Menu
Analyses
Numérique
La trilogie d’Eric Sadin : une méditation philosophique sur notre condition numérique Abonnés

CRITIQUE. Les éditions L’Échappée rééditent trois ouvrages du philosophe Eric Sadin dans une seule et même collection. Ils forment une trilogie méditative passionnante sur les errances de la révolution numérique et sur les enjeux déterminants qui planent sur notre nouvelle condition d’existence à l’ère digitale.

La trilogie d’Eric Sadin : une méditation philosophique sur notre condition numérique

En quelques décennies, les technologies numériques se sont imposées dans nos vies avec une vitesse d’immersion fulgurante, sans équivalent dans l’histoire des techniques. Et, comme le montre le philosophe et médiologue Régis Debray, les hommes appartiennent à leur milieu technique plus qu’ils ne le maîtrisent.

Parmi les observateurs critiques de notre nouvel écosystème numérique, Eric Sadin est une figure de proue. Depuis maintenant une dizaine d’années, il s’attache à traquer les évolutions de la condition humaine aux prises avec ce nouvel écosystème technique. On le dit généralement techno-critique, mais il récuse l’appelation de technophobe. Dans La vie algorithmique, il s’en explique : « C’est notamment à l’écart de l’ancestrale et inopérante dichotomie entre les dénommés « technophiles » et « technophobes » que je souhaite me positionner, qui voit les mêmes rengaines indéfiniment se répéter dans leurs axiomes élémentaires. »

La vie algorithmique est le premier volet d’une trilogie passionnante dans laquelle le philosophe s’emploie à analyser la généalogie et les effets de l’immense réductionnisme induit par l’univers digital. Cette trilogie comprend : La Vie algorithmique, La Siliconisation du monde et L’Intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle.

La Vie algorithmique analyse la « raison numérique » au sens propre, c’est-à-dire la montée en puissance des algorithmes et des « datas », ayant entraîné la quantification intégrale de la vie. Du neuro-markéting à la médecine des données en passant par les « maisons connectées », Facebook et ou « google-glass » (lunettes google), l’auteur montre comment l’empire du big data se structure sur une surveillance numérique généralisée au point de remodeler les existences humaines.

La Siliconisation du monde analyse la fulgurante prise de pouvoir idéologique par les artisans de la Silicon Valley, promoteurs d’une vision technolibérale du monde et qui, sous des atours de management « cool » et de culture New Age, sont les promoteurs d’une fuite en avant transhumaniste.

L’Intelligence artificielle ou l’enjeu du siècle analyse l’émergence de l’Intelligence artificielle comme enjeu civilisationnel du 21èmesiècle avec lequel s’amorce progressivement un nouveau régime de vérité. Pour Eric Sadin, l’IA fonctionne comme un « système expert » détenteur d’une vérité à dimension performative (qui réalise une action par le fait même de son énonciation). L’IA représente le « tournant injonctif » de la technique et l’avènement possible du pire totalitarisme de l’histoire.

Dystopie digitale

Pour certains penseurs de la technique (c’était le cas de feu Bernard Stiegler), cette dernière doit être envisagée sous l’angle pharmacologique, c’est-à-dire celui de son ambivalence constitutive. En effet, de même qu’une substance ingérée peut-être, soit curative (médicament) soit toxique (poison) en fonction de la dose, la technique peut avoir des avantages et des inconvénients selon l’utilisation que l’homme en fait.

Eric Sadin, s’il reconnaît en partie la validité théorique de cette approche, propose toutefois de s’en éloigner au sens où elle a tendance à masquer la réelle inhumanité des technologies numériques : « c’est exactement l’objectif de mon entreprise qui vise à s’éloigner du dogme phamacologique remettant à plus tard un meilleur rapport possible à entretenir aux systèmes, en pariant à terme sur « l’humanité » des personnes, alors qu’il relève d’un impératif d’évaluer de près leur part d’inhumanité, entendue comme une violence coupable faite à ce qui nous constitue comme êtres sensibles, singuliers, libres et responsables. »

En ce qu’elles enferment l’homme dans le schéma de la binarité constitutif de leur être, les technologies numériques (fondées sur la logique binaire et le chiffrement 0/1) enferment l’humanité dans le monde du calcul rationnel permanent, sur la base d’une approche computationnelle du cerveau qui réduit son fonctionnement à celui d’un ordinateur.

Eric Sadin rappelle à ce titre la funeste ironie de cette épopée numérique, quant au profil socio-culturel de ses promoteurs originels : « C’est une idéologie post-hippie libertarienne, d’origine principalement californienne, qui contribua à propager un imaginaire radieux et quasi messianique affecté aux technologiques numériques. » Du « summer of love », des plages de San Francisco et du LSD à Google X, il n’y a finalement eu qu’un pas.

« Tous les discours qui auront accompagné les développements du numérique et qui auront revêtu durant une période une forme de vérité, non seulement ne peuvent plus se formuler avec la même certitude inébranlable, mais sont devenus saugrenus au vu d’une autre vérité, celle-ci non plus forgée par le sophisme du verbe, mais s’imposant d’elle-même par l’évidence factuelle ». Et du reste, l’univers digital compte beaucoup de repentis.

La data, rupture anthropologique ?

Ce que signale ce mouvement technico-anthropologique en expansion, c’est d’abord qu’il défie pour une large part nos catégories usuelles d’appréhension, confrontées à une forme de débordement indéfiniment fuyant, de surcroît irréductible à toute cartographie stabilisée. « Car les Big data ne nomment pas un état de fait, mais une sorte de « fission nucléaire » continuellement expansive et partout disséminée, qui trouve son origine dans le mouvement historique de numérisation progressive du monde. » L’univers numérique redéfinit le monde comme une sorte de méta-donnée universelle.

Le double vocable « Big Data » serait apparu en 2008 et aussitôt entré dans le Oxford English Dictionarysous cette définition : « Volumes de données trop massifs pour être manipulés ou interprétés par des méthodes ou des moyens usuels ». Énoncé à la forme négative qui explicite non pas le principe, mais focalise sur les limites à pouvoir gérer un mouvement qui se déroberait à notre maîtrise ou excèderait nos facultés de représentation.

Les Big data, au-delà de toutes les perspectives économiques escomptées, doivent être comprises comme le passage d’un seuil épistémologique et anthropologique, qui veut que nos modes de perception et d’action sur le réel se constituent désormais au filtre majoritaire des données, résultats d’opérations réduisant in fine tout fait à des lignes de code.

Ère post-symbolique et arraisonnement du monde

Le réel, réduit à des lignes de codes, fait imploser les champs symboliques qui sont ceux de la culture humaine. Ce sont plusieurs couches chronologiquement consécutives désormais agglomérées les unes aux autres qui concourent à instaurer une réalité de toute part imprégnée de chiffres. Un « arrêt sur image » suffit à faire surgir le vertige : l’humanité produirait autant d’informations (au sens de données) en deux jours qu’elle ne l’a fait en deux millions d’années. « C’est un âge post-symbolique qui émerge dans le processus historique de numérisation. »

« Cet environnement en constante consolidation contribue à défaire un rapport ontologique basé sur l’expérience sensible et la distance supposée irréductible entre chaque substance, faisant apparaître une inédite position de surplomb à l’égard des phénomènes, abolissant en quelque sorte la part de vie et d’inconnu, jusque-là tenue comme consubstantielle à la réalité. C’est un tournant épistémologique, anthropologique et plus largement civilisationnel. »

En effet, la machine ne connaît pas l’inconnu, ni le hasard, ni l’indétermination. Elle est de part en part logique, enfermée dans la cage de fer de la rationalité. « Ce n’est pas qu’il y aurait eu deux histoires ou plusieurs histoires parallèles plus ou moins contradictoires, c’est plutôt que le principe même qui se situe à leur fondement aura dès l’origine été conçu en vue de répondre à un unique axiome : celui d’accéder à un surcroît automatisé d’efficacité et d’optimisation organisationnelles. »

Dans La Technique, ou l’enjeu du siècle, Jacques Ellul écrivait déjà : « Le premier caractère évident du phénomène technique est celui de la rationalité. Sous quelque aspect que l’on prenne la technique, dans quelque domaine qu’on l’applique, on se trouve en présence d’un processus rationnel. (…) Toute intervention de la technique est, en effet une réduction au schéma logique, des faits, des pulsions, des phénomènes, des moyens, des instruments. »

L’homme réifié

Loin d’être neutre, la technique influence la structuration anthropologique humaine. Un individu est prolétarisé lorsqu’il n’arrive pas à se réapproprier le savoir qui a été extériorisé dans un support technique. Dans un monde où la data est devenue le nouveau pétrole, les individus se voient alors soumis aux savoirs extériorisés dans ces supports, au lieu d’utiliser ces supports pour transmettre et partager les savoirs.

Dans sa phase actuelle computationnelle, qui est celle de l’intelligence artificielle et de la gouvernementalité algorithmique, le capitalisme entraîne la prolétarisation généralisée des savoirs (plus personne ne maîtrise les technologies). Tous les anciens processus délibératifs, interprétatifs et décisionnels sont court-circuités par des « systèmes automatiques d’aide à la décision » si bien que l’homme, dépassé dans ses capacités de calcul et de prise en compte des big data, doit abdiquer son autonomie devant la machine.

Selon Eric Sadin, l’IA représente le « tournant injonctif » de la technique moderne à travers quatre niveaux : niveau incitatif (ex : l’application waze qui vous indique la route en voiture), niveau impératif (ex : le chat bot pour entretiens d’embauche, évaluation algorithmique de la propension à récidive en justice pénale), niveau prescriptif (ex : industrie des données physiologiques dans le cadre médical) et niveau coercitif (ex : ordres d’ajustement en temps réel à la plus haute optimisation calculée par l’IA dans le milieu du travail).

En somme, et c’est aussi ce que note par ailleurs le philosophe lacanien Dany-Robert Dufour, l’IA est en train d’annuler la devise kantienne des Lumières « Sapere aude – aie le courage de te servir de ton propre entendement » en ramenant l’homme a l’état de minorité par deux voies : l’errance pulsionnelle des sujets (cerveau sur-stimulé) et la soumission aux algorithmes comme nouvelle forme d’hétéronomie.

commentaireCommenter