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Pourquoi le gouvernement de Boris Johnson a repris la main sur le rail britannique Abonnés

ARTICLE. En créant la Great British Railways, le gouvernement de Boris Johnson entend mettre un frein au désordre absolu qui sévit sur le ferroviaire britannique. S’il ne s’agit pas d’une nationalisation à proprement parler, le Royaume-Uni a décidé de reprendre en partie le contrôle du secteur pour offrir enfin un service de qualité aux voyageurs. Décryptage.

Pourquoi le gouvernement de Boris Johnson a repris la main sur le rail britannique

Le rail britannique s’apprête à faire un pas en arrière et à revenir sur trente ans de privatisation totale du secteur ferroviaire. Jeudi 20 mai, le gouvernement britannique de Boris Johnson a ainsi dévoilé son livre blanc visant à réformer aussi bien les infrastructures que les services offerts aux clients. L’industrie du train britannique, si elle n’est pas moribonde, – bien que durement secouée par les conséquences de la crise du Covid – est en tout cas en souffrance. Le Premier ministre y répond avec la création de la Great British Railways, organisme public de gestion centralisée du train.

26 entreprises privées se partageaient le trafic des voyageurs

La privatisation a accompagné le développement du ferroviaire au Royaume-Uni, au point d’en faire l’un des pays d’Europe présentant le plus de recettes tarifaires, selon une étude de l’IRG-Rail en 2017. Mais elle a également contribué à disperser l’offre de voyage, tant et si bien que cette dernière était devenue illisible. L’ancien système reposait sur des franchises ; l’État mettait les entreprises en concurrence et leur accordait le monopole de zones géographiques. Elle pouvait ensuite fixer tarifs et horaires.

En 2017, il y avait au total 26 entreprises ferroviaires de transport de voyageurs au Royaume-Uni. Mais surtout, et contrairement à la plupart de ses voisins européens, l’État n’avait plus qu’un contrôle ultra-minoritaire de ses lignes (1,1 %). À titre de comparaison, l’Allemagne, avec pas moins de 137 entreprises concurrentes (IRG-Rail 2017), conservait, via la Deutsche Bahn, le monopole des grandes lignes – qui comptent pour 71,9 % du trafic. Un tel système – s’il n’était pas contrôlé, notion que le (néo)libéralisme goûte fort peu – pouvait vite déborder et devenir incontrôlable… ce qui n’a pas manqué d’arriver de l’autre côté de la Manche.

Quand "privatiser" rime avec "baisser en qualité"

Les coûts des billets ont augmenté et leur prix pouvait fortement varier d’une entreprise à une autre, d’une région à une autre. Les voyageurs se voyaient également obligés de changer de compagnie lorsqu’ils arrivaient au terme des zones de franchise de la compagnie de train. Le service s’était également considérablement dégradé. En 2018, un demi-million de passagers s’étaient ainsi vus bloqués par des changements d’horaires de dernière minute. En 2019, les retards représentaient plus de la moitié des trains en circulation dans le nord de l’Angleterre. En 2017, 60 % des Britanniques appelaient de leurs vœux une nationalisation du secteur ferroviaire, d’après un sondage Yougov.

Pas une nationalisation à proprement parler

Grant Shapps, ministre des Transports, évoque “le plus grand changement ferroviaire depuis vingt-cinq ans”. S’il se défend du terme “nationalisation”, Boris Johnson a opté pour un État qui collabore avec le secteur privé : en bref, un interventionnisme. En créant la Great British Railways, il ne récupère pas la circulation des trains. En revanche, il signera les contrats d’exploitation des voies ferrées, fixera lui-même les tarifs, les horaires ainsi que les itinéraires. Les clients n’auront plus qu’un seul site webà consulter pour leurs réservations. Enfin, la responsabilité de la Great British Railways dépendra directement du ministère pour les grandes décisions concernant l’avenir de ce secteur.

"Je crois fermement au rail, mais depuis trop longtemps, les passagers n’ont pas eu le niveau de service qu’ils méritent", explique Boris Johnson qui veut améliorer le “service client” rendu par le train. Le rail n’est pas un secteur anodin ; chaque voyageur du quotidien est un électeur à ne pas décevoir ou à conquérir. Au-delà de cette considération politique, le Royaume-Uni espère réaliser environ 1,7 milliard d’euros d’économie, soit 15 % de recettes tarifaires. Il en aura bien besoin pour financer les 46 milliards d’investissements de projets d’immobilisations ferroviaires jusqu’en 2025 prévus en novembre 2020.

Face aux velléités d’indépendance de l’Écosse, Boris Johnson entend également financer une capacité plus élevée, ainsi que des trajets plus courts des trains circulants entre l’Angleterre et l’Écosse. Symboliquement, le train pourrait être le ciment du Royaume-Uni. Mais il aura fallu que le gouvernement de Boris Johnson aille à l’encontre de tous les dogmes néolibéraux qui ont guidé le train britannique dans l’impasse. En France, nos dirigeants ont choisi de répéter les erreurs dont les Britanniques viennent tout juste de commencer à se relever.

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