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L’énergie : l’autre insécurité alarmante Abonnés

OPINION. Démantèlement d’EDF, rachat d’Alstom Power par General Electric… Depuis trop longtemps, les dossiers qui engagent la sécurité énergétique de la France ont été délaissés. À nous de récupérer notre souveraineté !

L’énergie : l’autre insécurité alarmante

La première a récemment incité une poignée de vétérans du nucléaire comprenant votre serviteur à tenter une démarche ayant fait long feu, analogue à celle des militaires. L’interpellation ci-après détaillée du pouvoir qui aurait dû en résulter peut s’intituler « Le moyen d’expulser Bruxelles des opérations de sauvetage d’une EDF et d’un Alstom en péril ». Hélas, l’intention s’est abîmée sur d’affligeantes et rédhibitoires dérobades, qui en disent long sur les formes et sur le niveau du mea culpa que les élites civiles d’hier et d’aujourd’hui sont prêtes à concéder au secours d’une patrie qu’elles ont contribué à mettre ou à laisser mettre en danger.

Peu importe. Lesdits vétérans prennent aujourd’hui le pari que le plénipotentiaire ministériel d’EDF n’aura bientôt plus d’autre choix que se résigner à adopter ce qui est revendiqué ci-après, sous peine de banqueroute de l’opérateur historique avant les présidentielles — Bruxelles n’étant moins que jamais disposé à desserrer le piège ARENH (Accès régulé à l’électricité nucléaire historique) dans lequel des Républicains européens du gouvernement Sarkozy-Fillon précipitèrent autrefois les intérêts du consommateur et du contribuable français. La presse témoigne de plus en plus nettement d’une telle intransigeance.

Toutefois, le péril ARENH écarté, l’insécurité énergétique du pays n’en serait pas pour autant définitivement conjurée, ni la ruineuse condition du marché français de l’électricité rendue inoffensive pour l’économie : la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte (LTECV) demeure et les préjudices socioéconomiques déjà perpétrés sont considérables.

Le consternant état des lieux

Jusque vers la fin des années 90, le principal outil électrogène du pays, ses modes de conception, de fabrication et d’exploitation, que le monde nous enviait et dont l’économie nationale tirait l’essentiel du profit, jouissaient des performances des technologies françaises ou francisées de nos tranches nucléaires. Aussi, quarante années d’exploitation sans accident d’un tel outil — ou 2000 années-réacteurs — attestent-elles aujourd’hui du caractère inestimable de ce que la France perdrait à s’en séparer, même partiellement.

Framatome et Alstom, deux champions industriels tricolores, se sont longtemps illustrés dans leur développement, mais la désastreuse expérience d’Olkiluoto, en Finlande, a cruellement montré que l’un et l’autre n’auraient jamais pu donner toute la mesure de leurs talents sans le concours de leur partenaire commun, EDF. Outre le génie d’avoir fait fabriquer en série des unités de production standardisées, l’historique architecte industriel, maître d’œuvre et maître d’ouvrage du plan Messmer, fit preuve d’une maestria universellement reconnue dans la recherche et développement de soutien à ces champions et dans l’exploitation d’un des plus grands parcs électronucléaires du monde.

Que reste-t-il de ce brillant complexe économique spécifiquement français, en 2021 ? D’un côté, l’industriel totalement administré, méconnaissable et en quasi faillite qu’est l’improbable EDF-Framatome, embourbé dans la construction de son propre prototype. De l’autre, le spécialiste des groupes turbo-alternateurs de centrales thermiques, devenu l’accessoire du géant américain General Electric auquel il fut bradé, voilà 6 ans. Alstom Belfort n’en finissant pas de se débattre pour tenter d’échapper à une anorexie programmée.

Désormais, il ne devrait plus pouvoir être pardonné à un gouvernement de ne pas s’atteler à reconstruire ce pôle industriel dans ses pleines aptitudes, à défaut d’être en mesure de doter notre pays d’un outil électrogène authentiquement de substitution. Les électeurs pourraient payer très cher pareille permissivité.

On ne sauvera pas EDF sans sauver notre nucléaire et inversement

En premier lieu, on peut s’interroger sur les capitaux de compétences et d’intégrité professionnelles mobilisés par les gouvernements de ces 25 dernières années, adeptes de la mise en concurrence européenne des fournisseurs d’électricité, avec l’arrière-pensée d’en épargner aux Français des effets secrètement conçus comme néfastes. Pourtant, si, au moment de l’instauration de cette mise en concurrence, un opérateur était en situation de tuer le marché continental naissant, c’était bien EDF ! Car on a aujourd’hui la douloureuse confirmation que, en matière d’énergie, n’existent de vraies concurrences commerciales que dans la production des kWh.

Pensant sans doute protéger le consommateur français des possibles errements de ce vent de libéralisme soufflant sur l’UE, lesdits gouvernements français n’eurent donc d’autre choix que quémander très tôt des dérogations à Bruxelles, parfaitement conscient d’avoir à lui concéder les contraignantes contreparties règlementaires dont on voit aujourd’hui qu’elles dessaisissent Paris du pouvoir de fixer librement sa politique énergétique nationale.

C’est ainsi que, dès 2011, l’institution des Tarifs réglementés de vente de l’énergie (TRV) donna rapidement lieu à la réprobation de Bruxelles et à son injonction de l’abolir ou de la compenser. En guise de compensation, le gouvernement d’alors ne trouva rien de mieux qu’offrir aux concurrents d’EDF le surréaliste Accès régulé à l’Électricité nucléaire historique (ARENH), à prix cassés et selon leur bon vouloir !

En 2012, trop heureuse de rebondir sur ce moyen inespéré de servir son antinucléaire viscéral, la Commission ne perdit pas une minute à faire de la proposition une obligation officielle.

Moins de 10 ans plus tard, le bilan d’une aussi lamentable collusion institutionnelle est proprement désastreux : le prix public du kWh électrique français a augmenté de 30 %, en moyenne ; accablée de dettes à hauteur de 35 milliards d’euros, cette EDF exsangue et commercialement rançonnée perd peu à peu les moyens de faire face à ses obligations industrielles permanentes et a déjà perdu ceux de franchir le gigantesque mur d’investissements qui va rapidement se dresser devant elle.

Dans de telles conditions, le moyen de sauver et de remettre en selle l’opérateur historique ne peut pas consister à en répartir la dette au moyen de son démembrement ni à se décharger du financement et de la pratique de certaines de ses fonctions sur d’autres acteurs. Un raisonnement arithmétique aussi sommaire, servant d’alibi à la conservation d’un ARENH à peine édulcoré et faisant l’économie de s’attaquer aux causes profondes d’un endettement structurel, serait pire que le mal dont on veut guérir un malade délibérément rendu malade.

Non, pour redonner des couleurs à ce dernier, dans les délais impartis, il suffit de placer la Commission européenne au pied du mur de ses propres prescriptions commerciales, en lui proposant d’agréer — et non de négocier ! — la suppression simultanée de l’ARENH et des TRV, de même que l’irruption du tout nouveau concurrent « EDF nucléaire » sur le pertinent marché européen de l’électricité. Dès lors, pour être fondée à restreindre partiellement ou totalement cette dernière prérogative, la même Commission devra prouver que le nouveau concurrent commet ou a commis une infraction aux règles de la concurrence qu’elle a établies.

De même, si Bruxelles s’avisait de règlementer la liberté accordée à EDF de fixer ses prix, elle devrait le faire suivant les strictes règles dont elle est l’auteur, sauf à se rendre coupable d’un dévoiement concerté de certaines d’entre elles, avec la complicité d’Élysée-Matignon ou en l’absence de son opposition formelle, ce qui revient au même.

En conclusion, les Français doivent se convaincre que le marché authentiquement libre et non faussé n’est pas forcément l’ennemi d’une EDF en bonne santé et se convaincre que, jusque vers le milieu des années 2000, cette dernière n’y craignait personne, bien au contraire. Par conséquent, il suffit aujourd’hui d’en refaire le champion qu’en avait fait le plan Messmer… et de la même façon.

La France ne récupèrera son joyau Alstom qu’en le rachetant au prédateur General Electric

Un projet de rachat du nom de « France Arabelle » existe déjà qui vise à recréer un acteur industriel français dans un domaine stratégique du service et des équipements de production d’électricité centrée sur les turbines à vapeur et les alternateurs pour applications nucléaires civiles et militaires ; projet prévoyant d’acquérir l’activité nucléaire civile d’Alstom, rachetée par GE en 2015, dont l’essentiel est actuellement logé dans la société GEAST. Ainsi, une société GEAST bien française dirigée par une équipe très expérimentée d’ex-cadres dirigeants d’Alstom Power, autour de Frédéric Pierucci le fondateur, pourrait-elle aisément voir le jour.

Un tel projet public-privé de reprise du capital de la société GEAST par des investisseurs français serait à même de garantir sur le long terme la pérennité d’une entreprise participant à la souveraineté de la production électro énergétique française.

La seule issue pour des opérateurs historiques en grand péril

Quelque forme administrée que puisse prendre l’UE de l’énergie, la nécessité vitale de disposer d’un marché de l’électricité prodigue de kWh et de modération des prix ne tardera pas à s’imposer physiquement à l’Europe géographique. Indifférent au statut géopolitique de celle-ci, ce marché qui, en pratique, a toujours existé ne saurait se dérober aux impérieuses exigences sans lesquelles il est incapable de donner ce qu’on attend de lui. Or, la principale de ces exigences concerne une concurrence cyniquement frelatée par Bruxelles et dont d’aucuns nient hypocritement la légitimité, voire la réalité concrète de l’utilité. Bref, qu’une conscience collective manipulée considère devoir dispenser ce marché des obligations applicables à tous les autres n’a jamais dissuadé et ne dissuadera jamais les consommateurs de préférer les kWh les moins chers et les plus abondants.

Dès lors, qu’y a-t-il de plus primordial et de plus urgent, pour un opérateur y nourrissant de grandes ambitions commerciales ? Qu’au plus haut niveau de l’État, on s’emploie à pérenniser les turpitudes politiques, économiques, industrielles et même professionnelles que cet opérateur continue de payer de son déclin, en s’échinant à les financer sur fonds publics, privés, européens ou nationaux les moins remboursables possibles ? Ou que le pouvoir politique rende sans délai à cet opérateur la clientèle qu’il lui a confisquée, le format industriel et les compétences lui permettant de redevenir le champion qu’il fut ?

Certes, ce sont là deux façons de répondre à l’impérative obligation dans laquelle se trouve l’État français de faire rentrer de l’argent dans les caisses de la chaîne industrielle dont EDF est le cœur. Mais il y a un énorme décalage entre le service public rendu par un endettement visant à colmater dans l’urgence toutes les voies d’eau du bâtiment, sans se préoccuper de reprendre en main l’efficacité organisationnelle de l’équipage ni d’optimiser techniquement l’exploitation de la machine, et un endettement adossé en confiance à la ressource commerciale restituée à un producteur d’électricité rendu libre de ses moyens professionnels de la faire prospérer.

Il n’est bien entendu pas question de renoncer à l’intégration du nucléaire dans la taxonomie européenne ; la revendiquer est plus que légitime. Pour autant, on commettrait une coupable tromperie à laisser croire que, à lui seul, l’accès à cette manne permettrait de tirer du naufrage une filière électronucléaire en déshérence et gravement entravée par la LTECV. Les Français ne doivent surtout pas perdre de vue que, dans les années 80 et 90, cette même filière a due son caractère triomphant à trois seuls attributs : des technologies industrielles Framatome et Alstom franco-françaises, un financement de la construction du parc ne devant quasiment rien à personne et, pour le coup, l’instauration avant l’heure d’une économie de l’énergie électrique authentiquement circulaire.

On sait donc depuis longtemps que rendre la ressource commerciale d’antan à la filière électronucléaire française autoriserait tous les espoirs qui furent permis à la fin des années 60 où, toutes choses égales par ailleurs, les richesses de la France et de ses industriels n’avaient rien à envier à celles en capilotade d’aujourd’hui. Pourtant, à l’époque, ladite filière ne dut de décrocher les considérables emprunts et investissements requis qu’à la robustesse de la confiance qu’EDF et ses partenaires inspirèrent à ceux qui les leur accordèrent. Comment, dans des conditions analogues, pourrait-il aujourd’hui ne pas en aller ainsi, quand des montagnes d’argent gratuit ne savent plus où se placer et quand on sait ce que notre historique nébuleuse industrielle généra de profit économique et de confort, avec de tels investissements  ?

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