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Insécurité : Nazim Yenier fonde « Les Bergers du quartier » pour lutter contre la délinquance Abonnés

ENTRETIEN. Nazim Yenier est un citoyen brestois de 40 ans. Lassé de voir certains jeunes gâcher la vie des habitants de Kérourien, une cité de Brest, il a fondé le collectif « les Bergers du quartier ». L’objectif ? Dialoguer et occuper le terrain pour rééquilibrer le rapport de force.

Insécurité : Nazim Yenier fonde « Les Bergers du quartier » pour lutter contre la délinquance

Front populaire : Pouvez-vous vous présenter rapidement ainsi que l’association ? Quel a été l’élément déclencheur de sa création ?

Nazim Yenier : Je suis né à Izmir, en Turquie, en 1981. Arrivé en France en 2005 pour un master-2 en informatique, j’ai été naturalisé en 2014, après un véritable parcours du combattant.

J’ai constaté ces dernières années une montée inquiétante des incivilités et des agressions gratuites, dans une société française tétanisée par la peur. Peur du mal éduqué qui fait subir sa musique à tout le tramway… Peur de l’inconscient qui roule sur les trottoirs avec sa moto cross non homologuée… Peur de l’adolescent qui squatte le bas de l’immeuble et qui y laisse tous ses déchets, tous les jours…

La réaction de la société française face à ces incivismes, à la quasi-unanimité́, est la lâcheté. Nous tremblons de peur à l’idée de la moindre confrontation avec l’auteur d’une quelconque incivilité. Nous tournons le regard, nous faisons semblant de ne pas voir. Nous nous consolons en maquillant cette lâcheté en intelligence qui évite le conflit.

A force d’être intelligents, à force d’éviter toujours davantage le conflit, nous en sommes arrivés à des rodéos sauvages qui empoisonnent la vie de tous les quartiers HLM, à des personnes âgées régulièrement insultées pour ne pas avoir baissé le regard face à des adolescents, à des femmes agressées (voire violées) dans tel ou tel RER sans que personne ne réagisse dans le wagon.

J’avais dans l’esprit, depuis quelques années, cette envie d’agir autour de moi, de participer à la construction d’une autre idée de la société française. Je retardais l’échéance espérant que quelqu’un d’autre prenne l’initiative. Je me suis rendu compte que les autres espéraient la même chose. Si je ne prenais pas moi-même l’initiative, personne d’autre ne le ferait.

L’élément qui a déclenché la fondation de l’association a été les rodéos sauvages pendant le tout premier confinement, sur la période de mars-avril 2020, dans et autour du quartier brestois de Kerourien. C’est un quartier dit « sensible ». J’habite à 400 mètres de ces blocs, depuis 13 ans.

Pendant deux mois, en plein confinement et pratiquement tous les jours, une bande d’excités entre 15 et 25 ans s’est adonnée à des rodéos sauvages du début d’après-midi jusqu’à 23h00. En plus de plusieurs scooters bruyants, ils utilisaient des moto-cross non homologuées au vrombissement infernal. On les entendait jusqu’à un kilomètre du quartier. Imaginez le calvaire des habitants qui ont subi cela tous les jours, en bas de leur immeuble.

Dans un premier temps, j’ai naı̈vement pensé qu’il suffirait d’aller discuter avec ces jeunes, de leur faire comprendre la gêne qu’ils occasionnaient. Je me suis retrouvé plus d’une fois entouré par une dizaine d’entre eux, dans un dialogue de sourds, toujours très tendu.

J’ai compris qu’ils étaient parfaitement conscients du calvaire qu’ils faisaient subir aux autres et s’en moquaient. C’est la peur qu’ils inspirent et l’impunité dont ils bénéficient qui leur procurent l’essentiel du plaisir, plus que la moto.

J’ai également compris que seul le rapport de force compte à leurs yeux. Quoi que je puisse dire, que ce soit pour le bruit ou le danger d’accident, je me heurtais à la même réponse finale : « tu es seul, nous sommes quinze, alors c’est comme ça ».

D’une certaine manière, ils n’ont pas tort. On ne gagne pas une guerre uniquement avec de la diplomatie. La diplomatie ne peut fonctionner que si l’adversaire craint les conséquences d’une confrontation physique.

Dans ce cas, il ne me restait qu’une solution : de revenir à trente, à cinquante, à cent cinquante s’il le faut, avec des personnes ayant la même vision que la mienne. C’est-à-dire souhaitant la solution par le dialogue mais prêtes à une confrontation physique si celui-ci échoue.

De cette motivation est né le collectif « les Bergers du Quartier », le 11 février de cette année.

FP : Quelles sont concrètement les actions menées par le collectif ?

NY : Nous avons publié un long vidéo-reportage mettant à nu la réalité du quartier de Kerourien. Depuis, nous avons interviewé des femmes victimes d’agression dans Kerourien et d’autres quartiers de Brest. Notre dernière vidéo pointe du doigt l’abandon du quartier par les autorités publiques lors de la soirée du premier jour de l’Aı̈d, le calvaire des habitants face aux vandales et l’état abominable du quartier le lendemain matin.

Concrètement, notre première action est d’informer dans le but de recruter. Chaque semaine, nous appelons les dignes âmes à venir rejoindre notre combat. Chaque semaine, nous sommes sollicités par des personnes qui souhaitent nous rencontrer, rejoindre les Bergers.

Il était très difficile de recruter pendant les restrictions COVID, toute réunion intérieure étant interdite. Les bars et restaurants, des lieux pour rencontrer des personnes motivées, étaient fermés. Là, avec la levée des restrictions, nous pourrons rencontrer davantage de personnes, organiser nos premières assemblées. Les actions d’occupation du terrain et d’opposition physique aux incivilités suivront.

FP : Dans l’une de vos vidéos, des habitants témoignent qu’ils ne souhaitent pas appeler la police de peur des « représailles » alors qu’ils sont menacés ouvertement. Comment expliquer ce climat ?

NY : Le manque de volonté politique et judiciaire face à l’ambiance délétère qui règne dans la plupart des quartiers HLM de France n’est pas un scoop. Rendons-nous compte que nous vivons dans un pays où la justice a condamné́ l’Etat pour son inaction face aux rodéos sauvages.

Nous avons appris par le journal Ouest France, au lendemain des feux d’artifice sauvages à l’occasion de l’Aı̈d 2021, que la direction départementale de la police national (DDSP 29) avait formellement demandé aux forces de l’ordre de ne pas intervenir à Brest pour tapage, feux d’artifice, rodéos ou autres « festivités ».

Ni le préfet du Finistère, ni le maire de Brest n’ont daigné donner une quelconque explication sur cette nuit de calvaire alors que nous les avons interpellés à plusieurs reprises les jours suivants. Comment voulez-vous qu’un habitant du quartier se sente à l’aise dans ce climat ? Il gare sa voiture en bas de son immeuble, ramène ses enfants à l’école le lendemain. Sa boite aux lettres, sa porte sont connues. C’est une cible très facile pour les voyous.

FP : Vous assumez d’occuper le terrain jusqu’à la confrontation physique. Vous n’avez pas l’impression de vous substituer à l’Etat ? Certains pourraient vous accuser de former une sorte de milice privée…

NY : Si l’Etat veut revenir faire son travail et rétablir l’ordre, il est plus que bienvenu. Or, comme sa condamnation pour inaction face aux rodéos le démontre formellement, il est désormais inexistant dans certains domaines qui impliquent notre tranquillité et sécurité quotidiennes. Par conséquent, il ne peut pas s’agir d’une substitution. On ne se substitue pas à l’inexistant !

Nous faisons fi de toute accusation de milice. C’est absurde. Nous ne sommes pas armés, nous agissons à visage découvert, nous expliquons clairement nos motivations qui sont avant tout citoyennes.

Les voyous en face, par contre, sont armés, opèrent à visage caché et s’attaquent à des citoyens sans histoire dans le seul but de les terroriser. Ceux qui cherchent une milice dans cette affaire devraient plutôt regarder de ce côté.

FP : Que répondez-vous aux personnes qui pensent que les incivilités et la violence dans certains quartiers sont dues à un abandon de ces jeunes par la société et l’Etat ?

NY : Je leur réponds que c’est entièrement faux pour le quartier de Kerourien. Comme nous le montrons dans notre premier vidéo-reportage, il s’agit d’un quartier HLM très bien équipé, très bien entretenu, à proximité immédiate d’écoles, de commerces et des transports.

Du terrain de foot à gazon naturel au centre social qui propose toute sorte d’activités et d’assistance (formation, recherche d’emploi, procédures administratives) il n’y manque rien pour les jeunes. Kerourien est en plus entouré de grands espaces verts, de maisons pavillonnaires privées et HLM, de grands parcs, le tout à cinq minutes des plages. Nous sommes très loin du cliché du quartier ghetto repoussé aux marges de la ville.

Ce quartier est pourtant connu pour ses fusillades, rodéos incessants, voitures calcinées, points de deal et les nombreux déchets sur ses pelouses, ses aires de jeu, devant le centre social. Il faut à un moment savoir laisser de côté ses dogmes idéologiques et regarder en face la situation réelle.

FP : N’avez-vous pas peur pour votre intégrité physique ? Avez-vous déjà subi des pressions et des menaces également ? 

NY : Depuis que j’ai lancé le collectif les Bergers du Quartier et publié les vidéos-reportages, la question la plus fréquente que l’on me pose est « N’avez-vous pas peur ? ». Amis, voisins, responsables municipaux, journalistes et même policiers me posent frénétiquement la même question : « N’avez-vous pas peur ? »

Nous mettons en évidence des femmes agressées, des personnes âgées harcelées, de l’argent public colossal gaspillé et une poignée de délinquants sans morale qui sont responsables de la situation. Le premier sentiment que tout cela invoque chez les Français n’est pas l’indignation. Ce n’est pas la colère, ni la révolte, ni la motivation d’agir. C’est la peur. Cela en dit long à la fois sur l’ambiance qui règne dans ce qu’on nomme les quartiers « sensibles », mais aussi sur la peur installée de manière pathologique dans la société française.

Je reçois régulièrement des messages d’insultes et d’intimidation sur les réseaux sociaux, tous avec un français approximatif et depuis des faux comptes, ouverts souvent le jour même. Certains excités de Kerourien sont passés à quelques reprises devant chez moi, en voiture, en quad ou moto-cross, en faisant crisser les pneus ou remettant les gaz pour faire du bruit.

Rien à prendre au sérieux. Cela ne m’impressionne pas du tout. Un proverbe turc dit : « Isıracak köpek havlamaz.* » (ndlr : si le chien aboie, c’est qu’il ne mord pas).

Par ailleurs, je suis autant capable que n’importe quel excité de frapper, gazer, brûler. Si la justice est à ce point-là clémente avec eux, je suppose qu’elle le sera également avec moi…

NB : Retrouvez les reportages citoyens de Nazim et des Bergers du quartier sur leur chaîne Youtube.  

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