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Jacques Bainville, les lois de la politique étrangère Abonnés

CRITIQUE. Docteur en histoire contemporaine, fondateur de l’excellente web-radio Storiavoce et spécialiste de Jacques Bainville, Christophe Dickès nous propose de redécouvrir la pensée géostratégique d’un historien hétérodoxe grâce à une étude rigoureuse et plaisante : Jacques Bainville, Les lois de la politique étrangère, chez L’Artilleur.

Jacques Bainville, les lois de la politique étrangère

Méconnu du grand public et sous-estimé par les sachants préposés aux bibliographies lisses et « acceptables », l’historien Jacques Bainville est de ceux que la postérité se voit parfois obligée de couronner. Beaucoup d’appelés et peu d’élus au grand banquet des prophètes comme ailleurs, mais il est peu de dire que Bainville n’a pas usurpé son statut de Cassandre.

Spécialiste de la diplomatie et des relations internationales, Bainville a dénoncé à la toute fin de la Première Guerre mondiale le danger allemand dans Les conséquences politiques de la paix (1919), en s’appuyant sur une analyse géopolitique avant la lettre des permanences territoriales et culturelles européennes.

En dénonçant les faiblesses du traité de Versailles et les conséquences du démembrement de l’Autriche-Hongrie, Bainville est parti des données historiques ainsi que de la géographie européenne pour annoncer avec la plus grande exactitude la politique européenne allemande entre 1920 et 1940, de l’Anschluss à l’attaque de la France, en passant par l’invasion de la Tchécoslovaquie, le pacte germano-soviétique et l’agression de la Pologne.

Bainville n'a pas été écouté. Il est mort en 1936 à l’aube d’une catastrophe dont il ne vit rien, mais qu’il avait pourtant dessinée sous toutes les coutures. Il n’est du reste pas davantage lu aujourd’hui qu’il n’était écouté à l’époque. Bainville était monarchiste, et par ailleurs membre de l’Action française de Charles Maurras. Christophe Dickès nous raconte avec beaucoup de précisions l’influence de cette mouvance et le rapport de Bainville au royalisme.

Du reste, Bainville n’a pas été prophétique uniquement sur le cas de l’Allemagne. Dans Histoire de trois générations (1918), il a annoncé le danger de la dissolution des nations dans une idéologie européenne, voire potentiellement mondiale ; autant d’utopies à désamorcer. Il avait bien saisi le masque de Janus de l’utopie, qui peut parfois conduire au désastre. Partisan de la politique « réaliste » d’un Richelieu, il constatait que celle-ci a été progressivement remplacée par un messianisme révolutionnaire dont les guerres du 20ème siècle ont porté la trace macabre.

Comme le note Christophe Dickès, Bainville avait même prévu, par une fine analyse anthropologique, les potentialités négatives des réseaux sociaux : « Toutes les inventions qui rapprochent les hommes en supprimant les distances favorisent les mouvements impulsifs, et par là multiplient les occasions de heurts et de conflits. » Bainville était l’homme du temps long, des constantes, des invariants tapis dans l'ombre du processus historique.

« Ainsi, Bainville ne serait pas étonné par la politique russe de Vladimir Poutine, les poussées hégémoniques de la Turquie d’Erdogan, le Brexit ou bien même les replis nationaux dans le contexte de la crise sanitaire mondiale. Avec sa froide lucidité, il se serait employé à souligner les constantes historiques de notre actualité quotidienne », analyse l’auteur. Bainville était un théoricien réaliste, école d’analyse géopolitique qui considère le conflit comme inhérent à la sociabilité humaine, donc comme une forme toujours possible des relations sociales et historiques. Une école qui écoute avec un certain scepticisme les grands discours de changement sur les lendemains qui chantent.

Comme le note Christophe Dickès en début d’ouvrage, Jacques Bainville a été considérablement influencé par la lecture de Les Origines de la France contemporaine d’Hippolyte Taine, lequel transpose dans le champ des sciences sociales la théorie de l’hérédité qui promeut l’idée de dépendance de l’homme à l’égard de son passé. Bainville en a fait une loi historique, et c’est du reste en analysant froidement l’histoire de l’Allemagne qu’il a prophétisé l’escalade des années 1930.

Dans ce livre instructif, l’auteur nous propose une étude bainvillienne des relations internationales salutairement chronologique pour comprendre notre histoire récente à la lumière des analyses du chroniqueur de l’Actien française : comment Jacques Bainville a-t-il pensé l’Europe et ses bouillonnements et comment penser les relations internationales avec lui.

Alors certes, Bainville n’était pas républicain, mais monarchiste, ce qui n’est pas notre cas. « Il faut croire à trop de choses pour être républicain », disait-il, lui qui n’aimait pas beaucoup les grands idéaux. Il y aurait ici de quoi redire. « Bainville, lui, ne veut pas croire, il tient à observer, comprendre, induire », analyse toutefois Christophe Dickès. En revanche, Bainville est l’empêcheur d’idéaliser en rond qui vous tend le miroir des siècles et vous rappelle que deux mille ans d’histoire ne comptent pas pour rien lorsqu’il s’agit de penser une politique étrangère. Une leçon à retenir, peut-être, enfin.

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