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Algérie : le peuple « entre-deux-rives » Abonnés

OPINION. Trop souvent résumée à la colonisation française, l’histoire de l'Algérie est surtout celle d’une terre d’espoir et de conquête, d’un véritable carrefour culturel, mais qui n’est jamais réellement parvenu à affirmer son identité.

Algérie : le peuple « entre-deux-rives »

Sous le venin de certains vocables dont les lettres semblent soudées à jamais, vouées à la haine, plombées par le ressentiment, l’on se doit d’ouvrir leurs ailes engluées afin de déployer leur signification cachée. C’est le cas du mot « colonisation ». Mot piégé par excellence, explosif par sa proximité sensible d’avec les populations encore concernées, explosif aussi par ses connotations réduites à une binarité facile et trompeuse des dominants/dominés, des inclus/exclus, des indigènes/étrangers, des possédés/possesseurs, des victimes/coupables.

L’histoire, mais également le témoignage, peut nous rendre une autre Algérie, souvent assignée à son univocité. La possession par la force d’une terre étrangère est en soi un méfait à réprouver, surtout si cette contrée a gagné son identité au fil des siècles, en assimilant des apports successifs pour s’inscrire dans une civilisation. À l’époque, en 1830, la régence d’Alger et Hussein Dey, dépendant du sultan d’Istanbul, n’avait pas l’autonomie d’une nation ni sa souveraineté. D’autant plus que cette région avait subi et subissait encore combien d’autres humiliations (massacres respectifs pendant les occupations musulmanes et ottomanes) ? Le nom même d’Algérie lui fut attribué bien plus tard en 1839 par Antoine Virgile Schneider. On connaissait conjointement ses multiples razzias barbaresques écumant les mers pour spolier biens et humains réduits à l’esclavage. Charles X décide d’y envoyer une armada afin de réparer un affront fait par le dey d’Alger envers le consul de France, Pierre Deval, au sujet d’un impayé de blé, et de réduire les repaires de corsaires puis mettre fin à l’esclavage. Ce fut le débarquement de Sidi-Ferruch et ses milliers de morts à la suite d’âpres batailles. Il ne s’agissait pas alors de confisquer de quelconques terres, mais plutôt d’asseoir la puissance d’une royauté en manque de reconnaissance. Une résistance fut vaillamment menée par le natif de Mascara Abd al-Kader qui finit par capituler en 1847 après avoir lancé plusieurs djihads contre les Français.

Au-delà des aspects politico-militaires et malgré lui, un peuple avait pu se constituer, ni colonisateur, ni français à part entière. Un peuple d’exilés d’une France qui les envoyait, souvent avec leur famille, s’essayer à cultiver des terres, dans les plus épouvantables conditions de l’époque et qui lui valut de nombreux morts. Les décennies passantes, dans cette étrange enclave, s’était forgé un modus vivendi au-delà des stéréotypes dont on veut bien l’affubler.

L’attrait certain pour l’Orient, inauguré par la campagne d’Égypte de Napoléon à la fin du XVIIIe siècle, allait trouver ici sa réalité vivante, plongée dès son origine dans le bain d’une civilisation ottomane agonisante. Jusqu’aux événements de 1954, les communautés ont vécu en cohabitation, certes peu convergentes, mais assurément sans animosité. Le décor oriental des existences fera de ce peuple, greffé depuis 1830, un hybride unique avec son langage (le ladino), sa musique arabo-andalouse, sa cuisine (judéo-arabo-hispano-française), sa littérature (l’école d’Alger). Tout cela ayant été emprunté aux cultures locales mâtinées d’apports métropolitains.

Comment alors ne pas se sentir trahi après avoir entendu le « je vous ai compris », suivi un an plus tard par la possibilité d’une autodétermination ? Le petit peuple comprenait soudain que son statut devenait intérimaire, un « entre deux rives », un mirage de bonheur voué à sa disparition. Car il fut cette possibilité arrachée à « l’impossible », de vivre un âge aux confins de deux mondes, investi par le mythe de l’hospitalité. Comme si les installations successives sur cette terre avaient produit, cet homme camusien entre « l’exil et le royaume », ce dernier, noircit du soleil de l’absurde et un monde se refusant au sens, mais découvrant son versant sensuel et poétique. Leur « identité » française ne tenait qu’à la projection idéalisée au-delà de la mer, à de futiles images d’Épinal et leur présent vécu n’éprouvait qu’une ivresse solaire qui dessinait son destin d’une ligne claire et sans nuages.

À l’aveuglement du soleil, ils répondaient par les mots de leurs hôtes, tissés d’autres formules d’Espagne et de France, mais souvent, devant l’éclatement blanchi des halos et des formes, ils se taisaient, le regard fixé sur l’horizon à tirer des lignes sans espoir. Comblés par cette vie simple, d’une langue sans vergogne et de corps salés par l’écume, ils se mirent au travail pour honorer le terroir, le doter de leur savoir-faire et le faire fructifier. Même si une poignée de « vrais colons » ont pu profiter de leur pouvoir, l’immense majorité issue de contrées lointaines n’avait que sa force de travail à offrir au pays. Ils n’héritaient pas de lignées prestigieuses. Leur fierté était abouchée à cette terre qu’ils partageaient en la cultivant. Mais comme l’histoire reste tragique, les « événements » vinrent troubler ce bien-être et faire naître des contradictions irréconciliables. L’armée française et le FLN allaient boucler les sept dernières années d’une impossible survie.

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