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Chronique d’une guerre programmée Abonnés

OPINION. Dans cette fiction, notre abonné imagine un climat insurrectionnel à la veille de l’élection présidentielle de 2022. Une guerre entre le peuple français et ses élites dans un pays qui peine à percevoir un avenir lumineux.

Chronique d’une guerre programmée
Publié le 18 juillet 2021

Ils l’avaient juré en 1945 et on l’avait cru : « Plus jamais ça ! ». Ils avaient déclaré la guerre à la guerre, planté l’arbre de la liberté, prononcé un dernier discours et chacun était rentré chez soi, la conscience endormie par l’espoir d’une paix éternelle. Mais la crise est venue, la peur s’est installée et l’espoir a disparu. Désormais, le réel règne en maître et impose sa loi. Il est cinq heures, Paris s’éveille, le ciel est la proie des flammes. De la République à la Nation, témoins des luttes passées, une fumée noire confisque le soleil, plonge le jour dans la nuit. « Ils n’ont pas fait ça ! », s’indigne une jeune mère au chômage, « c’est impossible ! ». Mais impossible n’est pas français, elle devrait le savoir, et ils l’ont fait. Et cet ancien combattant d’interroger, incrédule, les heures sombres du passé : « Paris brûle-t-il ? ».

Paris brûle, en effet, Paris est en guerre, Paris, ville ouverte, est ouverte au malheur. À la station de métro Charonne, des cadavres jonchent le sol par dizaines. Parmi eux, un jeune chanteur, la soixantaine aux cheveux longs, sourit une dernière fois à la vie ; il avait avoué son amour pour la République. Demain, d’autres corps tomberont, retranchés pour l’heure au cimetière du Père-Lachaise, la cité des morts qui achève les vivants.

Nous sommes le dix-neuf avril 2022, à la veille de l’élection présidentielle. Venant de Versailles, l’armée occupe le sommet de Belleville. Depuis la bataille d’Alger, elle maîtrise la petite guerre, comme disait Clausewitz, version française de la guérilla. Elle sait quadriller un cimetière dense comme une casbah, déloger les fuyards emmurés, briser les résistances, fusiller les hommes, les femmes et les enfants, le dos au mur des Fédérés. Dans la mêlée, elle éliminera les pauvres sans domicile fixe qui ont élu domicile, comme les miséreux du Caire, dans quelque dernière demeure désertée par la vie.

Opportunité sanitaire ou fatalité. Ces morts-vivants, il est vrai, faisaient désordre, inquiétaient les touristes en quête de légendes, retraçant, au détour des tombes, des allées et des imaginaires, l’histoire peu glorieuse de La République en marche. Au soir du premier jour, on enterra huit cents corps au cimetière de Thiais, relégué si loin de Paris que les morts oubliés meurent une deuxième fois. Au pays des droits de l’homme, la peine de mort est abolie, mais on condamne les pauvres à la mort civile, on élimine les vieux, on éborgne les manifestants et on tue des innocents. Dans le monde d’après, le passé est l’avenir du genre humain. Leur crime ? Dénoncer la trahison des élites et la corruption des élus, la mondialisation heureuse et ses cortèges de misère, stigmatiser la déliquescence de l’État et la mort de l’état de droit. Les lois bafouent la République, ils le savent, la gauche trahit sans vergogne, les élections sont inutiles et le salut ne viendra pas des assemblées.

Au mois de septembre passé, ils ont envahi la rue, sans violence et sans haine, malgré la violence et la haine, les agitateurs, les chiens de garde et les agités. Citoyens, ils sont entrés en dissidence, comme jadis, on entra en résistance. Aux âmes désemparées, ils apportent l’espoir et la dignité ; pierre par pierre, ils réparent l’avenir, restaurent la société disloquée, renforcent l’esprit de fraternité, loin d’un Malraux lyrique fantasmant dans une sierra rouge de rage et de sang. No pasarán ! Au début, on n’y prêta guère attention. Comme la révolte des Gilets jaunes, l’épopée durerait le temps d’un feu de paille ; la mobilisation tenait du folklore et de la bonhomie, inspirant la sympathie d’étrangers éblouis par cette France des Lumières qui accorde aux siens le droit de la contester.

Mais l’automne est arrivé et les touristes sont partis, le mouvement demeure et ne se débande pas. Des volontaires se joignent aux volontaires, les uns s’en vont et d’autres viennent, toujours plus nombreux, soutenus par une population solidaire qui n’en croit pas ses yeux. Pour échapper au zélé Javert, des groupes se déplacent le jour et la nuit, de quartier en quartier, d’arrondissement en arrondissement, essaiment de ville en ville et de campagne en campagne, accueillis par des paysans moribonds qui renoncent au suicide et renaissent à la vie. Au printemps prochain, ils dresseront leur camp sous les murs de l’Élysée, vendu à vil prix aux nouveaux maîtres du monde.

Mais le temps passe. Nous sommes le dix-huit avril 2022 et la mer est démontée. Perclus d’avaries, le paquebot France donne de la gîte et menace de sombrer. Sommé de redresser la barre, le chef de l’État attend les ordres. Ils arrivent de Washington et de Bruxelles, relayés par un ministre philosophe qui réclame l’usage de la force et l’intervention de l’armée. Ami de la sagesse, il sait que, seule, la répression assassinera la République. En refusant de verser le sang, Louis XVI a perdu la tête, Emmanuel Ier sauvera la sienne, car la peine de mort est abolie.

Mais la trahison est partout. La police s’insurge, elle ne réprime plus les foyers de concorde et l’armée ne renie pas ses racines ; elle ne tirera pas sur des Français désarmés. Hommes d’honneur, des officiers en charentaises de combat ont percé à jour un secret défense impénétrable, dont le nom de code est Polichinelle : une guerre incivile et totale, conçue au sommet de l’État profond pour asservir les peuples, effacer la France et les pays souverains, instaurer la dictature des marchands et des marchés ; une guerre barbare, apatride et sans quartier, la guerre de tous contre tous, sans distinction de race, de culture ou de religion, avec ses milliers de morts, victimes de l'hubris et de la folie humaine. Le décor est planté, la guerre peut commencer.

Giflé dans son orgueil par le peuple révolté, le roi déchu se révolte et tance les militaires. L’armée obéira, purgée des citoyens soldats. Revenue du Mali, elle reste sur le pied de guerre. Si elle en reçoit l’ordre, elle exécutera les citoyens coupables d’avoir dit « non », comme, en Afrique et ailleurs, on achève les égarés qui menacent l’ordre du désordre planétaire. La décision tombée, l’armée se mit en marche. La résistance fut infiltrée, on inventa des vols, des faits de violence, on invoqua l’insécurité et la guerre des banlieues ; les défenseurs de la République furent naturellement accusés. Un inconnu saigna du nez, bousculé par des enfants qui jouaient à la guerre, on dénonça un crime ; le sang avait coulé. La rumeur enfla, on cria à l’insurrection, la guerre fut déclarée. Le lecteur connaît la suite.

La répression fut impitoyable, comme à Sétif, le 8 mai 1945, jour de la libération. Pour célébrer la victoire de la démocratie, on mangea du homard et on but les meilleurs vins aux frais de la princesse, en son palais du Luxembourg. À Bruxelles aussi, on respire. Certes, il y a eu violence et la mort a frappé, mais il y avait légitime défense et la riposte était mesurée. Socialiste insoupçonnable, Mendès-France le confirme d’ailleurs, quarante ans après sa mort : on ne transige pas quand on défend l’intégrité de la République. Ami des puissants, Macron ne transige pas quand il s’agit de la désintégrer. Fils de la déesse Raison, il sait que la survie du monde exige l’élimination des plus faibles, comme le disait Darwin, qui ne l’a jamais dit. Après un siècle d’esclavage, le monde des affaires savoure enfin sa liberté recouvrée. Divorcé d’avec la République comme on sort de prison, il a épousé Wall Street et ses nombreuses maîtresses. Invitée d’honneur, l’Europe de Bruxelles fut le témoin ravi de cette union libre et désintéressée.

Quant aux damnés de la terre, complices des dominants, ils sont seuls désormais et nul ne les plaindra. Jeunes et moins jeunes, ils croient encore, malgré l’Histoire et contre elle, que les idées gouvernent le monde et qu’il suffit d’un crayon noir, d’un seing blanc et d’un isoloir pour être démocrate. Anesthésiés par la voix douce des médias, la frénésie consumériste et l’État providence, ils nagent dans la béatitude, l’inconscience en paix, malgré les nuages noirs qui plombent le ciel et l’avenir de nos enfants.

La voie est libre désormais, le cheval de Troie est aux portes de la ville ; le roi félon lui en a offert les clefs avant de s’enfuir. Comme en 1940, nous avons perdu une bataille, mais nous pouvons gagner la guerre. Malgré les vendus et les achetés, les lâches et les résignés ; malgré la presse aux ordres, les thuriféraires du Pouvoir et les oiseaux de mauvais augure. C’est affaire de courage et de volonté. Nous devons nous unir et prendre le pouvoir, agir ensemble et peser sur les décisions du monde. En d’autres termes, et aucun politicien ne nous le dira, nous devons prendre en main notre destinée.

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