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Joe Biden : un nouveau Roosevelt à la Maison-Blanche ? Abonnés

OPINION. Le nouveau président américain a surpris une partie des commentateurs par ses récentes ambitions fiscales. Même si Front populaire se méfie de Joe Biden, notre abonné nous propose une analyse sur les cent premiers jours de sa présidence à la Maison-Blanche.

Joe Biden : un nouveau Roosevelt à la Maison-Blanche ?
Publié le 3 mai 2021

Commençons d’abord par une mise au point : la gauche électorale, telle qu’on la connaît en Europe et plus particulièrement en France, nexiste pas aux États-Unis. Pays de pionniers fondé sur le culte de la conquête et de la réussite individuelle, le système politique américain n’est tout simplement pas doté du même logiciel de réflexion que celui en vigueur en Europe où les mécanismes d’entraide et de solidarité y sont bien plus culturellement répandus. Par conséquent, les politiciens américains se réclamant d’une gauche classiquement européenne évoluent en marge avec bien peu de chances d’arriver en position d’exercer le pouvoir dans un pays où le mot « socialiste » fait bien souvent figure de repoussoir. Dans cette optique, le parti démocrate n’est qu’une version plus centriste du très droitier Parti républicain et c’est paradoxalement à cause (ou grâce, selon le point de vue) de ce système qu’a pu jaillir, en réaction, la contre-culture américaine : celle du cinéma de John Ford, des livres de Steinbeck ou des chansons de Woody Guthrie, les porte-parole de l’autre Amérique, celle des minorités, des humbles et des laissés pour compte au final peu ou pas du tout représentés sur l’échiquier politique.

Obama

Pour bien comprendre la surprise que constitue l’action de l’actuel locataire de la Maison-Blanche, comme s’il avait caché son véritable agenda pendant des décennies pour mieux l’appliquer une fois arrivé au sommet, il faut donc bien avoir à l’esprit qu’à quelques rares exceptions près (comme la période Kennedy/Johnson), le parti démocrate américain n’est donc pas, a priori, le défenseur des classes populaires, mais davantage celui des classes moyennes. L’aveuglement bien français concernant la présidence Obama est à cet égard très significatif : entendre les mêmes qui traitaient Nicolas Sarkozy d’affreux fasciste encenser un président bien plus à droite sur de nombreux sujets (peine de mort, élimination physique de Ben Laden, traque impitoyable des lanceurs d’alerte) avait quelque chose de presque comique, quoi qu’on pense de l’ancien locataire de l’Élysée pourtant pas exempt de critiques. Mais c’est ainsi : depuis le règne de l’ultralibéralisme instauré par Reagan dès 1981, le parti démocrate américain n’aura rien fait pour dévier de cette ligne conservatrice (les deux mandats de Bill Clinton auront même encore accentué la dérégulation économique), logique provoquant la défaite de Hillary Clinton en 2016. Puis Joe Biden a été élu.

Tourner la page

L’élection de Joe Biden, 78 ans, ne fait pas que tourner la page de la grotesque présidence Trump. Elle semble également amorcer un tournant à 180 degrés pour revenir à l’interventionnisme d’État, comme un antidote au désengagement systémique en vigueur depuis 40 ans et porteur des inégalités abyssales qui en ont découlé. En tout juste 100 jours de présidence, la liste des réformes résolument keynésiennes impulsées laisse pantois : 3000 milliards de dollars pour le plan « Build Better » (rénovation des infrastructures publiques dans une optique de transition écologique, des ponts et du système d’assainissement des eaux), 1000 autres milliards pour rénover un enseignement public dans un état catastrophique, un quart de la richesse produite réinvestie dans la puissance publique au sens large. Plus surprenant encore de la part d’une personnalité politique considérée depuis 50 ans comme un centriste sans grande aspérité, le taux d’imposition des sociétés américaines tombé à 19 % sous la période Trump, pourrait repasser à 28 % voire 31 %, sans parler du projet de taxation significative des Américains gagnant plus de 400 000 dollars par an. Rien que pour le plan d’investissement consacré aux handicapés et aux personnes âgées dépendantes, la facture se monte à 400 milliards de dollars. Rien de moins. Plus et mieux en 3 mois que ses prédécesseurs démocrates Clinton et Obama en 16 ans : Biden l’a fait. Les républicains et le monde de la finance hurlent déjà au « socialisme »et à « la trahison ». Les mêmes laisseront-ils l’actuel président légiférer à ce rythme pendant 4 ans, sachant que la dette américaine dépasserait à ce stade les 200 % du PIB ?

Plancher mondial ?

Si les débuts fracassants de Biden peuvent laisser penser que les Américains, sur le plan intérieur, tiennent là leur président le plus social depuis Roosevelt, le reste du monde peut y voir le début d’un nouveau souffle qui viendrait donner un sens au fameux « monde daprès » : des États qui auraient retrouvé le rang qu’ils n’auraient jamais du abandonner au profit de la finance et du libéralisme en somme, une puissance publique qui saurait prendre les choses en main et refaire la loi à la place des banques et des traders. D’ailleurs, en 2021, qui à part Emmanuel Macron croit encore aux théories fumeuses du ruissellement et autres premiers de cordée ? Si le chemin suggéré par Biden semble encourageant, le gros du travail reste à faire, comme ce projet de plancher mondial (21 % de taxe pour chaque entreprise implantée à l’étranger) qui aurait pour double avantage de lutter contre les paradis fiscaux (qui existent toujours, contrairement à ce qu’osait prétendre Nicolas Sarkozy en 2011…) et surtout, d’enfin taxer les GAFAM et autres acteurs clés du numérique à leur juste valeur. Puissance publique retrouvée contre finance mondialisée, enfin le match ? S’il a lieu, c’est à un monsieur de presque 80 ans qu’on le devra.

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