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Génie français
L'art d'être français Abonnés

CRITIQUE. Les éditions Bouquins ont publié le 20 mai le dernier livre de Michel Onfray. Il y déploie, comme dans une adresse au fils qu’il n’a jamais eu, un ensemble de considérations et de conseils à la jeune génération, immergée dans le tourbillon de la postmodernité.

L'art d'être français

Son ouvrage, Michel Onfray le conçoit comme une sorte de guide, à la fois de sagesse et de conduite, à destination des jeunes « philosophes en puissance », sur le modèle des Lettres à un poète de l’écrivain Rainer Maria Rilke. Il s’agit de leur transmettre quelques outils pour qu’ils puissent « sculpter leur existence », « construire ensemble » et surtout « voyager en mer par temps mauvais ». Ce temps mauvais, le philosophe le décrit en profondeur, en observateur minutieux qu’il est de notre civilisation déclinante.

C’est ce sentiment aigu du déclin qui pousse invariablement le philosophe sur une pente conservatrice (oui, il existe une tradition conservatrice à gauche). Conserver ce qui peut l’être d’une civilisation qui a un temps soulevé le monde à bout de principes. Pour cela, il convient de réhabiliter la transmission dans une époque qui ne sait plus que communiquer, et substituer au culte des cendres la préservation du feu.

Être véritablement français…

Michel Onfray nous brosse d’abord un portrait de la France. La France comme géologie, comme géographie, comme histoire, cette France braudélienne du temps long. En quelques pages seulement, on passe du baptême de Clovis aux Essais de Montaigne. Ce survol permet de constater l’évidence : le caractère catholique du premier millénaire français écrase toute autre considération. Ce catholicisme, par ailleurs décrié en tant que système de valeurs par le philosophe, rend pourtant possible ce qu’il appelle les « pierres constitutives de l’esprit français ».

Ces pierres constitutives sont représentées par des penseurs français majeurs qui personnifient à eux seuls cette psychologie, ce tempérament, cet esprit français que les siècles ont commué en art de vivre. Parmi elles, Montaigne, symbole de la finesse, de la rigueur de la pensée et de l’humour subtil. Michel Onfray perçoit en lui l’inventeur de la laïcité, le précurseur des Lumières : « Les Essais contiennent toute la modernité en puissance », explique-t-il.

La deuxième « pierre constitutive » de cet esprit si particulier est apportée par François Rabelais, dont la moquerie, la grossièreté, l’esprit libertaire, la « gaieté libre et truculente » caractérise une facette essentielle du caractère français. Son Gargantua « fonde une république libertaire ».

La troisième pierre est apportée par René Descartes, accoucheur de la raison critique, de l’amour du doute qui habite les Français et qui rend possible, lui aussi, les philosophes des Lumières. Parmi les autres caractéristiques essentielles de l’esprit français, Michel Onfray ajoute l’ironie, l’art de la conversation et la galanterie, l’attachement au peuple et à la justice ; incarnés respectivement par Voltaire, Marivaux et Victor Hugo.

Tout ce génie de la culture française tient sans doute à la réactivation et l’agrégation des traits les plus saillants de cette philosophie antique admirée de l’auteur et qui constitue le corpus commun, les références et les valeurs constitutives d’une authentique civilisation. Ainsi, le philosophe voit dans Montaigne « un Moderne (…) qui veut redonner leur lustre aux écoles de sagesse antiques : scepticisme, stoïcisme et épicurisme », dans Rabelais un inventeur du « corps épicurien français », dans Descartes le « doute pyrrhonien », et dans Voltaire « un Socrate français ».

… pour faire face à ce qu’est devenue la France d’aujourd’hui

Le reste de l’ouvrage - décomposé en plusieurs « lettres » thématiques consacrées à l’infantilisation, le néo-féminisme, le décolonialisme, l’écologisme ou encore l’art contemporain – donne à voir le paysage sociétal français actuel (les faits) comme conséquence logique des influences idéologiques délétères l’ayant engendré (les mots).

L’époque troublée que nous vivons, dit-il, interdit précisément d’être rabelaisien ou voltairien. Elle interdit d’être véritablement français. Dans la lettre sur « la moraline », Michel Onfray montre comment le retour du refoulé chrétien et platonicien – passé à la moulinette du puritanisme anglo-saxon et de la théorie de la déconstruction – agit comme une injection de morphine qui endort la raison individuelle. Michel Onfray en appelle au contraire à la réflexion et au discernement.

Michel Onfray dénonce également les modes intellectuelles qui ont déferlé sur la France des années 1960-1970 comme le structuralisme, le freudo-marxisme et le courant déconstructeur dont Wilhelm Reich, Gilles Deleuze, Félix Guattari, Michel Foucault, Jacques Derrida ou Judith Butler ont été, entre autres, les illustres représentants. Ces théories ont mis à mal l’autorité, les structures fondatrices de la société, la morale et les limites individuelles et collectives les plus élémentaires. En promouvant à toutes forces la fluidité et le trouble, elles ont œuvrer à l’implosion du monde solide de la civilisation judéo-chrétienne.

De même, la philosophie décolonialiste de Franz Fanon et de Jean-Paul Sartre a rendu possible Houria Bouteldja, les mouvements indigénistes, racialistes, et islamo-gauchistes qui prospèrent aujourd’hui sur le terreau de la repentance. « Sartre aime le sang : il aime la Terreur dans la Révolution française (…) Son projet ? Accomplir le nihilisme… Détruire la France, ses valeurs, son histoire, sa civilisation. » Edwy Plenel, admirateur de Tariq Ramadan n’est-il pas un descendant de Sartre et Foucault, admirateurs de l’ayatollah iranien Khomeini ?

De même, Michel Onfray fait remonter l’idée de la déresponsabilisation à outrance – omniprésente aujourd’hui – au subconscient de Freud, au surréalisme de Gide et à Foucault qui s’inscrivent en contrepoint d’une pensée libertaire et camusienne de la responsabilité individuelle. Mais voilà, Camus a perdu. C’est la fameuse « harangue du juge Baudot » qui fait toujours la loi dans le monde judiciaire. Au nom de la lutte des « petits » contre les « gros », on excuse tout, et tant pis si les « petits » ne sont pas ceux qu’on pense.

Un manuel de discernement

L’art d’être français fait la part belle à la philosophie, aux courants de pensée qui ont érigé la France et à ceux qui sont en train de la soumettre. Deux mille ans de civilisation enjointe de procéder à une « conversion de l’être », tel Jean-Luc Mélenchon se réjouissant de la « créolisation » du monde. Derrière la harangue mélenchonienne ; Edouard Glissant. Derrière Edouard Glissant ; Deleuze et Guattari.

Michel Onfray en appelle au discernement, à la prise en compte des œuvres et des auteurs dans leur complexité, fidèle à sa méthode de lecture (œuvre complète, correspondance et biographie), mais conscient également que les jeunes générations, prises dans les rets de la révolution numérique, y sont de plus en plus étrangères.

À la manière du philosophe romain Celse, auteur du Discours véritable qui analyse et critique le surgissement du christianisme dans la civilisation gallo-romaine – qui va provoquer son effondrement –, Michel Onfray montre comment la civilisation judéo-chrétienne est peu à peu remplacée par une nouvelle civilisation, probablement hétéroclite, mi-islamique mi-transhumaniste.

Dès lors, que faire contre le poids de l’histoire ? On n’arrête pas l’inertie des millénaires avec un bouquet d’idées neuves. Un programme ? Peut-être, mais d’abord et avant tout une ligne de conduite, prélude à tous les recommencements. Prévenance, délicatesse, justice et justesse, honnêteté et sens de la parole donnée. Héritage, transmission, art de vivre, culture et paysages, fidélités à l’enfance. En un mot : droiture. Tout ne passera pas par-là, mais rien ne se fera sans y passer. À qui veut sauver la France, il lui faudra réapprendre à être français.

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