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Guerre économique
La Chine dévore l’Europe grâce à l’Union européenne Abonnés

OPINION. Avec la complicité des Chicago Boys, la Chine s’est progressivement convertie au néolibéralisme. Au point de devenir un prédateur économique redoutable capable d’imposer son modèle au monde entier, y compris à une Union européenne impuissante.

La Chine dévore l’Europe grâce à l’Union européenne
Publié le 14 juillet 2021

Un des faits les plus marquants de l’actualité internationale de ce premier semestre 2021 est la sonnette d’alarme tirée par tous les pays occidentaux concernant la hausse très inhabituelle des prix des matières premières. Si tous, ou presque tous les produits respectant cette appellation sont concernés, les experts donneront pléthore de raisons pour justifier la situation : affaissement du dollar, limitation de la disponibilité desdits produits, réduction des frets aériens et maritimes. Par contre, peu d’explications sont données sur la relation de cause à effet entre l’incapacité des pays occidentaux à être autonomes dans leur gestion de besoins en matières premières, et la très grande capacité des pays exportateurs (nous dirons, très globalement, l’Asie) à produire et exporter ces biens. Impossible de savoir si l’omission est volontaire ou non, l’erreur reste grossière.

Il est important de réaliser ici un saut d’une cinquantaine d’années en arrière pour comprendre comment nous en sommes arrivés ici, et entrevoir l’avenir tel qu’il se profile pour les pays européens et occidentaux si rien n’est fait. Le récent décès de Donald Rumsfeld, le 29 juin 2021, devrait nous inciter à examiner son rôle, celui de son mentor Milton Friedman et celui de son collègue Jeffrey Sachs, pour ne citer qu’eux, dans la déstabilisation totale qu’ils ont occasionnée de leur vivant dans de nombreux pays. La liste des Chicago Boys — les disciples de Milton Friedman ayant acté la politique économique sous le régime de Pinochet, puis, par extension, tous les économistes agissant partout dans le monde conformément aux théories économiques développées par l’École de Chicago, dont Friedman reste la figure de proue, et dont le maître mot est l’opposition absolue à toute forme de keynésianisme — est malheureusement trop longue pour être citée ici.

Il n’y a pas de rapport direct entre l’état politique et économique actuel de l’Union européenne et celle du Chili de Pinochet, mais la main des Chicago Boys est clairement coupable d’avoir saisi l’opportunité du coup d’État du 11 septembre 1973 pour instaurer une politique néolibérale (rajouter « criminelle » ici serait un pléonasme !) sous la houlette du général Pinochet. Le projet ? Supprimer toute trace de « socialisme » dans l’appareil d’état chilien, Milton Friedman ayant choisi le Chili comme pays-test à l’application de ses théories néolibérales du fait de la « dangerosité » du président Salvador Allende : entendre par dangerosité le fait que la démarche du président favorisait les nationalisations, les actions syndicales, les soins et l’éducation accessibles à tous, entre autres. Un fou furieux donc, aux yeux d’un néolibéral. Finalement, le parallèle avec l’UE n’est pas si difficile à trouver…

Les effets d’aubaine créés par la terreur du régime de Pinochet auront permis tant et tant d’affaires juteuses pour les entreprises privées américaines qu’il fallut recommencer : Uruguay (1973), Argentine (1976) suivent le modèle déjà « payant » du Chili, mais également de la Bolivie (depuis 1971). Les Chicago Boys ne sont jamais officiellement les instigateurs de la déstabilisation politique, mais s’en servent une fois celle-ci advenue pour insuffler une déstabilisation économique d’autant plus grande. Voilà, en partie, l’héritage de Milton Friedman, sans parler de la torture des opposants politiques, la hausse catastrophique du taux de chômage et le retour d’épidémies dans des pays qui, avant l’application de telles politiques économiques, étaient sur la voie du développement.

La recette étant un peu trop connue, et la contestation internationale un peu trop forte, il fallut ruser pour continuer de diffuser le néolibéralisme dans d’autres parties du monde : ce fut le travail de Jeffrey Sachs en Pologne et dans la future ex-URSS. Pour la Pologne, ce fut entrepris par le noyautage de Solidarnosc, le syndicat fondé par Lech Walesa qui s’opposait, depuis le début des années 1980, à la mainmise du pouvoir central soviétique sur l’économie polonaise. Tout en donnant un crédit moral à Walesa et la promesse du soutien de l’Occident, Sachs s’assura qu’en échange, l’Occident puisse mettre fin au modèle économique en place, qui assurait alors une vie économique régulière et équilibrée (pour ce que cela puisse vouloir dire sous un régime totalitaire par ailleurs !).

En Russie, ce fut encore plus simple, Boris Eltsine ayant été très facile à corrompre : nombre de ses collaborateurs directs se sont enrichis en prenant des actions dans la vente des propriétés publiques de la nouvelle Russie, principalement liées aux exploitations pétrolières et gazières. On notera que l’un de ces collaborateurs n’était nul autre que Vladimir Poutine, et que l’un des Chicago Boys prompt à s’essayer au capitalisme à la sauce russe n’était nul autre que George Soros, qui s’offusque aujourd’hui qu’un pays comme la Hongrie refuse toute forme d’influence économique émanant de sa part (les décisions politiques et économiques d’un pays regardent ce pays ; il est toutefois intéressant ici de noter que cette décision se base vraisemblablement sur une expérience spécifique que la Hongrie ne veut pas voir se reproduire pour elle-même. Attitude relativement saine, mais qui demande une volonté politique forte).

Les Tigres asiatiques et la Chine

Friedman porte ici encore une part de responsabilité sur le choix de Deng Xiaoping, qui a voulu conserver le pouvoir au nom du Parti tout en ouvrant l’économie au concept de propriété privée. Encore une autre recette ici, pas question de vendre les biens publics chinois : pourquoi ne pas s’enrichir en ouvrant le marché du travail au reste du monde ? Près d’un milliard de personnes payées en moyenne l’équivalent de 170 euros par mois, n’est-ce pas là une aubaine financière exceptionnelle ? C’est en opposition à ce choix, et pour d’autres raisons, que la jeunesse chinoise s’était rassemblée en 1989 sur la désormais tristement célèbre place Tian’anmen.

Finalement, quelle que soit la recette appliquée, les résultats concrets pour les peuples concernés sont les mêmes : appauvrissement général, perte des propriétés publiques, répressions sanglantes… Les années passent. Friedman décède, Deng Xiaoping est remplacé, Eltsine démissionne (au profit de Poutine), mais les Chicago Boys ne restent pas inactifs, et tous ceux qui auront « investi » finiront plus que millionnaires (c’est la loi du marché, après tout !), en fermant les yeux sur le terrorisme gouvernemental, et l’emprisonnement, la torture, voire l’assassinat « légal » des opposants politiques. Donald Rumsfeld, quant à lui, aura un impact considérable sur l’application de la politique économique des Chicago Boys en Irak, après la « destitution » de Saddam Hussein — comment celui-ci est-il arrivé aux marches du pouvoir en 1968, déjà ?

Et nous ? Nous nous sommes nous-mêmes, comme des grands, liés aux traités européens qui institutionnalisent, eux aussi, le néolibéralisme, en interdisant toute autre pratique économique. Croyez-vous qu’élire un président socialiste permettrait de s’opposer à la vente de pans entiers de la propriété publique ? Nous avons été détrompés maintes fois dans les faits, mais préoccupés par d’autres maux que celui-ci. Aujourd’hui, quel pays occidental digne de ce nom peut affirmer sa puissance industrielle au point de garantir l’autonomie de sa population en quelque produit que ce soit, fût-ce de simples matières premières ? Ce qui est certain, c’est que la France ne fait pas partie de ces pays-là, et ce ne sont pas nos fameuses « licornes » qui disposent du savoir-faire que nous avons volontairement exporté en Chine et en Asie, au détriment des emplois qui ont été irrémédiablement détruits.

Nous avons, il faut le répéter, volontairement exporté notre savoir-faire et notre outil industriel pour nous retrouver aujourd’hui dans l’incapacité économique et technique de redéployer ce tissu industriel dans l’Union européenne. Nous dépendons désormais exclusivement de « l’Usine du monde » pour quantité de biens et de matières premières, et nous nous étonnons qu’elle dicte désormais les conditions de vente ? Tel est pris qui croyait prendre !

La situation est étrangement similaire à celle de 1973 (encore !) lorsque les pays de l’OPEP (Organisation des pays exportateurs de pétrole), irrités par le soutien de la « communauté internationale » à Israël pendant la guerre du Kippour : le prix du baril quadruple, du jour au lendemain — « parce que » — et le monde entier est obligé d’accepter. Aujourd’hui, la France s’amuse à promener un sous-marin nucléaire à proximité des eaux territoriales chinoises et s’offusque par ailleurs de voir les prix des biens venant de là-bas augmenter… tout cela n’est guère sérieux. C’est encore moins sérieux quand une crise sanitaire mondiale part certes de Chine, mais depuis un laboratoire où les investissements financiers et scientifiques sont, au mieux, internationaux, et au pire, français. Il n’est pas question ici de dire que la France est responsable du désastre, mais de pointer du doigt l’attitude irresponsable de celle-ci à l’encontre de la Chine eu égard au niveau proprement ahurissant de dépendance que nous avons volontairement nouée avec elle !

La « crise des masques » de 2020 a-t-elle poussé les pouvoirs publics de la France et des pays occidentaux à revoir leur politique industrielle ? Que non ! Pensez-vous que l’actuelle crise des prix des matières premières aura sa place dans les futurs débats de la présidentielle de 2022 ? Bien sûr que non : les pitreries d’un Cyril Hanouna, adoubé par Christophe Barbier himself, sont bien plus importantes pour réfléchir sereinement à l’avenir de notre pays, de notre capacité à pourvoir à nos besoins, et de la possibilité d’offrir des perspectives d’emplois stables, valorisants et épanouissants aux futurs citoyens. Et ce n’est pas exactement de la faute de la France en tant que telle que nous sommes dans l’impossibilité d’agir face à ce qui semble être l’inévitable.

L’inévitable, c’est que la politique économique néolibérale finisse par tout emporter, c’est-à-dire concentrer le pouvoir économique aux mains d’une oligarchie qui se contrefiche de la couleur politique des pays : la Chine en est le meilleur exemple, mais l’alternance des couleurs politiques des présidents français en est un autre, tout comme la multiplicité des régimes politiques et des « tendances » des dirigeants européens qui n’ont en réalité aucun autre choix que d’appliquer les traités. N’ayant aucune entrave politique réelle à son action, cette oligarchie décide de tout : du prix de l’eau que nous buvons, de la qualité de l’éducation que nous pourrons offrir à nos enfants (moyennant petite finance pour une éducation primaire, et très grosse finance pour une éducation complète), de la pertinence des soins que nous pourrons apporter à nos anciens, de l’énergie que nous utilisons — et demain, qui sait, de l’air que nous respirerons. Le néolibéralisme dit prôner la libre concurrence et le libre-échange, mais l’expérience montre à présent qu’il n’est que le prélude à un monopole absolu. À ce titre, toute personne qui se dit ou se pense de gauche devrait d’abord et avant tout s’opposer à l’Union européenne parce qu’elle est l’instrument du néolibéralisme. Toute personne qui se dit ou se pense de droite devrait d’abord et avant tout s’opposer à la lente disparition de son pays au profit de ces oligarques. Depuis 2005, on ne les entend plus beaucoup…

Ouvrons une parenthèse : il ne s’agit pas ici de dire que le communisme ou le socialisme valent mieux que le capitalisme ou le libre-échangisme. Derrière toute politique économique qui cause la misère et la mort, il y a des hommes ; ce sont donc les hommes qui sont responsables de cette misère et de ces morts.

Le juste milieu est possible, et il fonctionne : c’est justement ce qu’avait mis en place Salvador Allende au Chili avant d’être renversé. C’est ce que le programme du Conseil national de la Résistance avait prévu en 1944 et instillé en France sous la responsabilité du général de Gaulle. C’est ce que voulait bâtir Thomas Sankara pour le Burkina Faso. Aucun de ces quelques exemples, ni d’autres, ne sont à mettre en parallèle d’un projet dictatorial communiste comme l’a été la Russie stalinienne, laquelle fut le traumatisme à l’origine des thèses de Friedrich Hayek, mentor de Friedman et grand promoteur de l’école de Chicago. Ce juste milieu est un prérequis absolu à la constitution d’une diplomatie efficace et pérenne, à la définition de nos actuelles forces productives, à la reconstruction d’un service public de qualité et qui ne laisse plus des malades mourir sur les parkings des hôpitaux, et qui ne laisse plus les jeunes à la sortie des lycées sans aucune possibilité d’avenir, pour ne parler que de ces problématiques. L’État stratège, qui n’existe plus aujourd’hui, aura la responsabilité d’intervenir pour sauver des emplois ou, à défaut, trouver des solutions concrètes et rapides : un État qui prend des engagements doit les tenir !

Une fois ces prérequis retrouvés, nous saurons précisément dans quels domaines nous dépendons de qui, et sur quels sujets nous pourrons compter sur nous-mêmes. Nous pourrons ainsi ouvrir des négociations commerciales avec les pays et les entreprises concernés, et déployer notre arsenal diplomatique en fonction de nos besoins et de nos objectifs. C’est aussi ça, l’exercice de la souveraineté ! Mais bien sûr, quand une chaîne de télévision amalgame volontairement le souverainisme avec l’extrême droite et le néonazisme, par pure convenance idéologique, ça ne peut qu’entretenir la confusion et le doute… au profit du néolibéralisme.

Alors, peut-être, peut-être qu’en réalité le peuple français est d’accord avec cet état de fait. Peut-être le peuple français est-il d’accord pour que disparaisse totalement son service public, celui pour lequel nos grands-parents ou nos arrière-grands-parents se sont battus tant militairement que politiquement. Peut-être le peuple français est-il en réalité d’accord pour que l’Union européenne serve de tremplin à l’hégémonie économique de l’oligarchie d’une part, et à la dépendance complète vis-à-vis de « l’Usine du monde » en général et de la Chine en particulier. Peut-être le peuple français accepte-t-il en son for intérieur le modèle néolibéral qui consiste à privatiser les gains et les recettes sur son dos, mais « socialiser » les pertes et les dépenses ? Mais, jusqu’à maintenant, on ne lui a pas vraiment posé la question ! Une élection présidentielle ne sert pas à ça. Les débats débilitants sur le crop top à l’école, le burkini à la plage et autres sujets de confusionnisme intellectuel ne servent pas à ça.

En revanche, le référendum d’initiative citoyenne peut servir à ça. Un référendum sur notre appartenance à l’Union européenne précédé d’un vaste débat sur les implications de notre adhésion toujours plus forte à cette institution antidémocrate peut servir à ça. Il ne fait pas long qu’un choc politique ou économique advienne en France ou en Europe occidentale, pour qu’un Donald Rumsfeld soit nommé par des experts (lesquels d’ailleurs ?) et vienne appliquer une thérapie de choc qui détruira tout ce que nous avons construit, comme les Chicago Boys de Milton Friedman ont détruit tout ce que les Chiliens avaient bâti avant 1973. Il convient de rappeler, pour la mémoire de feu Donald Rumsfeld et pour d’autres, qu’après l’invasion en Irak les populations étaient tant préoccupées par leur survie qu’elles ne pouvaient plus se mobiliser sur la question de la sauvegarde des biens publics. En France et dans l’UE, quelle part de la population en est au point de n’être préoccupée que par sa survie ? Quelle part est tellement engloutie par des soucis permanents que la sauvegarde de son pays n’est plus une question essentielle pour son avenir ?

Il ne restera que la Chine, prétendument communiste (et elle l’est, d’un point de vue politique) pour nous « aider » à affronter l’avenir… mais à quel prix ? Est-ce vraiment ce que veulent les Français ?

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