d’athéisme. C’est d’autant plus un contresens que les penseurs et politiques de la 3èmeRépublique pionniers de la laïcisation étaient pour beaucoup des protestants. À noter que dans le monde arabo-musulman, « laïc » est bien l’équivalent de « sans religion », ce qui dans ce monde-là est une insulte.

La laïcité n’est pas un athéisme soft, ni un parti pris antireligieux. « Laïc » ne s’oppose pas à religieux, mais à « clérical ». On peut être croyant et laïc, du moins pour un chrétien…En France, les écoles confessionnelles sont soutenues et subventionnées dès lors qu’elles sont sous contrat, la République assume l‘entretien des cathédrales et des églises bâties avant 1905, et les ministres des cultes restent des fonctionnaires en Alsace-Moselle. La laïcité n’est pas non plus la tolérance. La tolérance est une indulgence d’Ancien Régime, la condescendance d’un supérieur qui lève un interdit ou octroie telle ou telle impunité à un inférieur. Un droit n’est pas concédé, il est reconnu, et la tolérance est à la laïcité ce que la charité est à la justice. La tolérance, il y a des maisons pour cela, disait Paul Claudel.

La laïcité est une architecture juridique fondée sur un principe politique. L’idée laïque est très ancienne. Au Moyen-âge, alors que se déploie une nouvelle donne politique correspondant à la formation des premiers États nationaux, le roi et l’empereur revendiquent en Europe l’autonomie à l’égard du pouvoir pontifical. Jusqu’ici, et notamment depuis la « querelle des Investitures », la supériorité politique du pontife sur le souverain terrestre était fondée sur le « pouvoir des clés » conféré par le Christ à Pierre et ses successeurs. Et c’est précisément sur ce plan, paradoxalement, que la première apparition de l’idée laïque va s’exprimer.

L’adage paulinien selon lequel « tout pouvoir vient de Dieu » va permettre aux théologiens royaux de poser l’autonomie du souverain séculier à l’égard du pontife romain, le pape n’étant plus considéré comme le représentant du Christ, mais seulement comme le successeur de Pierre. « La laïcité n’est donc pas, en son origine, une thèse de la séparation du temporel et du spirituel, mais une revendication par le pouvoir séculier d’un égal empire sur les deux domaines », écrit le docteur en sciences politiques Jean-Marie Denogani dans son excellente préface.

C’est donc quelques 2000 ans de querelles que nous retrace Mgr Gérard Defois. À cette aune, la loi de 1905 n’est pas tant la naissance de la laïcité que son aboutissement historique, et c’est pourquoi il convient de comprendre les étapes qui ont charpenté notre « religion nationale ». Cela permet aussi de relativiser la portée du discours un poil néo-réac selon lequel la laïcité serait une infirmité par rapport à l’affirmation religieuse en générale et chrétienne en particulier. La laïcité n’est pas la résultante juridique d’un groupe de républicains hargneux, mais une construction politique hors-norme commandée par des siècles de bruit et de fureur.

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