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LAÏCITÉ
Mgr Defois : « Sans donner du sens, la civilisation se délite en individualisme insignifiant » Abonnés

ENTRETIEN. Prêtre catholique français, évêque émérite de Lille, Gérard Defois est l’auteur d’une somme aux éditions Salvator : La Laïcité, une religion nationale ? Alors que les États généraux de la laïcité font débat, nous l’avons interrogé sur cette spécificité française.

Mgr Defois : « Sans donner du sens, la civilisation se délite en individualisme insignifiant »

Front populaire : Pourquoi avoir décidé de retracer l’histoire de la laïcité en remontant aux origines ?

Gérard Defois : Parce que j’estime que le débat sur la laïcité est abordé en France depuis 30 ans  d’une façon anecdotique alors qu’il concerne les bases de notre civilisation européenne. Ainsi je le vois surgir même en Chine dans les propos du président Xi Jinping en 2017 décidant de rénover les rapports entre le pouvoir politique chinois avec toutes les religions présentes dans la Chine d’aujourd’hui, alors que les religions traditionnelles de l’Orient sont toujours dominantes dans ces régions du monde. D’une part, ce débat en France est souvent limité à des perspectives électoralistes immédiates, jusqu’à des prises de position pitoyables. D’autre part, pour en retrouver les racines historiques et multiculturelles, je tiens à proposer une interprétation de long terme et d’ouverture universelle. J’estime que les débats actuels en France manifestent une pauvreté tant de l’intelligence que de la mémoire, nos politiques demeurant crispés sur le modèle de la loi du 9 décembre 1905. Or celle-ci était liée à l’Église catholique du siècle d’après la Révolution et ne peut être pertinente pour la situation postcoloniale d’aujourd’hui marquée par la présence d’un islam cultivé.

FP : En tant qu’évêque, n’êtes-vous pas juge et partie ?

GD : C’est une question de rigueur intellectuelle et de lucidité morale…sinon d’honnêteté dans la foi et la raison. Les débats parlementaires nous ont montré l’incompétence d’élus parlant de l’islam en ignorant royalement son histoire et nos relations depuis près de dix siècles avec l’Europe. Mon expérience d’évêque m’a fait rencontrer fréquemment des imans dans les quartiers périphériques de Lille. Je ne parlerai pas de mes contacts avec des responsables politiques ou des animateurs sociaux de tout genre qui m’ont fait part de leurs interrogations morales ou spirituelles. Les « juges » de la société, ce sont ceux qui font les lois, mais ils font preuve souvent d’instabilité lors des changements de majorité : aussi j’aborde souvent dans mon livre les questions du : « qui fait la loi ? », c’est-à-dire des fondements du pouvoir ou de l’universalisme des valeurs. Comme je le souligne durant ce récit historique de 500 pages, la connaissance chrétienne ne se réduit pas à une croyance naïve ou à une soumission intellectuelle confinée. Elle appelle une intelligence critique et une compétence rationnelle. C’est la tradition théologique que nous avons cultivée depuis les conciles des premiers siècles et reprise durant le Haut-Moyen-Âge. 

Pour être précisée par des expressions canoniques, elle   n’est pas pour autant dogmatique selon la formule : « hors de moi, pas de salut ». Dans l’histoire, le catholicisme a été très souvent utilisé comme un moyen de domination territoriale et idéologique. Ce qui a conduit à ériger les allégeances religieuses en force de pouvoir lors des guerres de religion. Aussi, pour penser librement notre christianisme, la prise en compte des évènements historiques et des pratiques sociales est nécessaire pour rendre raison des évènements de la vie et de l’Église. Mais l’Évangile du Christ est notre référence première, il dévoile notre quête d’identité et nous offre à la critique sociale et morale de notre époque. Personnellement, j’ai commencé une formation de sociologie avec Pierre Bourdieu en 1968, il venait d’écrire « la Reproduction », c’est-à-dire une analyse concrète des formes de transmission des savoirs qui, selon lui, « formataient » socialement les jeunes générations et les programmaient en fonction de la société « libérale ». Cette expérience d’analyse m’a conduit parallèlement à une nouvelle démarche théologique qui se situe dans la liberté spirituelle. J’en ai fait mon profit pour donner un autre sens à la transmission du message chrétien. Dans ce cadre pédagogique, la responsabilité du croyant implique à la fois une démarche rationnelle et une responsabilité personnelle, un choix intellectuel fondé sur une expérience critique à l’aune des sciences humaines contemporaines. Dans le contexte culturel actuel, le choix religieux relève plus de cette conversion personnelle que de l’appartenance héritée du passé. Ce n’est pas en cachant son identité que l’on peut entrer en échange et en dialogue. J’ai reçu de la sociologie la nécessité d’une rigoureuse vigilance épistémologique dans l’approche du religieux, exigence dont je suis reconnaissant à la formation laïque de l’EPHE.

FP : On réduit souvent la laïcité à la loi de 1905, mais comme vous le montrez, la laïcité est un processus qui s’est construit dans le temps long de l’histoire. Quand est véritablement née la laïcité ?

GD : Votre question peut susciter plusieurs niveaux de réponse dans la recherche historique. Dans ce livre, je propose de l’apercevoir d’abord coextensive avec l’histoire d’Israël : lors de la sortie de l’Égypte, l’identité religieuse de ce peuple est devenue une question à la fois sociale, militaire et culturelle. Le judaïsme des psaumes et des prophètes est particulièrement angoissé devant l’urgence de sauvegarder une identité religieuse de « Peuple de Dieu », car les relations économiques,  culturelles, sexuelles et religieuses amènent les tribus, les villages et leurs artisans à travailler les uns pour les autres. A faire des alliances, à s’épouser comme à se combattre. Pour notre pays, au lendemain des Croisades qui avaient vu les gouvernements occidentaux se lier entre eux pour reprendre aux musulmans les territoires du premier christianisme, c’est sous   Philippe le Bel au début du quatorzième siècle que l’affrontement avec l’Église révèle une identité nationale autonome par rapport à Rome. En particulier, le roi entend maitriser l’encadrement social du christianisme par sa libre nomination des évêques et des supérieurs religieux en fonction de ses intérêts politiques de pouvoir. Mais c’est aussi par la définition d’un droit national autonome et rationnel pour déterminer les territoires, administrer les populations et imposer un système de fonctionnement de la société indépendant des autorités religieuses et du droit canonique de l’Église. 

Alors, une laïcité séculière prend place entre la politique et la foi catholique, ce qui deviendra la réflexion essentielle de l’angevin Jean Bodin (1529-1596). Elle inspirera l’idée de l’État de droit, laissant les prescriptions religieuses et le message chrétien dans le privé. Ce qui permettait à l’autorité séculière d’ignorer la vie religieuse comme telle, de séculariser les structures sociales de l’Église pour des services socialement utiles,  mais contrôlés par les pouvoirs publics. Ce qui se passera ensuite lors de la Révolution jusqu’en 1905 ne sera qu’une déclinaison de cet imaginaire des Lumières. Certes, je ne veux pas minorer les évènements concrets de cette évolution, les nombreuses pages que j’ai consacrées à ces quatre derniers siècles nous donnent une retrospective de ce qui a été débattu de façon anarchique, souvent dans l’ignorance des faits réels lors des échauffourées parlementaires de mars 2021. Mais il nous faut retrouver les débats du dix-septième siècle pour interpréter les tensions évoquées récemment au Sénat lors de la polémique sur la mise au second plan de la foi religieuse par rapport à la loi de l’État républicain.

FP : Le christianisme est le seul monothéisme à avoir permis l’émergence de la laïcité. Est-il « la religion de la sortie de la religion » comme le dit Marcel Gauchet ?

GD : La remarque de Marcel Gauchet demeure trop générale pour ne pas être approximative. En fait, je dirai que le christianisme n’était pas destiné à « entrer en religion », sinon par ses dévaluations à l’image de le religion romaine. Celle-ci, comme je l’ai écrit, était une croyance sociale destinée à donner une toile de fond aux représentations spontanées des peuples de l’Empire romain. Elle était tissée de la religiosité à divinités multiples censée protéger les intérêts particuliers des citoyens ou, le cas échéant, favoriser les entreprises guerrières ou populaires d’empereurs qui se succédaient en s’entretuant. Cette différence a joué contre le christianisme, le faisant regarder par les citoyens romains comme un athéisme dans la mesure où il était un message éthique, personnalisé et transcendant plus qu’un culte ou un service public de rites populaires. Dès lors, il est donc radicalement différent des multiples religions culturelles et locales traditionnelles qui s’exposent à Rome. On l’a relevé, nous sommes en présence d’une religion du livre appelant l’adhésion spirituelle plus que le rite, le monothéisme s’est fait Révélation, Parole transcendante, c’est-à-dire à visée  éthique, ouvrant des perspectives  d’avenir par des expériences de conversion et un horizon commun d’espérances éternelles offertes à tous. 

L’islam est inscrit dans cette tradition d’un monothéisme à message qui insère le temps présent dans un futur surnaturel. Dans les années 1880 le monothéisme chrétien français était surtout confondu avec l’institution catholique pour les uns ou une représentation mythique pour les autres qui y substituaient selon le temps, l’État, le peuple, la souveraineté nationale ou même les progrès du savoir ou de la puissance technique. Dans le contexte de la Commune après 1871, de l’affaire Dreyfus ou de la menace allemande en Alsace-Lorraine, le Kulturkampf, il faut bien retenir combien la problématique de la laïcité préparant la loi de 1905 était économique, sociale et politique. Sauvegarder la liberté première du pouvoir de l’État en ignorant les lois religieuses était perçu alors comme une urgente nécessité pour éviter toute reconquête idéologique par la Rome pontificale. Le déplacement des catégories habituelles pour définir les religions est radical dans le langage des républicains. Là où le propos de Marcel Gauchet me semble pertinent, c’est dans l’affirmation d’un rapport personnel au divin qui épargne pour le pouvoir le risque de l’éclatement des structures de l’État dont souffre l’Allemagne par ses particularismes confessionnels et le régionalisme religieux des « Lands ». Alors que pour la France la laïcité comme ligne politique devient possible et utile au maintien de l’ordre social, l’école laïque est mise hors religions et le pouvoir peut prétendre à former globalement l’âme de la Nation.

FP : Les rois de France ont été à la fois des rois chrétiens, gardiens de la chrétienté, et des agents de la sécularisation (attentat d’Anagni, Pragmatique Sanction, Concordat de Bologne…). Comment expliquer ce paradoxe ?

GD : Il est difficile pour nous modernes de comprendre les enjeux de ces conflits récurrents. Pour ces rois et ces princes, leur fonction politique se veut fondée sur la religion catholique, ils s’estiment après leurs sacres être chefs de l’Église locale plus que les évêques. Le Pape lui-même doit rester une référence doctrinale et spirituelle, lointaine. Leurs conflits où s’échangent des violences de tous ordres se disent sous forme de bulles ou d’excommunications, voire d’expéditions militaires, d’autant que le Pape sur ce point demeure très vulnérable. La Papauté jusqu’au vingtième siècle n’est pas une domination politique du monde chrétien, elle est considérée de plus en plus comme une racine spirituelle pour un clergé choisi et créé par l’autorité politique. Après le concordat de Bologne (1516), 80% des nominations d’évêques relèvent de l’autorité royale, les autres étant réservées aux ministres et seigneurs ainsi récompensés de leurs services. Les abbés des riches monastères étaient désignés par les pouvoirs civils selon une logique encore féodale. Par ailleurs les propriétés temporelles de l’Église relevaient de la souveraineté civile, ce qui a permis en 1789 de verser directement les biens ecclésiastiques dans les caisses de l’État sur proposition de l’éphémère évêque d’Autun, Talleyrand.

Il n’y a donc aucun paradoxe à ce que le pouvoir politique soit anti-romain ou anticlérical, il n’est pas pour autant anti-chrétien, ni surtout athée, il gère les intérêts économiques ou moraux de l’Église selon les critères séculiers de la gestion des biens de la Nation. Ainsi, par les politiques temporelles  s’effectue en silence une sécularisation. Comme le rappelleront Émile Combes et Aristide Briand, les nominations d’évêques et les responsabilités dans l’Église relèvent du pouvoir politique et non du Pape, c’est l’un des motifs de la loi de Séparation. Nous ne sortons pas de la problématique de Canossa (1077) où l’enjeu était déjà cette question d’investitures et de pouvoirs politiques. Un débat plus administratif qu’idéologique ou théologique. La loi de 1905 libère l’Église de France de l’organisation politique de la chrétienté, car ni l’État ni l’Église n’échappent à cette équivoque permanente : dans le royaume ou la Nation, il ne saurait y avoir deux entités premières concurrentes. Aussi pour les uns la religion devait finaliser le temporel et le dominer, tandis que pour les autres, comme il n’y a place que pour qu’un seul Absolu, la religion doit servir l’unité de la Nation. Et dans ce dernier cas, le ministère du pape est sans objet pour le politique, il n’est qu’un pouvoir étranger. Mais lors des débats en 1905, Aristide Briand a précisé plusieurs fois que pour demeurer anticlérical, il n’entendait pas être antireligieux.

FP : Si une civilisation est « tout ce qui s’agrège autour d’une religion » (Malraux), peut-on considérer que notre civilisation décline à mesure que l’influence du christianisme s’efface ?

GD : Je ne peux vous répondre d’une manière générale comme s’il s’agissait d’une loi naturelle, mais il me semble qu’une civilisation préconise en elle-même une anthropologie, un ensemble de valeurs, de symboles et de messages qui rassemblent les uns et les autres dans l’histoire et motivent une communauté de conscience. Les allégeances culturelles génèrent des alliances spirituelles, soit par l’éthique, soit par une communauté de mémoire et de traditions. Ce qui suppose un socle de valeurs essentielles dont la fonction est de désigner une transcendance et des solidarités, hors desquelles il n’y a « pas de salut commun ». Sans ce schème culturel : élever et rassembler, donner du sens et appeler des engagements, la civilisation n’entre pas en histoire et se délite en individualisme insignifiant. C’est du moins ainsi que je comprends Valery quand il nous soulignait combien les civilisations européennes s’avouaient mortelles. En ce sens il est assez évident de constater la part du christianisme dans sa version protestante comme dans son expression catholique depuis deux millénaires, pour constituer le socle culturel de l’Europe. 

A l’encontre, je soulignerai combien la laïcité des Lumières a entendu construire les nations, puis les institutions européennes sur des valeurs et des symboles sécularisés, c’est-à-dire en dehors des religions. Je cite dans mon livre les positions de Jules Ferry sur la formation morale dans le cadre scolaire et d’Aristide Briand sur l’évocation de Dieu dans l’espace public. Mais, nous le voyons pour l’éthique sociale et familiale, pour l’éthique de la sexualité ou de la vie humaine il est demandé aujourd’hui aux gouvernements de dire le droit et les finalités de la recherche scientifique. C’est l’incertitude entre le moral et le social qui appelle des régulations par le politique. Si les religions ne font plus la loi, comment leur apport peut-il prendre place dans un espace laïque en quête de valeurs fondatrices ? Ceci est un débat à ouvrir.

FP : L’islam, religion plus profondément politique que le christianisme, est-il réellement miscible dans la laïcité ?

GD : Les débats récents au Parlement ont réduit l’islam à ses excès, comme ce fut le cas des propos sur l’Église au dix- neuvième siècle, ce qui a donné de la religion une image inacceptable. Ainsi, je signale le caractère diffamatoire du rapport de Briand ouvrant en mars 1905 les travaux parlementaires de ce qui a été la loi votée en décembre sous un mode beaucoup plus raisonnable. L’inculture des intervenants de mars 2021, qui ignoraient nos liens historiques avec les califats au Moyen Âge, puis avec les diverses institutions islamiques au cours de la colonisation, a empêché quelque dialogue que ce soit. Alors que les Français musulmans sont parmi nous de plus en plus nombreux et cultivés. Ce que j’ai constaté personnellement dans la région lilloise. Pour répondre à votre question, il nous faut découvrir l’humanisme musulman et remettre en cause un présupposé de violence et d’ignorance qui transpire de certaines expressions de notre laïcité. Car elle est elle-même un paradigme culturel.

FP : Pour lutter contre le communautarisme/séparatisme, certains proposent aujourd’hui une « laïcité forte » consistant pour l’État à neutraliser les signes religieux dans l’espace public. Au-delà du fait que cela est probablement anticonstitutionnel, est-ce une piste à envisager selon vous ?

GD : Il me semble à ce sujet que la circulaire du 15 mai 1936 de Jean Zay, alors ministre de l’instruction publique, a depuis longtemps répondu à la question. Néanmoins, la prise en compte de la culture islamique dans les échanges culturels de notre pays devient urgente. Répondre à nos inquiétudes par la seule répression ne peut qu’engendrer une violence qu’il nous faudra ensuite combattre. Je rappellerai alors aux politiques la consigne biblique : « qui sème le vent, récolte la tempête. »

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