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Manifs anti-passe sanitaire
Manifs anti-passe sanitaire : considérations sur une pancarte Abonnés

OPINION. La pancarte accusée d’antisémitisme, brandie samedi dernier lors d’une manifestation contre le passe sanitaire, a provoqué une vague d’indignation au sein la classe politico-médiatique. Une aubaine pour le camp macroniste, qui ne s’est pas privé de jeter le discrédit sur l’ensemble du mouvement populaire.

Manifs anti-passe sanitaire : considérations sur une pancarte

L’affaire de la pancarte brandie par une manifestante lors des défilés du 7 août appelle quand même quelques observations sur la façon dont l’actualité s’en est emparée. Trois sujets se détachent et méritent que l’on se penche sur les enjeux politiques de cette utilisation de ce qui apparaissait dans un premier temps comme une imbécillité isolée, ce que manifestement elle n’est pas.

Le premier sujet est celui relatif à l’expression décomplexée du vieil antisémitisme éliminateur européen. Il y a ensuite l’instrumentalisation par le pouvoir et ceux qui le soutiennent d’un phénomène très minoritaire pour disqualifier le mouvement d’opposition politique que rencontre la stratégie anti-Covid d’Emmanuel Macron. Enfin, la question juridique n’est pas non plus absente, puisque l’on peut se poser la question de savoir si ces expressions par des pancartes dans les manifestations et par des interventions sur les réseaux relèvent effectivement de l’application de la loi pénale. En effet, si les arrière-pensées peuvent sauter aux yeux, le juge ne peut sanctionner que les infractions prévues par le Code pénal lorsqu’elles sont établies.

Vieil antisémitisme européen pas mort

L’antisémitisme est une chose historiquement très ancienne, qui a pris des formes variées dans l’histoire, mais qui finissait systématiquement de la même façon, c’est-à-dire en martyrisant les juifs, toujours transformés en bouc-émissaires en dernier ressort. Il n’est pas question ici de faire une histoire de l’antisémitisme, mais peut-être de pointer celui que l’auteur de cet article appelle européen et éliminateur, à son avis distinct de l’antisémitisme musulman devenu un problème assez massif dans notre pays.

La cristallisation de la forme « État-nation territorial » dans la deuxième moitié du XIXe siècle se faisait à peu près partout en Europe, en agglomérant des peuples parfois différents pour constituer des Nations, mais s’accompagnait d’une montée en puissance d’un antisémitisme, qui excluait les juifs du projet national. C’est aussi dans cette exclusion que s’enracine le projet sioniste initial : « On ne veut pas de nous dans ces États-nations, par conséquent il faut qu’on ait le nôtre ».

Sans nécessairement souscrire à la totalité de la thèse de Daniel Goldhagen, qui y voit la source de la Shoah, il est difficile de ne pas considérer le caractère « éliminateur » de cet antisémitisme-là. Pour Goldhagen, la question centrale tient moins à l’ordre d’extermination qui a été donné qu’à l’acceptation et l’exécution tranquille de cet ordre. Bien sûr, l'exclusion du projet national n’incluait pas nécessairement l’élimination physique, mais faisait accepter des mesures extrêmes. Quand ce n’était pas l’approbation du pire, comme le démontre le remarquable ouvrage de Nicholas Stargardt, La guerre allemande. Portrait d’un peuple en guerre. L’antisémitisme fut aussi parfois vivace en France, mais toujours porté par une frange politique minoritaire. Il faut rappeler quand même qu’en 1936, alors que le fascisme s’installait partout en Europe, notre pays portait à sa tête un président du conseil juif. Et qu’un antisémitisme d’État ne put être mis en œuvre que par la trahison de dirigeants ayant failli, arrivés au pouvoir dans les fourgons de l’étranger.

On connaît la citation de Georges Bernanos incluse dans Le chemin de la Croix des âmes paru en 1944 : « Antisémite : ce mot me fait de plus en plus horreur. Hitler l’a déshonoré à jamais. » Et à la Libération, ainsi que dans les années qui suivirent, l’expression antisémite fut marginalisée. Et ce d’autant que, comme l’a démontré François Azouvi, directeur de recherche au CNRS dans son ouvrage Le mythe du grand silence : Auschwitz, la mémoire, les Français, penser que la mémoire de la Shoah fut refoulée dès 1945 est une fausse croyance. Il ne faut pas se faire d’illusion, l’antisémitisme était toujours présent dans certaines têtes, toujours minoritaire, mais son expression publique était bannie.

Et c’est malheureusement celui-là dont on constate qu’il peut-être encore vivace. La pancarte brandie par cette professeure d’allemand est, de ce point de vue, plus qu’ambiguë. Malheureusement, elle a été accompagnée par d’autres, encore plus claires. Et surtout succès du #Qui ? sur Twitter faisant évidemment référence à un complot juif mondial utilisant la pandémie pour asservir l’humanité, montre bien la persistance de cet antisémitisme-là. Toujours largement minoritaire, mais bien vivant. Et dangereux.

Le risque de l’instrumentalisation

Malheureusement, et comme d’habitude, un certain nombre de malfaisants affolés par l’importance de mouvement populaire d’opposition à Emmanuel Macron et à ses stratégies de contrôle social et de répression, se sont précipités pour utiliser ces dérapages et disqualifier l’ensemble de ce mouvement. Exactement comme cela s’était passé au moment des Gilets jaunes qui avaient mobilisé dans toute la France. En montant en épingle, qui une poignée de « quenelles » imbéciles qui brandissaient une pancarte critiquant la banque Rothschild, qui bénéficiaient d’un soutien intéressé d’un Soral ou d’un Dieudonné. Pour effectuer ce travail, à ce moment-là on pouvait compter sur quelques éditocrates et quelques intellectuels dévoyés qui se sont fait une spécialité d’une chasse utilitariste à un antisémitisme souvent imaginaire pour servir leurs objectifs politiques qui sont de soutenir Emmanuel Macron et son pouvoir. On ne donnera en exemple que BHL, pour qui, critiquer la banque, voire les États-Unis, est antisémite par nature ! Cette fois-ci, ils ont été rejoints par des membres du gouvernement et des personnalités macroniennes notoires qui nous ont inondés de messages furieux pour accréditer l’idée d’un antisémitisme de masse. Les grands médias n’ont pas été en reste, préparant ainsi le terrain à Emmanuel Macron qui ne manquera pas le moment venu, armé de ses éléments de langage habituels de stigmatiser « la lèpre et les foules haineuses ».

Cette fois-ci ce mouvement d’opposition, incontestablement populaire, est confronté à deux difficultés supplémentaires. D’abord, qu’on le veuille ou non, il charrie aussi dans ses rangs tout un tas de courants et de personnages farfelus quand ils ne sont pas carrément sectaires, qui véhiculent des théories irrationnelles quand elles ne sont pas complètement délirantes. Très souvent à base de grand complot mondial dirigé par des illuminatis reptiliens organisant un génocide massif de l’humanité. Le succès du hastag « Qui ? » et la lecture des messages sur Twitter démontrent que la plupart du temps, l’illuminati et le juif ne font qu’un.

Ensuite il faut ajouter la récupération par des courants politiques ultras minoritaires qui voient là une aubaine pour exister, comme le démontre l’activisme de Florian Philippot se revendiquant résistant en allant au bistrot sans passe sanitaire pour se faire surnommer méchamment « le Jean Moulin à café ». Aucun de ceux-là n’encourt l’accusation d’être antisémite, mais enfermés dans une surenchère permanente, ils portent tort à l’ensemble du mouvement, faisant passer celui-ci pour extrémiste et donc perméable à l’antisémitisme.

Une police des arrière-pensées ?

Le traitement judiciaire de cette affaire de pancarte mérite d’être examiné de près. En commençant par les imbécilités juridiques proférées en cadence par le ministre de l’Intérieur. Celui-ci a immédiatement publié un tweet dont il convient de reprendre les termes : « Cette pancarte est abjecte. L’antisémitisme est un délit. En aucun cas une opinion. De tels propos ne resteront pas impunis. J’ai demandé au préfet de faire un signalement au Parquet sur la base de l’article 40. »Séparation des pouvoirs, connaît pas, puisque Gérald Darmanin affirme péremptoirement deux choses : que la pancarte est antisémite et que son auteur sera puni. Désolé Monsieur, le ministre, mais cela relève du pouvoir du juge et de personne d’autre.

Et à l’appui de cette ingérence, il nous ressert l’ineptie habituelle selon laquelle l’antisémitisme ne serait pas une opinion, mais par nature un délit. Eh bien si, l’antisémitisme est une opinion que l’on peut avoir dans sa tête. Et en application de l’article 10 de la Déclaration des droits de l’Homme, la liberté d’opinion est absolue. C’est son expression publique ou privée qui peut constituer, dans les conditions prévues par la Loi, une infraction. C’est très précisément ce que prévoit l’article 11 de la même Déclaration qui s’en remet à la Loi et au juge pour contrôler les éventuels excès de la liberté d’expression dès lors qu’il y a un intérêt public à le faire. S’agissant d’une liberté publique fondamentale, son contrôle est minutieusement organisé et celui du juge porte exclusivement sur le contenu du message incriminé. Et l'analyse de son caractère insultant, haineux et discriminant, se fait moins du point de vue de l’émetteur que de celui des récepteurs. Alors, si on ne peut avoir de doute sur les opinions antisémites de Cassandre Fristot, il n’est pas sûr que le texte de sa pancarte, qui ne vise aucune nation, race ou religion précise, se contentant d’aligner des noms dont certains ne sont pas juifs, encoure les foudres des articles 23 et 24 de la loi de 1881 qui sanctionnent la provocation à la haine. Pas plus que celles des articles 23, 29 et 32 relatifs à la diffamation.

Il semble que le parquet, conscient de cette difficulté, ait décidé de se lancer dans la chasse aux arrière-pensées en utilisant une garde à vue prolongée et une perquisition domiciliaire, actes de procédure rarissimes en matière d’application de la loi de 1881. Histoire de débusquer les vilaines pensées de Cassandre Fristot en trouvant par exemple dans sa bibliothèque Le Protocole des sages de Sion. Ce qui permettrait de réinjecter dans le texte de la pancarte une « provocation à la haine raciale » qui ne semble pas s’y trouver. Comprenons-nous bien, il ne s’agit pas de prendre la défense particulière de l’auteur, qu’elle se débrouille. Mais de déplorer cette tendance à l’utilisation directement politique, d’une « police des arrière-pensées », qui n’a rien à faire dans les processus judiciaires. Le refus de l’arbitraire n’est pas à géométrie variable.

Publié le 12 août 2021
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