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La médaille et son revers Abonnés

OPINION. Dans une démocratie ayant aboli les privilèges, le respect est à double sens. Pour être respecté, il faut être respectable. Dès lors, les éruptions de violence contemporaines ont, au-delà de l’indignation pour partie légitime, une explication rationnelle qu’il convient d’élucider. Barbara Lefebvre décrypte la symbolique d’un geste déjà appelé à faire date.

La médaille et son revers
Publié le 10 juin 2021

Le consensus semble fait autour de l’idée d’un climat politique et médiatique délétère à l’orée de la campagne présidentielle que beaucoup annoncent (souhaitent ?) calamiteuse et agitée. La gifle assénée au président de la République semble minimisée par l’intéressé qui n’y voit que l’alliage inadmissible de « la bêtise et de la violence » ; à l’instar de Manuel Valls, giflé également durant sa campagne des primaires socialistes en 2017 à Lamballe, qui poursuivit sa visite comme si de rien n’était.

Il semble toutefois que banaliser ces passages à l’acte violents à l’égard de figures de l’autorité publique (président, ministre, édiles locaux, policiers, pompiers, enseignants, soignants à l’hôpital public, agents de guichet dans les administrations) revient à alimenter le discours sur « le sentiment d’insécurité » qu’il ne faudrait pas alimenter ni exagérer. Le « circulez y a rien à voir » n’a pas davantage sa place concernant la gifle du président que lorsqu’un citoyen se fait lyncher sans raison par des jeunes dans une rue de Marseille, qu’un directeur d’école est tabassé par un parent contestant une punition, qu’un policier reçoit un énième projectile à la tête en faisant son métier, qu’un livreur frappé et insulté. Porter la main sur le chef de l’État n’est pas un geste banal, c’est le signe d’une transgression radicale s’agissant du respect envers cette fonction qui n’est pas banale non plus.

Quelle situation permet cette transgression ? Dans nos démocraties occidentales postmodernes et particulièrement en France, nation politique par essence, les citoyens se sentent constamment bafoués dans leur pouvoir souverain. Pour certains, le citoyen n’étant pas respecté, il n’a pas de raison de respecter l’autorité qui le représente. Aucune autorité légitime ne va de soi dans une société hyper-individualiste où l’intérêt général est constamment soumis aux caprices de minorités revendicatives de « leurs » droits (au mépris de celui de la majorité silencieuse), des offensés perpétuels alimentés par le discours antidiscriminatoire sans fin qui fait croire à « chacun et chacune (sans oublier les ni chacun ni chacune !) » qu’il est une victime d’un système qui doit être changé, voire abattu.

Cette gifle est aussi une conséquence de l’abandon du commun au profit des colères individuelles que les progressistes ne cessent d’entretenir pour en déplorer finalement les conséquences. L’abstention électorale comme le désintérêt pour la chose publique (militantisme partisan, syndical etc.) témoignent, élection après élection, de cet abandon civique. Et si l’élection présidentielle demeure mobilisatrice c’est qu’elle reste encore chargée dans les imaginaires collectifs d’un pouvoir, celui du président-monarque thaumaturge qui va guérir le pays de ses peines par le seul effet de sa nomination. Le vieux fond monarcho-gaullien bouge encore.

Désillusions après déceptions, de nombreux Français rejettent la politique. D’autres, heureusement plus nombreux, veulent néanmoins y croire, car ils n’ont pas tout à fait abdiqué leur souveraineté. Le moyen d’expression de l’adhésion, de l’exaspération ou du rejet d’un candidat et de ses idées demeure le suffrage, à échéance régulière. Entre ces échéances, la densité et la qualité de la vie politique, intellectuelle, syndicale, médiatique doit permettre aux citoyens, opposés à la majorité élue, de se faire entendre.

Or dans un monde de plus en plus privé d’intermédiations, il n’y a plus qu’un face-à-face entre les dirigeants et les citoyens mécontents. Plusieurs facteurs aggravent cette situation : le quinquennat a asphyxié les institutions et tué la Vè République, la médiocrité intellectuelle de la plupart des ténors de la vie politique est patente, ensuite un comportement d’usagers a été encouragé chez les citoyens dans leur rapport aux pouvoirs publics depuis trois décennies, enfin la trahison de notre souveraineté est désormais actée, placée entre les mains d’entités supranationales jugées incompétentes par les opinions publiques. Tout concourt à l’effondrement du collectif national. À cela s’ajoutent les meutes hurlantes sur ce forum de la stupidité universelle qu’on nomme les réseaux sociaux. Peut-on s’attendre à autre chose qu’à des éruptions de violences ?

Certains commentateurs et politiques voient dans l’évènement de la gifle l’expression d’une violence sociétale déjà ancienne, d’autres d’une exaspération singulière liée à ce quinquennat né d’un « dégagisme » bon teint, l’énième manifestation d’une colère contre ce jeune président qui avait fait la promesse d’un Monde nouveau et aura finalement gouverné « à l’ancienne », crise après crise. En 2007, un autre candidat avait été élu sur une ambitieuse promesse : le retour de l’autorité et de la méritocratie.

Nicolas Sarkozy aura trahi chacune de ses promesses. Acte sans doute le plus grave de son mandat, il insulta la parole souveraine du référendum de 2005 en signant le Traité de Lisbonne en décembre 2007 (copie quasi exacte du traité constitutionnel que les Français avaient refusé tout comme les Néerlandais, sans parler des six autres nations qui ont reporté sine die la tenue du référendum par crainte de la victoire du non !). De ce quinquennat tonitruant et hystérisant, outre les affaires judiciaires et la catastrophe libyenne, on retiendra le fameux « casse-toi pauvre con » adressé à un français refusant de lui serrer la main au salon de l’agriculture en février 2008. Cette violence verbale envers un citoyen de la part d’un président fut perçue comme une gifle à l’égard de tous citoyens opposés à sa politique. Le respect est à double sens dans une démocratie ayant aboli les privilèges et les préséances envers les gens d’en-haut.

Même si comme le dit La Fontaine dans Le pouvoir des fables, « le monde est vieux », on peut dater l’effondrement de la respectabilité de la parole publique de nos dirigeants de ce « casse-toi pauvre con ». Jusqu’ici les propos méprisants sinon insultants à l’égard des Français pas assez intelligents pour comprendre leurs élites, se tenaient dans le secret des dîners entre soi, dans la tranquillité des cabinets ministériels, dans les couloirs de la presse écrite ou télévisuelle entre « gens qui s’y connaissent ».

Mais depuis une dizaine d’années, et avec une accélération singulière depuis ce quinquennat, chaque citoyen armé de son smartphone enregistre, capte les images, qui sont pour les politiques autant de pièges impossibles à déminer dans la mesure où ces vidéos sont publiées immédiatement sur le réseau Internet et vont tourner en boucle, le temps de la polémique, chassée par une autre. On peut s’interroger sur le besoin frénétique des politiques d’alimenter les réseaux à toute heure du jour et de la nuit. Ce bavardage constant dévalue la parole politique et démonétise l’action.

La macronie de ce point de vue, au nom de sa modernité digitale vantée en 2017 comme un gage de succès et de progrès, est omniprésente sur les réseaux sociaux. Elle y récolte ce qu’elle y sème : la discorde, l’outrance, le mépris. Quand on voit certains ministres tweeter des dizaines de fois dans la journée, on peut s’interroger sur la pertinence de cette communication permanente qui ne laisse de repos ni pour la pensée ni pour l’action. Cette com digitale a pour seul objet de saturer l’espace médiatique qui commente n’importe quel tweet comme s’il s’agissait d’un aphorisme philosophique à décortiquer. Le brouhaha de Twitter n’a jamais fait ni une politique, ni une élection. Pas plus que les audiences d’un talk-show ne font un candidat crédible. Pourtant toute la classe politique et médiatique semble croire que c’est celui qui parle le plus, qui en fait (ou en fera) le plus.

L’impression d’hystérisation du débat public tient bien à ce flux incessant de « buzz », insignifiants la plupart du temps, montés en épingle par tel ou tel média et repris partout par obligation grégaire lié à la course aux audiences. Ils suscitent les mêmes commentaires, les mêmes débats durant un jour ou deux, avant de retomber dans l’oubli. L’opinion publique ne peut sortir indemne de ce tourniquet infernal où le temps de la réflexion, de la pensée contradictoire pour se faire son avis, est contracté à l’extrême. Toute la classe politique en joue, avec plus ou moins de talent. 

Pour ce seul week-end, on a vu Jean-Luc Mélenchon tenir des propos conspirationnistes sur les attentats à la veille d’élections puis noyer le poisson le lendemain en invoquant l’appel au meurtre contre lui et ses électeurs dans une vidéo consternante de Papacito, qu’Eric Zemmour s’empressa de défendre après avoir, au cours du même week-end, annoncé à demi-mot sa candidature comparant, en toute modestie, ses analyses journalistiques à des prophéties. L’effondrement de la vie politique est tout entier dans ce face-à-face Mélenchon-Zemmour avec Papacito en arbitre des élégances ! L’islamogauchisme face à l’islamopathologisme : pour l’un, la place de l’islam en France n’est pas un sujet, pour l’autre c’est le seul qui vaille. Quel service est rendu à la nation par tant de subtilité de la part de deux hommes réputés intelligents et cultivés qui prétendent à la fonction présidentielle ? On voudrait rire, mais c’est à pleurer. Finalement, la gifle du président est venue clore cette énième séquence politique pathétique.

Alors que s’annonce une crise sans précédent pour la décennie qui vient, la France est au bord de la décompensation. 2022 apparaît à beaucoup de Français (et de commentateurs) comme l’élection du tournant : le dernier « stop ou encore » avant le naufrage. Cette élection exige du sérieux, de la rigueur de la part de ceux qui disent vouloir le bien de la France, elle exige moins de mégalomanie, plus de modestie personnelle et de lucidité dans de solides programmes politiques. La France a été affaiblie dans son corps et son âme par trente ans de désindustrialisation, de mondialisation destructrice des sociétés comme de l’environnement, de soumission à l’ordo libéralisme allemand incarné par l’esprit maastrichtien. Si l’opinion publique est à cran, anxieuse, c’est que les Français savent en majorité que le pays ne pourra en supporter davantage.

Les dirigeants qui se sont succédé jusqu’à aujourd’hui ont enfoncé la France dans cette désespérance qui n’est pas le fatal destin de notre nation. Ils ont détruit l’école de la République et avec elle la transmission d’une langue articulée permettant de débattre et non pas uniquement d’éructer, d’une culture chargée d’un héritage historique et littéraire commun qui constituait le socle d’une identité civique et nationale. Puis ils ont détruit l’armée en la détachant des citoyens. Ils ont dévalorisé la police et la justice, en les privant de moyens. Ils ont éradiqué la paysannerie française pour la transformer en une agriculture productiviste sans âme qui détruit les hommes, les terres, les animaux.

Ils ont massacré un magnifique tissu industriel en le vendant à la découpe ou en délocalisant à tout va. La crise du Covid aura montré la détérioration minutieuse de notre hôpital public au nom de l’austérité économique (à géométrie variable !). La France à rebâtir nécessite l’union de toutes les intelligences, la dévotion pleine et entière des personnes aspirant aux plus hautes fonctions qui ne sont pas des « jobs », le sacrifice d’un confort immédiat pour reconstruire un moyen et long terme vivable pour nos enfants. Pour l’heure, le spectacle politique offert aux Français n’est pas de nature à rassurer. L’euphorie des terrasses, des réouvertures de restaurants et cinémas, des loisirs balnéaires, ne durera pas. C’est peut-être la dernière inspiration avant la plongée en eaux profondes.

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