Menu
Europe
Entretien
David Cayla : « On retrouve dans les traités européens tous les principes néolibéraux » Abonnés

ENTRETIEN. Économiste et maître de conférences en économie à l’université d’Angers, David Cayla appartient au collectif des Économistes atterrés. Défenseur d’une économie hétérodoxe, il a consacré son dernier ouvrage Populisme et néolibéralisme : il est urgent de tout repenser (éd. De Boeck), aux effets politiques du néolibéralisme.

David Cayla : « On retrouve dans les traités européens tous les principes néolibéraux »

Front Populaire : On entend beaucoup parler de « libéralisme », mais aussi parfois de « néolibéralisme ». Pourriez-vous définir et expliciter ces deux notions ?

David Cayla : Notons que les deux termes ne sont pas acceptés de la même manière. S’il existe de nombreux responsables politiques et des intellectuels qui se revendiquent « libéraux », ils sont très rares en revanche à s’avouer « néolibéraux ». Les personnalités qui sont étiquetées néolibérales le sont en général par leurs adversaires. En effet, dans le langage courant, ce mot revêt une fonction disqualifiante, synonyme le plus souvent d’ultra-libéralisme, soit une idéologie hostile à l’État et à tout transfert sociaux, adepte de l’austérité et au service d’un capitalisme inhumain.

Or, le néolibéralisme est tout autre chose. Si l’on songe à Friedrich Hayek ou à Milton Friedman, qui sont les auteurs néolibéraux les plus connus, leur pensée ne se résume pas à un simple fondamentalisme de marché. Ces deux auteurs affirment au contraire l’importance de l’État et condamnent justement le « dogme » du laissez-faire, pour reprendre le mot de Hayek dans La Route de la servitude (1944). Friedman est sur la même ligne, puisqu’il reconnait l’importance de l’État et écrit dans Capitalisme et liberté(1962) que « le libéral conséquent n’est pas un anarchiste ».

En fait, ce qui distingue les néolibéraux des libéraux classiques, c’est la conscience de la fragilité du marché. Alors que pour les libéraux classiques le marché est perçu comme une institution naturelle qui émerge spontanément du goût de l’échange qui caractérise les êtres humains, du point de vue néolibéral le marché est une institution artificielle et fragile qui peut se dérégler. Aussi préconisent-ils de mettre l’État à son service. D’une certaine manière, les néolibéraux sont les enfants de la crise des années 1930. Ils sont obsédés par les défaillances de marché et par les dysfonctionnements qui pourraient naître soit de l’insuffisance d’institutions publiques adéquates, soit d’un interventionnisme perturbateur.

À l’inverse, le point de vue libéral est beaucoup plus confiant. Ils préconisent le laissez-faire comme principe et sont attachés à l’émancipation des individus. Mais ils ne condamnent pas a priori les interventions économiques ou sociales de l’État. Celles-ci peuvent être admises si elles contribuent positivement à ce projet émancipateur, indépendamment des effets qu’elles pourraient avoir sur les marchés. Autrement dit, pour les libéraux classiques, le marché fonctionne par lui-même, mais peut tout à fait être complété par des interventions publiques si celles-ci s’avèrent nécessaires.

FP : Même au sens du « néolibéralisme », on trouve des écoles différentes. Qu’on-t-elles de commun ? Qu’est-ce qui les différencie ?

DC : Les doctrines néolibérales sont effectivement plurielles. On distingue l’école autrichienne, celle de Friedrich Hayek et ses adeptes, l’école de Chicago dont l’Américain Milton Friedman est le représentant le plus éminent et l’école de Fribourg, dite aussi ordolibérale, portée principalement par les Allemands Walter Eucken et Wilhem Röpke. Ces derniers sont moins connus, mais ils ont été très influents en Allemagne et en Europe. On doit notamment à cette école le concept d’« économie sociale de marché » qui est l’un des principes fondateurs de l’Union européenne.

Ce qui rassemble ces écoles c’est, comme je l’ai dit plus haut, l’idée de la fragilité des mécanismes de marché. Tous les néolibéraux estiment que l’économie de marché doit être portée par des institutions juridiques et politiques bien spécifiques. Ils souhaitent plus précisément que l’État instaure un cadre clair et transparent dans lequel puissent s’épanouir les marchés et leurs acteurs. Cela suppose de distinguer les interventions « conformes », celles qui sont nécessaires aux marchés, des interventions « non conformes », qui les perturbent.

Ce qui est non conforme c’est en particulier les tentatives de règlementer les prix. En effet, du point de vue néolibéral, la fonction première des marchés est moins de permettre l’échange que de faire émerger des prix. Car les prix transmettent l’information et permettent la coordination des comportements. Ainsi, toute tentative d’administration des prix (par exemple limiter les loyers, instaurer un salaire minimum, imposer un taux d’intérêt…) est à proscrire par principe car elle dénaturerait le marché. Plus largement, les néolibéraux rejettent toute intervention discrétionnaire qui réarrangerait les rapports économiques en faveur ou au détriment de tel ou tel groupe. Les interventions de l’État doivent être neutres du point de vue de ses effets sur les marchés. C’est la raison pour laquelle les néolibéraux sont très attachés au principe de l’état de droit, c’est-à-dire à supprimer toute mesure arbitraire qui pourrait affecter l’économie.

Selon les néolibéraux, il existe quatre grands domaines dans lesquels l’État a un rôle à jouer. D’abord, la monnaie. La plupart d’entre eux ne sont pas favorables à un retour à l’étalon métallique. Or, si la monnaie est détachée des métaux précieux, il existe le risque qu’elle perde sa valeur, ce qui entrainerait de l’inflation. Il est donc indispensable, selon eux, que les pouvoirs publics garantissent la valeur de la monnaie et s’interdisent par avance toute manipulation monétaire. Ensuite, ils estiment qu’il faut contrôler la concurrence en évitant que ne se forment des cartels et des monopoles qui contournent les marchés, déstabilisent l’économie et servent de prétexte à des mesures interventionnistes. Dans le même esprit, l’État doit garantir le libre-échange et tout faire pour agrandir la taille du marché, ce qui réduit la capacité des entreprises à devenir dominante. Enfin, les interventions publiques doivent maintenir l’ordre social, ce qui signifie protéger les droits de propriété, mais aussi assurer une certaine assistance aux démunis. Selon la logique néolibérale, cette assistance doit se faire non sous la forme de services publics, mais sous la forme d’allocations en espèce, afin que chacun possède un minimum pour consommer. Ainsi, Friedman et Hayek sont favorables au principe des chèques éducation. Ils proposent qu’au lieu de financer directement les écoles publiques, l’État attribue des allocations aux familles pour couvrir les frais de scolarité, le secteur privé en concurrence prenant en charge la production de services d’éducation.

Voilà pour les principes communs. Dans la mise en œuvre, bien sûr, il existe des différences et des oppositions. Par exemple, le contrôle de la concurrence doit-il se faire par l’intermédiaire d’agences dédiées qui possèderaient une grande autonomie et pourraient démanteler toute une entreprise acquérant une position dominante (c’est ce que proposent les ordolibéraux)… ou faut-il accepter certaines concentrations au nom de l’efficacité économique, tout en comptant sur le temps et les ruptures technologiques pour affaiblir les entreprises qui dominent leur marché (c’est le point de vue de l’école de Chicago) ? De même, la politique monétaire doit-elle être laissée à la discrétion d’une banque centrale indépendante pourvue d’un mandat limité à la stabilité des prix (c’est le point de vue allemand), doit-elle être de suivre une règle simple sans possibilité d’y déroger (c’est le point de vue de l’école de Chicago), ou faut-il démanteler les banques centrales et permettre la création de monnaies privées dans un cadre concurrentiel (c’est ce que préconise Hayek) ? Tout en professant des principes communs, les propositions des néolibéraux en matière de concurrence et de politiques monétaires peuvent être très différentes.

FP : À l’aune de ces clarifications, l’Union européenne n’est en fait pas tant libérale que néolibérale ?

DC : L’Union européenne est clairement néolibérale dans ses fondements. Elle est même plus précisément ordolibérale, ayant adopté la conception allemande du néolibéralisme. Mais il ne faut pas y voir un complot allemand. En réalité, des économistes français comme Jacques Rueff (qui fut le principal conseiller économique de Charles de Gaulle) ou Raymond Barre (Premier ministre de Valéry Giscard d’Estaing) ont activement participé tant à l’élaboration de la pensée ordolibérale qu’à sa mise en œuvre politique. La France a donc accepté, en toute connaissance de cause, de construire une Europe néolibérale et l’Allemagne n’a pas eu besoin de beaucoup forcer pour cela. Sur la question des rapports entre la France et l’Allemagne dans le cadre de la construction européenne, je ne peux que vous recommander la lecture du livre de Coralie Delaume, Le Couple franco-allemand n’existe pas (Michalon, 2018).

Plus concrètement, on retrouve dans les traités européens tous les principes néolibéraux. S’il faut attendre le traité de Lisbonne de 2007 pour qu’apparaisse, en tant qu’objectif de l’Union européenne, le terme d’« économie sociale de marché », les principes ordolibéraux étaient bien présents dans le traité de Rome de 1957. L’article 2 de ce traité insiste par exemple sur l’objectif de « stabilité » de l’économie, une obsession ordolibérale ; l’article 3 prévoit, avec trente ans d’avance sur l’Acte unique « l'abolition, entre les États membres, des obstacles à la libre circulation des personnes, des services et des capitaux ». Enfin, des dispositifs très stricts sont prévus pour préserver la concurrence. Le droit européen en la matière a d’ailleurs été d’une grande stabilité. Les articles des traités relatifs à la concurrence sont exactement les mêmes aujourd’hui qu’en 1957. Par ailleurs, le traité de Rome est un manifeste libre-échangiste. Son article 18 proclame que « les États membres se déclarent disposés à contribuer au développement du commerce international et à la réduction des entraves aux échanges ». Ce principe libre-échangiste sera réaffirmé et renforcé dans les traités suivants. Enfin, avec la création de la monnaie unique, l’Union européenne a adopté le principe d’indépendance des banques centrales et a opté pour que la Banque centrale européenne dispose d’un mandat centré sur la stabilité des prix. Encore une obsession ordolibérale.

FP : Dans votre dernier ouvrage, vous rendez justice à un certain libéralisme qui aurait été largement caricaturé. En quoi ?

DC : Le libéralisme classique fut conçu par des philosophes au cours des siècles des Lumières. J’ai voulu rappeler dans mon livre qu’il s’agissait d’abord d’une théorie de l’émancipation, conçue à une époque où les institutions politiques et religieuses faisaient peu de cas de la liberté individuelle. En ce sens, le projet libéral va bien au-delà de l’économie. Il tente de concevoir des institutions qui permettent à l’individu de s’épanouir tel « un arbre qui doit croître et se développer de tous côtés, selon la tendance des forces intérieures », comme l’écrit si joliment le philosophe anglais John Stuart Mill (De la Liberté, 1859).

Mais le projet émancipateur du libéralisme est ambigu et sujet à des interprétations contradictoires. L’approche lockienne insiste sur la responsabilité individuelle et sur l’importance du respect de la propriété privée. Elle propose un libéralisme qui consiste à détacher l’individu de toutes ses contraintes sociales en réduisant l’intervention de l’État. En revanche, l’approche rousseauiste du libéralisme insiste sur l’importance des institutions sociales dans l’émancipation des individus. Rousseau écrit dans Le Contrat social qu’il faut « forcer » l’individu à être libre. Autrement dit, il estime que la liberté ne consiste pas à détacher l’individu du groupe, mais à l’insérer dans une société sans laquelle il ne peut véritablement être émancipé.

Mais ces deux approches sont autant complémentaires qu’opposées. Ainsi, les libéraux du XIXème siècle, en particulier Adam Smith et John Stuart Mill s’inspirent un peu de chacune. Lorsque Smith explique que les individus, lorsqu’ils suivent leurs intérêts égoïstes concourent à l’intérêt collectif comme s’ils étaient mus par une « main invisible », il ne dit pas que seuls le marché et l’égoïsme individuel permettent de parvenir au bien-être collectif. Il dit simplement que laisser les individus libres d’agir à leur guise est la plupart du temps profitable à l’ensemble de la société. Mais il a aussi parfaitement conscience que ce principe ne fonctionne pas toujours et que par exemple dans les relations de travail, les inégalités des rapports de force sont telles que le patron finit en général par opprimer l’ouvrier. C’est la raison pour laquelle il défend les lois en faveur de la régulation du travail. Il écrit notamment dans La Richesse de nations que « quand le règlement est en faveur des ouvriers, il est toujours juste et raisonnable ».

De même, Smith est favorable à l’intervention de l’État dans les services publics et il propose, cent ans avant sa mise en œuvre, de créer un système d’instruction obligatoire en faveur des ouvriers avec des instituteurs rémunérés par l’État. Il fera cette proposition non pas pour des raisons économiques dans le but de développer les compétences et ce que les économistes appellent le « capital humain », mais précisément parce que, selon lui, la division du travail simplifie trop les tâches et tend à abrutir les ouvriers. Il recommande donc de compenser les effets néfastes du capitalisme industriel en organisant un système d’instruction obligatoire afin de rendre leur dignité à ceux qui sont condamnés à effectuer toute leur vie des travaux pénibles et répétitifs.

FP : Que pensez-vous toutefois de la distinction opérée par Jean-Claude Michéa entre « doctrine libérale » et « logique libérale » ? Ce dernier considère en substance qu’il ne faut pas tant s’attarder sur ce que les libéraux ont théoriquement voulu (doctrine libérale) que sur ce que leurs théories ont concrètement rendu possible (logique libérale). Est-ce une mauvaise accusation selon vous ?

DC : Il est clair qu’on ne peut juger une doctrine uniquement sur ses intentions. En promouvant l’individu au détriment de la société, le libéralisme a contribué à rendre possibles l’atomisation de ces individus et la négation de tout un ensemble d’institutions nécessaires à la vie sociale. La logique libérale s’est déployée en niant certains besoins anthropologiques et écologiques. Elle a engendré un capitalisme destructeur dont nous payons aujourd’hui les conséquences. Nous sommes bien d’accord sur ce point.

Néanmoins, souhaite-t-on vraiment revenir aux sociétés holistes dans lesquelles chacun devrait se conformer à un rôle social prédéterminé, où le destin d’un enfant serait de reprendre strictement le métier de son père ou de sa mère, où les femmes seraient reléguées en dehors de la cité et où l’instruction serait réservée à une toute petite élite ? Je ne crois pas que ce soit le projet de Michéa. Et ce sens, lui-même défend certains acquis du libéralisme, en particulier le principe de l’émancipation individuelle. Il est donc, comme nous tous, l’un des nombreux enfants du libéralisme et des lumières.

FP : Existe-t-il une spécificité française libérale ? Le libéralisme français est-il le même que le libéralisme britannique ?

DC : Je crois qu’il y a bien une spécificité française. Je crois qu’il existe de nombreuses façons d’être libéral, en fonction des caractéristiques culturelle et politique des pays. La tradition anglaise du libéralisme, inspirée par l’approche lockienne, insiste sur le retrait de l’État. Elle estime que c’est en relâchant la contrainte sociale qu’on promeut le mieux la liberté. Cette tradition trouve son origine très loin dans l’histoire du pays. La Magna Carta (Grande Charte) que les nobles anglais imposent à Jean Sans Terre en 1215 en est l’un des premiers témoignages. En effet, le but de cette charte est de limiter le pouvoir du roi tant en matière fiscale qu’en ce qui concerne les libertés publiques. Aussi, dans le monde anglo-saxon, on est très vigilant à ce que l’État n’agisse que dans certaines limites et n’abuse pas de son pouvoir.

La France a une tradition libérale très différente. D’une part sa nation doit pratiquement tout à l’État qui l’a construite au cours des siècles en unissant des peuples aux langues et aux cultures très différentes. D’autre part les lumières françaises naissent aussi en réaction aux guerres de religion qui ont déchiré le pays au XVIème siècle. De ce fait, le libéralisme français est à la fois plus favorable à l’État et plus hostile à l’emprise religieuse. Le libéralisme français est d’inspiration rousseauiste. Il vise à utiliser l’État pour accomplir son projet d’émancipation.

L’approche anglaise et l’approche française du libéralisme conduisent à des gestions très différentes du fait religieux et communautaire. Dans les pays anglo-saxons il est admis que l’État ne doit pas s’immiscer dans la manière dont les communautés religieuses s’organisent et s’administrent. En revanche, le libéralisme français, teinté d’anticléricalisme et de rousseauisme, considère que c’est le rôle de l’État d’empêcher les systèmes d’oppression privés et communautaires. Ainsi, la loi sur le voile qui interdit aux adolescents scolarisés de porter des signes religieux ostentatoires est, du point de vue rousseauiste, une loi libérale car elle vise à empêcher que la communauté religieuse ne contraigne des adolescentes à porter le voile. Mais du point de vue anglais, cette loi n’est rien d’autre qu’une oppression illégitime de l’État contre la liberté religieuse. La spécificité ici est qu’on a à faire à des personnes mineures. De ce fait il est légitime de s’interroger sur leur capacité à agir de manière libre et émancipée et on doit donc arbitrer entre deux sortes de contraintes. Celles de l’État, et celle de la famille et des autorités religieuses. La France tend à arbitrer spontanément en faveur de l’État, tandis que les pays anglo-saxons tendent à arbitrer en faveur des religions et des familles.

En somme, le libéralisme admet des approches et des façons d’organiser la société très différentes. Porter un projet émancipateur c’est finalement poser un principe très vague, et ce qui pour les uns sera considéré comme émancipateur pourra très bien être vu comme oppressif par les autres.

commentaireCommenter